Chapitre 44

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Kim refusait de quitter la chambre.

L’opération s’était bien passée, oui ! Mais à cause de l’électrochoc que ce dingue avait fait subir à la jeune femme, créant de nouveaux dégâts dans ses yeux, le procédé avait duré plus longtemps que prévu.

À son arrivée à l’hôpital, quasi tout le clan avait pris possession des lieux, comme pour Taeliya, des années plus tôt. Il avait senti Samsara disparaître pour tenter de rejoindre la jeune femme et il savait qu’il l’avait trouvé. Mais leur rencontre n’avait pas duré avant que l’esprit de la jeune femme ne se ferme.

L’Oni avait tenté de repartir pour recommencer sa séance de torture afin de se défouler. Quand le lit médicalisé fut sorti du bloc, il s’était figé. Le chirurgien en charge de Naeliya avait expliqué aux parents en paniques, qui s’étaient levés pour rejoindre leur fille mise sous respirateur, que les opérations qu’ils avaient fait sur elle s’étaient bien passées. Mais il ne les avait pas épargnés en racontant qu’ils avaient dû la plonger dans un coma artificiel. Pour quelle raison ? Parce que la jeune femme était bien trop faible à cause de la perte de sang et du choc de ce qu’elle avait vécu. Son cœur s’était arrêté deux fois durant l’opération, ce qui les avait inquiétés. Mais ils avaient réussi à la stabiliser, pourtant, savoir qu’elle avait failli partir les avait tous secoués…

À présent, elle se trouvait dans une chambre, sous respirateur, gardée par un dragon plus paniqué qu’elle puisse disparaître que son propre or sur lequel il était censé dormir que devoir perdre son job auprès de Taeliya.

Christopher et Louisa se reléguaient auprès de leur fille et de l’Oni qui ne bougeait presque pas, sauf quand les médecins entraient dans la chambre ou quand une infirmière venait vérifier les constantes et laver la jeune femme. Ils s’inquiétaient de le voir dépérir, mais lui se disait surtout qu’il comprenait ce qu’avait ressenti Noah quand Taeliya avait disparu, portant Elios en elle. L’Oni avait eu l’impression de se faire arracher, un à un, les entrailles et qu’on les piétinait pour se moquer de lui. Kim ressentait la même chose à la différence que personne ne piétinait son intérieur… On les lui frottait avec du sel et du citron pour que les cicatrices restent et que les coupures soient un peu plus béantes. Samsara s’était enfermé dans un mutisme effrayant. Il regardait avec lui le corps de la jeune femme qui guérissait tranquillement, mais sans l’entendre parler ni rire comme avant. Elle ne bougeait pas, hormis sa poitrine qui se soulevait au rythme lent de sa respiration.

Beaucoup lui rendirent visite. Que ce soit les camarades de Kim, Taeliya et ses enfants ou les autres du clan, même Stein s’était déplacé pour venir voir la fille de son nouvel ami. Ce qui avait d’ailleurs fait les gros titres de la presse, mais grâce à son influence et à la participation discrète d’Alexei Virgotov, les journalistes avaient pu être tenus éloignés de l’hôpital ou du moins de la chambre. Surtout que quand l’un d’entre eux avait réussi à infiltrer les lieux, il s’était retrouvé face à un Kim en colère et se trouvait actuellement dans une chambre de trauma, un étage plus bas. Depuis cet épisode, Stein et Christopher s’étaient alliés pour maintenir un cordon de sécurité autour de l’hôpital et Alexei avait fait passer le mot dans les différents centres de journalistes.

La frayeur qu’évoquaient les Oni ou même le nom de Carlington avait fait son œuvre et terrorisait assez les gens pour ne pas avoir envie de tenter la même bravade.

Quant à Mafia. La jeune femme venait tous les jours, sans exception, voir Naeliya et lui parler doucement, sous la surveillance de Kim et Carl qui ne la lâchait presque plus.

Il ne saurait dire pourquoi il la suivait partout, mais n’arrivait pas à se tenir loin, de peur qu’elle ne sombre dans une terreur et qu’au réveil de Naeliya, cette dernière l’engueule pour avoir négligé une victime. Le regard doux de Taeliya aurait pu l’apaiser, mais il savait ce qu’elle dirait s’il venait à ignorer Mafia. De plus, une sorte de lien étrange semblait s’être fait entre eux. Mais pour lui, rien avoir avec l’amour que Kim et Noah ou même Tristan, vouaient à leurs moitiés.

Leur famille s’agrandirait-elle ? Carl l’espérait, mais avec la situation de Naeliya, il avait un doute. Parierait-il sur sa survie ? Mieux valait éviter ! Encore plus quand Kim avait du mal à se maîtriser. Carl n’était pas assez fou pour tenter de se prendre une dérouillée par son ami. Il rêvait encore de se trouver une charmante chérie et passer sa vie avec, donc autant ne pas tenter le diable, même si ses démons vivaient en eux.

