Le choix
Lorsqu’Élise ouvrit la porte de l’appartement, la lumière du soir tombait déjà, déposant dans la pièce une clarté paisible qui contrastait avec l’agitation de sa journée.
Dans le salon, Adrien se leva aussitôt du bord du matelas, comme s’il avait perçu son arrivée avant même d’entendre la clé tourner. Son regard la trouva immédiatement, et une lueur nette y passa — quelque chose de franc, de soulagé.
— Vous voilà revenue.
La simplicité de ces mots la toucha plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle referma la porte derrière elle, posa son sac, et sentit la tension accumulée depuis le matin se délier à la vue de sa présence intacte, comme si l’appartement reprenait enfin sa juste mesure.
— Oui… dit-elle doucement.
Elle retira son manteau. Adrien demeurait debout, attentif sans insistance, avec cette réserve naturelle qui lui donnait l’air de veiller à ne pas occuper trop d’espace.
— Votre journée s’est-elle bien passée ? demanda-t-il.
— Un peu longue… mais ça va.
Il inclina légèrement la tête.
— Et vous ? Vous avez réussi à vous occuper ?
— Oui. J’ai trouvé un livre.
Il désigna la table basse. Élise reconnut aussitôt la couverture.
— Normal People ? Vous avez lu ça ?
— Oui.
Un sourire surpris effleura son visage.
— Alors ?
Il haussa à peine les épaules.
— C’est… direct.
Un rire discret lui échappa.
— Oui. Plutôt.
— Les personnages disent ce qu’ils ressentent sans détour.
— C’est assez courant maintenant.
Il hocha la tête.
— Chez nous, on parlait moins.
— Ça vous a dérouté ? demanda-t-elle.
— Au début. Puis on s’y fait.
Elle s’approcha légèrement, curieuse.
— Vous avez aimé ?
— Oui.
Le mot demeura suspendu entre eux.
— Qu’est-ce qui vous a plu ? demanda-t-elle plus bas.
— On comprend ce que chacun porte pour l’autre.
Élise sentit une chaleur discrète lui monter au visage et détourna légèrement les yeux.
— Je vous en prêterai d’autres, dit-elle.
— Je lirai ce que vous me donnerez.
Leurs regards restèrent accrochés.
La sonnette retentit.
Ils se figèrent tous deux, comme tirés hors d’un espace qui n’appartenait qu’à eux.
Élise tourna la tête vers Adrien ; il la regardait aussi, traversé par la même interrogation silencieuse. La sonnette retentit de nouveau.
Elle inspira et alla ouvrir sans retirer la chaîne.
La porte s’entrouvrit à peine. À travers l’ouverture, elle aperçut Camille.
Son cœur se serra.
— Camille… je suis occupée là.
— Occupée ? répéta Camille, déjà tendue.
Élise resta dans l’entrebâillement.
— Oui. C’est pas le bon moment.
Camille plissa les yeux, tenta de voir derrière elle.
— Élise… qu’est-ce que—
Elle s’interrompit net.
Dans l’angle du salon, elle venait d’apercevoir Adrien.
Elle se figea.
— …attends.
Élise sentit aussitôt le moment basculer.
— Qui c’est ?
Le silence se tendit.
— Élise. Qui. C’est.
Élise inspira.
— Camille…
— Ouvre.
— C’est rien.
— Ouvre la porte.
Le ton ne laissait plus de place.
Élise demeura immobile une seconde, puis céda. Elle retira la chaîne et la porte s’ouvrit.
Elle entra.
Son regard alla immédiatement vers Adrien.
— …attends. Qu’est-ce qu’il fait là ?
— Camille—
— Il est sorti de l’hôpital ?
— Oui.
— D’accord… et ?
Le silence s’étira.
Camille balaya la pièce du regard — le matelas, les affaires — puis revint à Élise, la voix déjà plus haute.
— Élise… il vit ici ?
— Pour l’instant, oui.
Le choc se lut clairement sur son visage.
— …quoi ?
