2 (3/3)

7 minutes de lecture

Lorsque Papa et moi avons quitté Nollot, nous avons emménagé dans une maison de ville agrémentée d’un minuscule jardin – sans paraître y croire, Papa prétendait que cela suffirait à remplacer mes bois, qu’il y avait assez de place pour une cabane et mes délires. Après quelques mois, c’est finalement Papa lui-même qui s’est attaché à ce carré de pelouse, d’une manière bien à lui. Bien qu’aucun de nous n’y passe de temps – Papa préférait le confort de son bureau, moi l’exotisme du terrain vague au bout du quartier – il tenait à ce que le gazon reste parfaitement entretenu, d’un vert toujours homogène, d’une hauteur toujours régulière. Il ressemait donc chaque année quelques poignées de graines là où la terre commençait à se dégarnir. Ado, j’ai osé suggérer qu’il prenne le même soin de l’arrière de son crâne, ce qui me valut dix jours de tranquillité – il refusa de m’adresser la parole et trouva tous les prétextes possibles pour ne pas me croiser. Et tous les samedis, voire plusieurs fois par semaine au printemps et en été, il tondait. Les appareils ne manquaient pas pour accomplir une telle tâche de manière aussi rapide qu’efficace ; Papa avait jeté son dévolu sur le moins adapté : une paire de cisailles dont la longueur des lames ne dépassait pas celle de mes paumes. Alors, ses genoux ancrés en terre, son ridicule outil entre les mains, le dos voûté comme une vulgaire tortue, il tondait. L’opération pouvait lui prendre plusieurs heures, le schlac-schlac des cisailles régulièrement ponctué d’une profonde inspiration tandis qu’il collait son oreille au sol, fermait l’œil opposé, retenait son souffle et contrôlait l’uniformité de la hauteur de coupe. Hors de question de laisser un brin de gazon dépasser.

Un jour, je m’étais ouvertement moqué de lui, arguant qu’il gagnait assez d’argent pour acquérir un meilleur appareil, voire pour s’offrir les services d’un jeune du quartier qui aurait été ravi d’accomplir la corvée à sa place.

— Tu ne peux pas comprendre, m’avait-il froidement retoqué.

Je n’avais pas insisté, ajoutant ce détail à la liste déjà longue des manies de Papa échappant à l’entendement.

Je ne tondis pas le gazon comme Papa, mais je me mis néanmoins au travail avec autant de soin et d’application que s’il m’avait observé et jugé. Je me sentais en quelque sorte redevable envers lui, en retour de ce refuge qu’il nous laissait, avec l’étrange impression qu’il n’était parti que de manière temporaire et finirait par revenir dans son dernier chez lui. Après avoir débarrassé un coin de terre des mauvaises herbes les plus envahissantes, j’y plantai des légumes qu’Albertine était allée glaner chez d’autres habitants du village en échange de menus coups de main. Mes sillons ne filaient pas droits, pas plus que les bordures et les tuteurs des tomates et haricots, mais au moins le jardin reprenait vie – et la vie se moquait bien de la perfection.

Plus tard, à l’aide d’une scie et d’une hache dénichées dans la grange, je partis couper du bois pour alimenter la cheminée, conscient qu’il valait mieux s’y prendre tant que les journées étaient longues plutôt qu’au cœur de l’hiver et sous la neige. L’effort – chercher des branches à abattre dans les bois alentour, les couper, les rapporter près de la maison et les y débiter – devint vite assez intense pour m’empêcher de réfléchir en même temps. J’ignorais quelles quantités seraient utiles, dans l’hypothèse où le froid ne disparaisse pas avant l’hiver, mais je m’étais résolu à m’adapter, à me tenir prêt, à l’ancienne, à la manière de nos aïeuls qui ne disposaient pour seule météo que des savoirs ancestraux enrichis de leur maigre expérience, et les souvenirs qu’ils gardaient de ce que leur avaient enseigné leurs parents.

Je crachais alors dans mes mains, comme j’avais vu faire à la télé lorsque celle-ci existait encore, et je cognais, cognais, cognais. Je cognais pour abattre les plus grosses branches, je cognais pour déloger la lame de la scie malencontreusement coincée entre deux tronçons, je cognais pour fendre les plus larges segments en bûches d’un diamètre raisonnable. Et plus je cognais, moins je pensais, comme si chaque coup asséné réduisait en copeaux mes plus dures inquiétudes. Il arriva un moment où, moulu par l’effort, je m’interrompis pour une pause. Appuyé d’une main sur le manche de la hache, j’épongeai de l’autre un filet de sueur qui dégoulinait vers mes yeux. Là, face à moi, j’aperçus un roitelet perché sur une branche. Il m’observait. Je l’observais. Nous nous sommes contemplés l’un l’autre pendant un temps indéterminé – un battement d’ailes, une vie entière. Nous nous sommes souri, aussi. Sur le coup, je me plus à imaginer une réciprocité dans nos attitudes et nos comportements ; penser que lui aussi, à un moment dans l’année, ramassait du bois pour construire son nid alors que rien ne semblait presser autour de lui. Son corps savait ce qu’il avait à accomplir, et l’esprit obéissait ; il s’y attelait alors de manière aussi naturelle qu’il respirait. Puis, au milieu de l’effort, il s’autorisait une pause sur sa branche d’où il pouvait observer le monde et cet étrange animal outillé, ruisselant de sueur.

