L'interrogatoire

6 minutes de lecture

La porte venait à peine de s’ouvrir que les deux gendarmes se retrouvèrent face à Élise, immobile à quelques pas, le souffle encore court. Le plus âgé l’observa brièvement, puis remarqua la présence de Camille derrière elle.

— Vous êtes ?

Élise sentit sa gorge se serrer.

— Je… je viens le voir.

— Vous êtes de sa famille ?

— Non.

— Une proche ?

Elle hésita à peine.

— Oui.

Camille tourna vers elle un regard surpris, mais se tut.

— Depuis quand le connaissez-vous ? poursuivit le gendarme.

— Je… je l’ai trouvé. Dans la forêt. Le jour où il a été amené ici.

Un bref échange de regard passa entre les deux hommes.

— Donc vous êtes la personne qui a signalé sa présence.

— Oui.

Le second ajouta :

— Il ne vous a pas donné d’autres informations sur lui ?

Le cœur d’Élise cogna plus fort.

— Non. Il est… désorienté.

Les gendarmes acquiescèrent.

— Il évoque des éléments incohérents, probablement liés à son traumatisme.

Une froideur diffuse traversa la poitrine d’Élise.

— Nous allons poursuivre certaines vérifications. Il est possible que nous vous recontactions, puisque vous êtes la seule personne à l’avoir trouvé.

— Oui, bien sûr.

Le gendarme hocha la tête.

— Vous pouvez entrer.

Ils s’écartèrent et s’éloignèrent dans le couloir.

Élise se tourna vers Camille.

— Il faut vraiment que je lui parle.

— Je viens avec toi.

— Camille…

— Non. J’entre.

Élise comprit qu’elle ne gagnerait pas. Elle inspira brièvement et poussa la porte.

Adrien était assis dans le lit, redressé contre les oreillers. À leur entrée, ses yeux se levèrent aussitôt. Ils se posèrent sur Élise, puis presque immédiatement sur Camille.

Son regard se referma légèrement. Il ne dit rien.

— Bonsoir, dit Élise doucement.

— Bonsoir, mademoiselle.

— Adrien… voici Camille. C’est mon amie.

Les yeux d’Adrien se posèrent sur Camille, l’examinant brièvement.

— Mademoiselle.

— Bonsoir, répondit-elle.

Un silence s’installa.

— Ces messieurs vous ont interrogé ? demanda Élise.

— Quelques questions seulement.

— Vous leur avez donné votre nom ?

— Oui.

— Et… autre chose ?

Adrien marqua une pause. Son regard glissa vers Camille avant de revenir à Élise.

— Les éléments dont je dispose.

Il se protégeait.

Camille l’observait sans détour.

— Vous parliez de la guerre, dit-elle. C’est quelque chose dont vous vous souvenez ?

Adrien tourna la tête vers elle.

— Certains événements me reviennent, en effet.

— Vous y avez participé ?

— Partiellement.

— Et c’était… récent ?

Élise sentit la tension monter.

— Camille…

Adrien répondit avant elle, avec retenue :

— Il m’est difficile d’ordonner ces souvenirs dans le temps, mademoiselle.

La formulation accentua l’étrangeté.

Camille plissa légèrement les yeux.

— Vous parlez toujours comme ça ?

Élise intervint aussitôt :

— Il a une manière de s’exprimer un peu… ancienne. Ça arrive.

Adrien tourna légèrement la tête vers elle. Il comprit.

Camille hésita encore.

— Vous n’avez personne à prévenir ?

— Non.

La réponse fut nette.

Élise coupa, plus ferme :

— Il vient d’être interrogé par les gendarmes. Il est épuisé.

— Je voulais juste comprendre…

— Camille. Stop.

Le ton ne laissait pas de place.

Camille fixa Adrien quelques secondes, puis se tourna vers Élise.

— Tu peux venir deux minutes ?

— Camille…

— Juste deux minutes.

Élise se tourna vers Adrien.

— Je… je reviens.

Il inclina légèrement la tête.

— Je vous attends, mademoiselle.

Dans le couloir, Camille se tourna aussitôt vers elle.

— Il est étrange.

— Il est perdu.

— Élise, il parle comme s’il sortait d’un autre siècle.

— Il a un traumatisme.

— Peut-être. Mais il surveille tout ce qu’il dit.

Élise se crispa.

— C’est normal, il ne nous connaît pas.

— Justement. Toi non plus tu ne le connais pas.

Un silence.

— Je veux juste être sûre que tu ne t’impliques pas dans quelque chose de dangereux.

— Il n’est pas dangereux.

— Je n’ai pas dit ça. Mais il est… bizarre.

Elle hésita, puis ajouta plus bas :

— Et en même temps… il est pas mal.

Élise leva les yeux au ciel malgré la tension.

— Camille…

— Je suis sérieuse.

— Ce n’est pas le sujet.

— Justement si. Tu t’attaches.

Élise détourna le regard.

— Il a surtout besoin qu’on le laisse tranquille.

Camille soupira.

— D’accord. On retourne le voir.

Elles revinrent dans la chambre.

Adrien leva les yeux à leur entrée. Son regard passa de Camille à Élise, puis revint vers Camille avec une réserve plus marquée encore.

Élise s’approcha du lit.

— Ça a été… avec les gendarmes ?

— Autant que possible.

— Ils ne vous ont pas trop bousculé ?