Et pour le corps dans la salle de torture ? Celui qui ressemble, maintenant, à un écureuil volant ? Dorian avait eu la brillante idée d’exposer l’œuvre de Kim sur les réseaux sociaux et à la télé.

« Le nouvel avertissement des Oni » avait-on pu lire un peu partout. Ce qui était le cas, en quelque sorte. Un nouveau coup de froid pour les opposants de Carlington et ses sbires. Dans l’agence fédéral, ça avait été un véritable chaos administratif et de sécurité national. Savoir qu’un mafieux en quête de vengeance avait réussi à se faufiler au sein même de la plus grosse agence du pays, qui était censé protéger les citoyens… Ça ne faisait pas bon genre. Imaginez le scandale qui en avait découlé une fois l’information sue. Christopher avait fait des pieds et des mains pour mettre la main sur tous les projets de cet homme jusqu’à découvrir sa véritable identité et avait éclaté de colère. Les Ernandez n’en avaient malheureusement pas fini avec les Clark. Noah avait prit la main sur l’enquête pour épauler l’ancien colonel et ils avaient finalement mis la main sur beaucoup de choses. Ce qui avait permis aux démons d’annihiler les membres restant, faisant de ce clan un deuxième exemple, à l’image du couple qui avait enlevé sa femme, des années en arrière. Mais cette fois-ci, Carlington ne s’en était pas mêlé. C’était une histoire d’Oni.

L’agence fédérale ne pouvait présenter d’excuses aux Clark sans se faire ridiculiser. Mais
Christopher s’en voulait bien plus, car il y travaillait et « connaissait » cet homme. Des doutes ? Oui il en avait eu. Mais aurait-il pu les dire clairement sans passer pour un fou possessif de sa fille ?

À l’heure où la moindre parole pouvait facilement être détournée, c’était très complexe de se lancer en disant qui est suspicieux et qui ne l’est pas juste parce que quelqu’un était trop gentil avec vous.

Louisa, découvrant la situation, avait été dévastée. Son mari avait risqué sa vie en les protégeant. Sa fille avait perdu la vue dans un accident. Elle ne pouvait plus faire d’enfant à cause de dégâts dans son corps dû à ce que la voiture du fils Ernandez leur avait fait. Si elle n’avait pas eu de blessures majeures, celle qu’elle cachait lui avait détruit le corps. Leur famille avait subi tant de choses et voilà qu’un fou refusait d’admettre les conneries de son patron et cherchait même à le venger en détruisant des gens qui n’avaient rien demandé.

— Kim, appela Carl, arrivant avec Mafia dans la chambre, pour la troisième fois de la journée. Tu devrais te reposer un peu.

— Je peux pas… souffla le démon, le regard rivé sur sa belle endormie. Je veux être là quand elle se réveillera.

Carl comprenait bien que parler ne servirait à rien avec lui. Kim était borné et ça allait pour lui aussi autant que pour le reste de leur bande. Les démons s’étaient tuent en eux. Par respect pour Samsara et Kim, sans doute.

Quand Mafia approcha sa main pour prendre celle de Naeliya dans la sienne, Kim gronda.

— Ne l’approchez pas, dit-il de cette voix sombre et menaçante.

La femme leva un regard paniqué et interrogateur vers Carl qui hocha doucement la tête, lui signant qu’il valait mieux pour elle ne pas l’énerver davantage. Alors elle rétracta sa main, se faisant toute petite, mais s’installant tout de même sur le siège, de l’autre côté du lit, loin du démon.

— Naeliya, murmura la voix tremblante de la femme. Le médecin a dit que tu avais fait des progrès en guérison. Moi aussi, j’en ai fait. Enfin… Je crois. On dit que je pourrai sortir dans quelques jours, une fois que mes résultats seraient bons. Ils… Ils vont me ramener chez moi, après. J’aurais aimé pouvoir te dire merci et t’entendre…

Kim ne supportait plus cette voix. Il ne supportait plus personne, même pas lui-même. Mais l’entendre supplier de se réveiller était encore plus douloureux, car Naeliya avait dépassé les jours de réveils indiqués par les médecins. Un mois, c’était long, beaucoup trop long. Mais le choc, la blessure et ses yeux… Ce qui aurait dû la tuer ne l’avait pas fait, mais l’avait plongé dans un coma dont personne ne saurait dire quand elle en sortira.

— T’as mangé ?

— Ils ont apporté quelque chose, répondit vaguement le coréen.

