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…commence le cycle de la lune rousse, dont le dicton affirme qu’elle ôte tout ou donne tout. Il devrait normalement nous donner du beau temps pour la journée. En revanche, méfiez-vous de la soirée, qui, dans certaines régions, est considérée comme la Nuit des sorcières, ou Nuit de Walpurgis. Pour symboliser le renouveau et l’arrivée du printemps, l’une des coutumes consiste à jouer de mauvais tours à ses proches ; la farce la plus répandue est de cacher ou déplacer des…

Je me souviens encore de la dernière éphéméride crachée par le réveil. Je lui trouvai une tonalité inhabituelle, que j’attribuai d’abord à l’imminence de notre départ et à toutes les émotions qui en découlaient, puis à la conscience d’être sur le point de perdre à jamais ce qui avait été le socle de notre quotidien. Nous partions pour ne pas revenir. Pendant les semaines qui ont suivi, cette éphéméride est repassée en boucle dans ma mémoire – mon cerveau a plus de facilités pour retenir de telles futilités que pour préserver les moments importants et les gens avec lesquels ils ont été partagés.

Ce matin-là, lorsqu’Albertine me rejoignit dans la cuisine, elle semblait ignorer que nous devions lever le pied le jour même. Elle m’avoua ne pas s’en préoccuper sérieusement, arguant que nous partirions quand nous partirions, tous les jours se valaient, d’autant plus que les modalités du voyage restaient floues. Rien n’avait été décidé sur le mode de transport ni les lieux où nous reposer en cours de route si celle-ci devait durer. Sur cet argument, Albertine proposa d’attendre quelques jours – à quoi bon se presser ? J’aurais dû tiquer : cela ne ressemblait pas à l’Albertine que je connaissais, toujours méthodique et organisée. Face à son attitude et à l’incertitude, je choisis l’empressement. Refroidi par toutes les disparitions précédentes, je craignais que d’autres suivent et nous empêchent de nous déplacer à notre gré – mieux valait partir tant que cela était possible. Plus rien ne nous retenait, et nous voyagions léger. En effet, nos seules affaires essentielles – quelques couvertures, deux albums photos et un tiroir de petits mots – tenaient à présent dans un sac à dos, et je prévoyais d’en remplir un autre de vivres – pâtes et riz, conserves et thé, croquettes et pâtée. J’entrepris donc de tout rassembler pour partir au plus vite, quitte à presser Albertine de me suivre lorsque tout serait prêt.

La première surprise m’attendait dans les placards de la cuisine : tous les aliments étaient stockés en vrac dans d’immenses bocaux, alors que nous n’avions jamais acheté autre chose que des paquets industriels. C’était une des lubies d’Albertine, pendant un temps : pour réduire notre consommation d’emballages, elle prônait un changement de ce type. J’avais toujours freiné pour des excuses plus lâches les unes que les autres. Résigné, je versai le contenu de chaque bocal dans un sac en papier pour limiter le poids et l’encombrement, puis je me tournai vers les conserves. Nous en stockions beaucoup plus que nécessaire et je savais que nous ne pourrions pas tout emporter. Le reliquat resterait dans l’appartement pour les prochains locataires, ou bien sur le pas de la porte pour qui voudrait se servir. Je prévoyais donc de trier par date de péremption. C’est là que je compris. Sur les étiquettes, nulle date indiquée. Nul poids, nulle quantité, nulle valeur nutritionnelle, nul détail à éplucher caractère par caractère au moment de faire les courses ou de déjeuner – comme, gamin, on s’hypnotise devant un paquet de céréales. Aucun chiffre n’était inscrit.

Une rapide vérification dans l’appartement décupla ma panique : pas de montre ou de calendrier, pas de thermomètre ou de balance ; aucun objet qui soit destiné à compter ou mesurer. Depuis la porte de la salle de bains, j’entendis le sifflotement d’Albertine, indifférente au drame dont j’étais en train d’être témoin. Une intense torpeur me gagna ; mes entrailles semblèrent se liquéfier, s’écouler à grands flots par tous mes pores ; je me sentis ratatiné.

