Verdun

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Quand Élise revint à l’hôpital en début de soirée, le service avait retrouvé son calme. Les couloirs étaient moins agités que dans l’après-midi, baignés d’une lumière plus douce. Les voix étaient basses, les pas feutrés, et l’odeur familière de désinfectant semblait flotter plus lentement dans l’air tiède.
Au poste infirmier, l’infirmière leva les yeux en la voyant approcher.


— Vous revenez le voir ?


— Oui… s’il est réveillé.


— Il l’a été un moment. Il était un peu agité, on lui a donné un calmant. Il dort maintenant, mais vous pouvez entrer quelques minutes.


Élise acquiesça et se dirigea vers la chambre.
Elle s’arrêta une seconde devant la porte, le cœur légèrement serré sans raison claire. Puis elle entra doucement.


Adrien dormait.


Allongé sur le dos, le visage pâle contre l’oreiller, il paraissait vidé de ses forces. Les pansements encadraient encore son front. La couverture remontait jusqu’à sa poitrine immobile. Seule la respiration lente, profonde, indiquait qu’il reposait enfin.


La tension qui l’avait traversé pendant son réveil semblait s’être retirée. Ses traits, sans défense, avaient perdu toute dureté. Il paraissait presque plus jeune ainsi, englouti dans une fatigue immense.


Élise resta un moment près du lit.


Elle allait se détourner quand ses paupières frémirent.
Puis s’ouvrirent.
Ses yeux mirent une seconde à accrocher la réalité. Le regard était encore voilé par la fatigue et le sédatif, mais la conscience était là. Il tourna légèrement la tête.
Il la vit.
Un apaisement discret passa dans ses traits.


— Vous… êtes revenue…


Sa voix était basse, râpeuse, comme arrachée à l’épuisement.
Élise s’approcha aussitôt.


— Oui. Je suis revenue. Reposez-vous, vous êtes très fatigué.


Il la regarda quelques secondes, comme pour s’assurer qu’elle était bien là.


— Je me suis… réveillé… et vous n’étiez plus là, murmura-t-il.


— Je devais rentrer un peu. Mais je voulais revenir.


Il inclina très légèrement la tête. Le mouvement lui coûta visiblement. Il ferma brièvement les yeux, laissant passer un vertige.
Quand il les rouvrit, son regard descendit sur elle.
Ses vêtements.
Son pantalon.
Ses chaussures.
Ses sourcils se froncèrent.


— Permettez-moi… de vous demander… êtes-vous du personnel, madame ?


— Non.


— Infirmière ?


— Non.


Il resta silencieux un instant, respirant plus court.


— Alors… qui êtes-vous… pour être ici ?


— Je m’appelle Élise.


— Élise…


Il répéta le prénom doucement, comme pour le fixer.


— Vous n’êtes pas infirmière… ni sœur… ni du service.


— Non.


— Et pourtant… vous êtes auprès de moi… depuis mon réveil.


— Oui.


Il la regarda longuement, sans hostilité mais sans confiance non plus.


— Vous ne me connaissez pas.


— Non.


— Je pourrais être… n’importe qui.


— Peut-être.


Un silence passa.


— Alors… pourquoi restez-vous ?
Elle hésita une seconde.


— Parce que je vous ai trouvé. Dans la forêt. Vous étiez blessé.


Il resta immobile.
Sa respiration se suspendit presque.


— Vous… m’avez trouvé…


— Oui.


Il sembla chercher un souvenir. Ses traits se crispèrent, puis il abandonna.


— Je ne m’en souviens pas.


— C’est normal. Vous avez eu un traumatisme crânien.


Il hocha faiblement la tête, comme s’il acceptait l’idée.


— Vous êtes… civile, donc.


— Oui.


— Et vous êtes restée.


— Oui.


Son regard redescendit vers son pantalon.


— Vos habits sont très singuliers. Je n’ai jamais vu une femme vêtue ainsi.


— Ce sont juste mes vêtements.


— Les femmes portent cela… ici ?


— Oui.


Il resta silencieux un instant, intégrant.
Un vertige passa. Ses paupières se fermèrent brièvement. Sa tête pesa plus lourd dans l’oreiller.


— Pardonnez… je me sens extrêmement faible.


— C’est normal. Vous avez été blessé.
Il rouvrit les yeux, attentif.


— Oui… j’ai compris que j’avais reçu un coup à la tête.