Mais bien entendu, le plateau n’avait pas été touché. Depuis quand n’avait-il pas mangé ?

— Au fait, il paraît que demain c’est son anniversaire, dit Carl.

Kim se tendit.

Son anniversaire ? Il n’en savait rien. Quel âge aura-t-elle ? N’était-elle pas plus jeune que la princesse ? Ah…

— Ça… Combien ça fera ? demanda doucement Mafia, peu certaine que sa question soit appréciée ou trouve réponse.

— 25 ans, répondit Kim. Elle aura 25 ans.

— Oh…

Le silence retomba dans la chambre.

La journée avança, comme à son habitude et vit arriver les Clark pour leur dîner avec Kim. Ils ne discutèrent pas. Aucun ne souhaitait parler ni entendre la moindre voix qui ne soit pas celle de la jeune femme.

Pourtant, Louisa parla, une fois le repas fini.

— Je pensai à apporter un gâteau demain.

Kim se retint d’exploser.

Voulait-elle vraiment fêter l’anniversaire de quelqu’un qui ne pouvait même pas souffler ses propres bougies et qui ne le ferait probablement plus ?

— Tu es sûre que c’est une bonne idée ? demanda son mari.

— Je… Je ne veux pas me dire que c’est son dernier, avoua alors Louisa, les larmes coulant sur ses joues.

L’Oni comprenait, bien qu’il refusait même l’idée d’entendre des cris de joie alors que sa belle ne pouvait même pas respirer toute seule.

— Je… Je me dis qu’elle pourrait nous entendre et se réveiller, continua Louisa.

Elle était de ces mères qui pensaient qu’un moment convivial pouvait ramener les morts à la vie, refusant de croire que le pire était en train d’arriver, même si elle le regardait en face. Le démon posa se tourna vers elle et ouvrit son bras. Surprise, elle le dévisagea. Leurs yeux se croisèrent et elle put y lire qu’il acceptait de lui offrir une étreinte réconfortante qu’il ne réservait qu’à Naeliya, d’ordinaire. Elle se leva et alla se perdre dans les bras de cet homme imposant qui, en cet instant, ressemblait à un petit garçon ou à un adolescent blessé.

[…]

Au manoir, c’était comme si le froid de la mort les avait tous mordus pour les figer dans sa glace. Ils fonctionnaient au ralenti, sursautant à chaque fois qu’un Oni passait ou que les enfants demandaient après la jeune femme alitée à l’hôpital. Elios avait bien compris que quelque chose lui était arrivé, mais comme il était encore trop jeune, aucun adulte n’avait osé lui expliquer quoi que ce soit.

Carl rentra ce soir-là, après s’être assuré que Mafia soit en sécurité et s’était laissé aller contre le canapé, bras allongés sur le dossier en cuir, la tête balancée en arrière. Il poussa un gros et long soupir, fermant les yeux. Il entendit des petits pas précipités courir vers lui.

— Tonton Carl, l’appela la voix inquiète d’Elios. Tonton Carl ?

L’Oni se redressa pour voir le trio des garçons du clan le dévisager avec une sorte d’inquiétude croissante dans le regard. Des yeux où ne devraient résider que de la joie, une curiosité pétillante pour le monde et cette espièglerie caractéristique des enfants. Il prit le garçon sur ses genoux et laissa les deux autres l’approcher.

— Qu’est-ce qu’il y a, les monstres ? demanda-t-il, même s’il connaissait la réponse.

— Pourquoi tout le monde à l’ai si triste ? l’interrogea Stanislas.

— Est-ce que c’est parce que Madame Louisa et Monsieur Christopher sont partis vite l’autre jour ? questionna Elios.

Que devait-il leur dire ? La vérité ? Mais ils étaient beaucoup trop jeunes pour l’entendre…

— Elios ? Chéri ?! entendirent-ils depuis le grand hall.

— Ici, maman ! s’exclama l’enfant.

Taeliya apparu et trouva le trio avec Carl qui semblait plus qu’épuisé.

— Vous devriez laisser tonton Carl se reposer, dit-elle en s’approchant.

— Tout va bien, Princesse, la rassura-t-il.

Taeliya prit place sur le canapé.

— Maman, pourquoi tout le monde ne va pas bien ?

Les deux adultes échangèrent un regard incertain.

— Je sais pas quoi leur dire, avoua Carl.

Elle posa sa main sur le genou de l’homme qui s’adouci à son contact.

— Naeliya a été blessé par un méchant monsieur, déclara alors la jeune femme, surprenant les trois garçons et Carl.

— Mal comment ? bredouilla Elios, les larmes commençant à lui brouiller la vue.

— Mal au point qu’elle est en train de dormir pour guérir, répondit sa mère.

Le garçon pleura.

***

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