Comme l’aurait formulé Freddy, couper du bois me rapprochait de mon animalité, dans le sens noble du terme. Mon rapport au monde se métamorphosait. Seuls m’importaient les besoins liés à la survie – dormir, manger, me chauffer. Le reste du temps, je pouvais me contenter de vivre, chose que j’avais certainement négligée pendant trop d’années, enseveli comme j’étais sous mille distractions aux résultats aussi éphémères que futiles.

Lorsqu’enfin venait le soir après une session de bois, que tous mes muscles tiraient et que mon esprit se grisait de la paix retrouvée, je me sentais comme Papa au-dessus de son gazon. Papa tondait son gazon comme j’allais à l’aventure dans mes cabanes d’enfant : l’activité valait avant tout pour l’oubli de soi. Je compris que son but n’était pas tant de maintenir l’ordre dans le jardin, mais plutôt dans ses pensées tourmentées. En effet, les soirs après la tonte, Papa semblait plus détendu à table ; nous nous disputions moins. La ligne droite de ses lèvres se courbait dans un sourire, et il lui arrivait de raconter des blagues auxquelles je m’efforçais de ne pas rire, par pur esprit d’opposition – je m’étonnais néanmoins de le voir capable d’humour alors que mes yeux d’ado n’en percevaient qu’un portrait noir, anguleux et sans âme. Peut-être Papa n’était-il fou que dans mon regard de fils. Peut-être suis-je passé à côté de certains enseignements qu’il comptait me fournir, à sa manière, sans jamais oser les expliciter, par des exemples que je m’avérais incapable de saisir, encore moins de suivre.

Ce fut Albertine qui, indirectement, me révéla un des piliers de la personnalité de Papa, un élément qui me manquait pour comprendre ce qui asseyait son fragile équilibre. Après avoir terminé la plantation de patates en rangées plus ondulantes qu’alignées, je passai un long moment – trop long au goût d’Albertine – à remettre un semblant d’ordre dans les quelques outils qui jonchaient la grange.

— Qu’est-ce qui t’arrive, chou ? s’étonna-t-elle, les paumes écartées et le sourcil levé en signe d’incompréhension absolue. Tu as toujours été bordélique, à tout entasser en vrac. Rassure-toi : je vais pas venir fouiner dans ton atelier, tu peux disposer d’un coin rien qu’à toi. Alors pourquoi t’embêter à mettre ces trucs dans un ordre particulier ?

L’interrogation me prit de court tant la réponse me parut évidente. Ces disparitions m’avaient submergé sous une vague d’impuissance face à mon environnement : j’avais besoin de retrouver un semblant de contrôle, de me donner l’illusion de maîtriser le peu qui me restait. Le temps que je cherche les mots pour répliquer à Albertine, une image de Papa s’imprima avec une incroyable netteté derrière mes paupières : Papa penché au-dessus d’une feuille quadrillée, sur laquelle il avait consigné les noms de tous nos voisins et connaissances pour noter le degré de confiance qu’il leur accordait selon divers critères. Papa ordonnançait ses interactions sociales comme il aurait classé des dossiers ; il évaluait les gens comme il classait les mots – nom commun, étymologie, définition.

Papa avait besoin de mettre le monde dans des cases pour mieux l’appréhender. L’ambition peut paraître vaine, mais j’imagine qu’il en tirait une impression de contrôle, comme un matelot se serait tenu au mât branlant d’un navire pour conserver un semblant d’équilibre au milieu d’une tempête. Les cases où Papa rangeait sa vision du monde étaient droites et étroites. Chaque lieu, chaque personne, chaque geste, chaque chose ne pouvait disposer que d’un unique sens, d’une unique fonction. Lorsque je vivais avec lui, cette attitude m’horripilait : je détestais qu’il réduise mes comportements et ma personnalité à ses cases, comme si mon identité n’était que mathématique et logique. J’étouffais dans son quadrillage. Pourtant, celui-ci simplifiait la vie de Papa, en particulier dans les difficultés qu’il devait éprouver en société, où les actions, mots et pensées d’autrui finissent systématiquement par échapper aux conceptions qu’on se préfigure. Et, je le comprends maintenant, c’était aussi la manière qu’avait Papa d’aimer. S’il quadrillait ainsi le monde, c’était pour que rien ne puisse lui échapper. Pour ne plus rien perdre après avoir vu Maman lui filer entre les doigts. Papa m’avait enfermé entre ses règles et ses définitions en espérant inconsciemment que cela me retiendrait auprès de lui.

Malheureusement, il n’a pas su se retenir lui-même.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Tocca ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0