Sa main trembla légèrement sur le drap.


— Mais mes souvenirs… sont intacts.
Il regarda la chambre.


— Et ce que je vois ici… ne correspond pas.


— Vous êtes à l’hôpital.


— Oui… un hôpital. Mais pas tel que je le connais.


— Vous êtes à Verdun.


Le mot sembla l’ancrer un instant.


— Verdun…


Puis il demanda, avec une lenteur lourde de fatigue :


— Quelle année… sommes-nous ?


Élise inspira.


— 2026.


Il la regarda fixement.
Pas confus. Pas perdu.


— Non, mademoiselle. Nous étions à Verdun en 1916. J’en suis certain.


Sa voix restait faible, mais ferme.


— La ligne. La section. L’attaque. Tout est cohérent dans ma mémoire.


Ses yeux revinrent à elle.


— Mais ce lieu n’existe pas dans mon temps.


La porte s’ouvrit doucement.
Le médecin entra avec l’infirmière.


— Il est réveillé ?


— Oui, répondit Élise.


Le médecin s’approcha du lit.


— Bonsoir. Comment vous sentez-vous ?
— Très faible… monsieur.


— C’est normal après votre traumatisme crânien.


Il consulta brièvement le dossier.


— Nous allons vérifier votre orientation.


Il se pencha.


— Savez-vous où vous êtes ?


— À Verdun.


— Bien. Et quel lieu ?


Adrien observa la chambre.


— Un hôpital… mais inconnu pour moi.


Le médecin nota.


— Savez-vous quelle année nous sommes ?


Adrien répondit sans hésiter :

— 1916.


Le médecin hocha légèrement la tête.

— Désorientation temporelle persistante.

Adrien inspira avec effort.

— Monsieur… je comprends que mes propos vous paraissent erronés. Mais ils sont cohérents pour moi.

Le médecin le regarda calmement.

— Vos souvenirs correspondent à une période ancienne. C’est une conséquence classique du traumatisme.


Adrien secoua faiblement la tête.

— Non. Mes souvenirs ne sont pas anciens pour moi. Ils sont présents.

Ses yeux glissèrent vers Élise.

— Vous voyez bien que je ne délire pas.

Elle resta silencieuse.

Le médecin fit un signe à l’infirmière.

— Nous allons vous laisser vous reposer.

Le calmant entra dans la perfusion.
Adrien le sentit. La peur passa brièvement dans ses yeux.

— Non… je vous en prie…

Sa main bougea vers Élise… puis s’arrêta avant de la toucher.


— Restez…

— Je suis là.

Ses paupières tombèrent.


Le sommeil le reprit presque aussitôt.
La chambre retrouva son silence.
Élise resta encore quelques instants près du lit.
Puis son regard glissa vers la petite table de nuit.


Parmi les objets hospitaliers reposait le collier. Les infirmières l’avaient retiré pour les soins et laissé là avec ses effets personnels. Elle le reconnut aussitôt : la cordelette sombre, le métal terni, la plaque ancienne que le médecin avait examinée plus tôt avec étonnement.


Elle hésita.


Puis elle le prit.
Le métal était froid, lourd, tangible.
Elle se revit l’après-midi, écoutant le médecin dire que c’était un objet ancien, probablement authentique.


Adrien dormait toujours, inconscient.
Élise referma les doigts autour de la plaque.
Au travail, quelqu’un saurait peut-être.
Juste pour vérifier.
Rien de plus.


Elle glissa le collier dans la poche de son manteau, se leva et jeta un dernier regard à Adrien.
Son visage apaisé.
L’homme qui disait venir de Verdun en 1916.


Elle sortit sans bruit.
Le couloir était presque vide. Les lumières plus basses. Les pas étouffés. Elle traversa le service, descendit vers le hall, puis retrouva l’air frais du parking.
La nuit était tombée.


Elle resta un instant immobile près de sa voiture.
Le collier pesait dans sa poche.
Elle n’y croyait pas vraiment.
Traumatisme. Confusion. Désorientation. Tout s’expliquait ainsi.
Et pourtant…


En ouvrant la portière, la décision prit forme clairement.
Demain, au travail, elle demanderait.
Juste pour comprendre.
Elle s’assit au volant.
Et le doute, désormais concret, ne la quitta plus tout le trajet du retour.


Et s’il venait vraiment de Verdun… en 1916 ?

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