— Non, mademoiselle.

Élise s’assit légèrement au bord du lit.

— Vous avez l’air épuisé.

— Ces échanges furent éprouvants.

— J’imagine… Vous devez être complètement perdu avec tout ça…

Un silence.

— Je veux dire… vous ne comprenez pas où vous êtes, ce qui se passe… ça doit être…

Elle chercha ses mots.

Adrien la regardait fixement.

Quelque chose se ferma dans ses traits.

— Mademoiselle.

— Oui ?

— Je vous suis reconnaissant de votre sollicitude. Toutefois… je ne puis davantage soutenir cet échange.

Élise sentit la chaleur lui monter aux joues.

— Je… je voulais juste—

— Je le conçois. Mais je suis las de répondre, d’expliquer, de tenter de mettre des mots sur ce qui m’échappe encore. La confusion dans laquelle je me trouve suffit amplement sans que je doive encore l’exposer.

Il tourna brièvement la tête vers Camille, puis revint à Élise.

— Je souhaiterais demeurer seul désormais. La fatigue me gagne.

Le renvoi était clair.

— Bien sûr… murmura Élise.

Il inclina légèrement la tête et détourna le regard vers la fenêtre.

Elles sortirent.

À peine la porte refermée derrière elles, une infirmière qui passait dans le couloir ralentit en les voyant sortir de la chambre.

Élise se tourna vers elle.

— Excusez-moi…

L’infirmière s’arrêta.

— Oui ?

— Je suis la personne qui l’a trouvé. Comme il n’a apparemment personne… si jamais il y a la moindre information, ou s’il a besoin de quelque chose, vous pouvez me contacter.

L’infirmière porta la main à la poche de sa blouse, en sortit un petit carnet et un stylo.

— Allez-y.

Elle dicta son numéro. L’infirmière le nota rapidement, puis releva les yeux.

— Très bien. Pourriez-vous me donner votre nom et prénom ?

— Oui, Elise Aveline. Je vous remerci.

Elle acquiesça et rejoignit Camille.

Camille la fixait déjà.

— Franchement, je ne comprends pas.

La colère monta aussitôt chez Élise.

— Comprendre quoi ?

— Toi.

— Tu réagis comme si ce type était essentiel pour toi. Tu me coupes, tu t’énerves, tu le protèges… alors que tu le connais à peine.

— Parce qu’il est à bout, Camille.

— Je lui ai juste parlé.

— Tu l’as interrogé.

— Non.

— Si.

Le mot claqua.

— Il vient d’être interrogé par les gendarmes. Il est perdu, épuisé, il ne comprend rien, et toi tu continues à creuser !

— J’essayais de comprendre.

— Tu avais affaire à un homme qui tenait à peine assis dans son lit !

Camille resta figée.

— Tu exagères.

— Non. Tu n’as pas vu dans quel état il était ?

— Si.

— Alors pourquoi tu as continué ?

— Parce que tu t’impliques beaucoup trop vite avec un inconnu, et que ça m’inquiète !

— Et moi il m’inquiète, lui !

La phrase sortit brute.

Elles reprirent leur marche vers la sortie.

— Tu ne le connais pas.

— Justement ! Il n’a personne, Camille ! Personne ! Et tout le monde le traite comme un cas !

Les portes automatiques s’ouvrirent sur la nuit.

— Tu es en train de te battre contre moi pour lui.

Élise se tourna vers elle, les yeux brillants.

— Parce que là, oui. Il avait besoin qu’on le laisse tranquille. Pas qu’on le pousse encore.

— Je voulais te protéger.

— Il n’est pas dangereux.

— Ce n’est pas ça.

— Alors quoi ?

— Tu t’attaches déjà.

Le mot frappa.

Élise détourna le regard.

— Peut-être.

La réponse désarma Camille.

— Mais ça ne t’autorisait pas à le cuisiner comme ça, ajouta Élise plus bas.

Elles atteignirent la voiture.

Le trajet se fit d’abord en silence.

Puis Camille souffla :

— Je ne voulais pas lui faire de mal.

— Je sais, mais c’était trop, dit Élise.

Un silence plus calme.

— Tu t’inquiètes pour lui.

— Oui.

— Et ça te renvoie à toi.

— Oui.

Élise serra le volant.

— Quand Paul est parti, j’avais l’impression d’avoir été effacée. Lui, c’est pire. Lui, c’est tout son monde qui a disparu. Et je ne supporte pas l’idée qu’on l’écrase encore sous des questions alors qu’il tient déjà à peine debout.

La voiture s’arrêta devant l’immeuble de Camille.

Elles restèrent un moment.

Puis Camille posa doucement la main sur son bras.

— Hé. Je ne te juge pas. Je veux juste que tu ne t’y perdes pas.

Élise hocha la tête.

— D’accord.

— Si ça ne va pas, tu m’appelles.

— Promis.

Camille esquissa un petit sourire.

— Et… il est toujours pas mal.

Élise souffla malgré elle.

— Camille…

Un sourire passa entre elles.

Camille sortit de la voiture. La portière se referma doucement. Elle lui adressa un dernier signe avant de disparaître dans le hall de l’immeuble.

Élise resta quelques secondes immobile, les mains posées sur le volant, le regard fixé devant elle.

Puis elle inspira lentement, enclencha la marche et prit la direction de chez elle.

Annotations

Vous aimez lire Siarran ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0