Les nombres s’étaient envolés.

Soudain, comme un siphon de WC qui se remplit sitôt vidé, je me redressai, bousculé par une évidence aussi terrible que stupide. Je courus vers le vide-poche, en tirai mon portefeuille et l’ouvris.

En lieu et place des billets et de la carte bleue, des petits mots d’amour dégoulinaient de tous les emplacements. J’en lus un au hasard. De ses douces ondulations, l’écriture d’Albertine clapotait un Je t’aime grand comme ça ! Un violent sanglot m’explosa l’âme et les yeux. …grand comme ça… Grand comme quoi, alors ?

— Tout va bien, chou ? s’inquiéta Albertine, vêtue d’une simple serviette enroulée autour des cheveux.

Je me ruai vers ses bras pour me consoler contre le soyeux de sa peau. Entre deux hoquets, j’essayai d’expliquer les causes de ma panique. Qu’allions-nous devenir sans argent ? Comment allions-nous payer le voyage, l’hébergement le long du chemin, et tous les menus travaux qui ne manqueraient pas de s’imposer dès notre arrivée ? Et même si on parvenait à destination, pourrions-nous troquer nos bras et nos connaissances contre d’autres services ? On l’avait déjà évoqué pendant de longues rêveries sur le balcon au-dessus de tasses de tisane fumante, mais était-ce réaliste ? Et les frais fixes, comment on les règlerait ? La mutuelle, l’électricité, les impôts, tous ces petits trucs qui plombent le budget… Et la nourriture, on pourrait certes cultiver un jardin, j’en convenais, mais tout n’y pousserait pas, le pain, le fromage, l’huile, le riz, les outils, le papier toilette, où est-ce qu’on les trouverait une fois nos réserves épuisées ? D’ailleurs, depuis quand achetait-on en vrac, et comment avait-elle réussi à me convaincre ? Non, oublie cette question, car comment pourrais-tu compter le nombre de jours, de semaines ou de mois écoulés s’il n’y a même plus les matériaux nécessaires à composer une date, ni même une heure ?

— Calme-toi, Armand, finit par tempérer Albertine, ses deux mains enroulées autour de mon visage. Tu as dû refaire un mauvais rêve. Mais tu m’as convaincue : je veux bien qu’on parte dès maintenant. Tu as raison, plus rien ne nous retient ici. Rien de plus important que ton… que notre bien-être.

L’absence de question ou de moquerie au sujet de mon délire acheva de me révéler la gravité de la situation. Albertine m’invita à m’asseoir pendant qu’elle préparait les dernières affaires et il me sembla sain d’obtempérer.

Je l’observai tout empaqueter, croyant visionner le film de notre emménagement à l’envers et en accéléré. Lorsque nous avions posé les cartons dans l’appartement, je m’étais jeté sur le lit pour fêter la véritable entrée dans la vie de couple ; Albertine, elle, s’était affairée à tout déballer, rangeant chacun de nos effets à un emplacement qui resterait le sien jusqu’à ce que la vague de disparitions l’emporte.

— Si on ne s’en occupe pas maintenant, ça traînera pendant des mois, s’était-elle justifiée. Je ne veux pas faire l’amour dans un tas de cartons, chou, je veux que cette première fois se passe vraiment chez nous.

L’émotion m’avait brouillé la vue : ce n’était pas cette pendaison de crémaillère qui me remuait, mais la prise de conscience d’avoir trouvé en Albertine un pilier aussi fiable autour duquel bâtir ma vie d’adulte. Comme tous mes camarades, j’avais rêvé de richesses, de possessions, d’accomplissements. Selon leur norme, cet emménagement marquait le franchissement d’une première marche dans l’ascension sociale. Il paraissait pourtant dérisoire comparé à la compagnie d’une femme telle qu’Albertine.

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