Adrien comprit qu’il était l’objet de l’échange et resta en retrait, conscient de l’incongruité de sa présence dans cette scène qui ne lui appartenait pas.
— On va dans la cuisine, dit Élise.
Camille la suivit aussitôt. La porte resta entrouverte.
Dans le salon, Adrien demeura immobile, mais chaque mot lui parvenait distinctement.
La cuisine était étroite, presque étouffante. Elles se retrouvèrent face à face, à moins d’un mètre.
Camille fixait Élise, le souffle déjà court.
— Élise, mais qu’est-ce que tu fais ?
— Rien, répondit-elle trop vite.
Camille secoua la tête.
— Arrête. Me dis pas “rien”.
Élise croisa les bras.
— Il reste un peu ici, c’est tout.
— Chez toi.
— Oui.
Camille la regarda comme si elle la découvrait.
— Tu te rends compte que tu fais jamais ça ?
— Là si, c'est différent.
— Non, tu fais pas ça, Élise !
— Les gens changent.
— Pas toi comme ça !
La tension monta d’un cran.
— Pourquoi il est chez toi ?
— Parce qu’il n'avait nul part où aller.
— Des gens dans le besoin, y en a plein ! Et tu les mets pas chez toi !
— Lui, oui.
— Pourquoi ?
Élise répondit sèchement :
— Il avait personne.
Camille éclata.
— Et toi non plus !
Le silence claqua.
Le visage d’Élise se figea.
— Quand Paul est parti… t’avais plus personne !
— Camille…, avertit-elle.
— Non !
La voix tremblait.
— Il s’est barré avec une autre, ta famille a pris son parti, ils ont dit que c’était toi le problème, et lui aussi a laissé dire !
Chaque mot frappait.
— Ils t’ont tous lâchée, Élise ! Tous ! Lui et eux !
— Arrête !
— Ils ont continué à le voir, lui ! Ils ont dit que t’avais pas su le garder ! Que t’avais tout gâché !
— J’ai dit arrête !
Camille débordait.
— Et toi t’es restée seule pendant que tout le monde faisait comme si t’existais plus !
Une seconde de silence.
— C’est pour ça que tu prends n’importe qui chez toi pour plus être seule !
Le choc traversa Élise comme une décharge. Elle resta immobile, saisie, incapable de comprendre comment ces mots avaient pu être prononcés.
— …quoi ?
Camille haletait.
— Tu veux juste plus te retrouver seule, Élise !
La réaction jaillit.
— FERME-LA !
Le cri éclata, violent, incontrôlé.
Dans le salon, Adrien se redressa brusquement.
Dans la cuisine, les deux femmes tremblaient.
La colère reprit, plus basse, plus âpre.
— Et là tu fais entrer un type dans ta vie… et moi je comprends rien. Tu me le cache alors que je t'ai toujours soutenu !
Élise se retourna vivement.
— Il est pas “un type” !
— Donc il compte !
— J’ai pas dit ça !
— Si !
— Non !
— Tu me mets à distance !
— Mais non !
— Si !
Camille avait les yeux brillants.
— J’étais la seule à passer cette porte sans frapper…
Sa voix vacilla. Elle désigna vaguement le salon.
— …et maintenant y a lui.
Élise secoua la tête.
— Et toi tu changes pour lui !
— Je change pas !
— Si !
— Tu t’accroches à lui !
— Mais n’importe quoi !
— Si !
Camille tremblait, submergée.
— Parce que t’es seule…
Elle désigna Adrien d’un geste nerveux.
— …et que lui aussi il a l’air seul…
Elle ravala sa salive.
— …et que ça te fait quelque chose !
Dans le salon, Adrien ferma brièvement les yeux.
Le silence retomba, lourd.
Élise respirait vite.
Adrien comprit alors que sa présence prolongeait une blessure qu’il n’avait aucun droit d’aggraver. Il s’avança vers la cuisine et poussa doucement la porte restée entrouverte. Elle céda sans bruit.
Il s’arrêta dans l’embrasure.
Camille tourna la tête et le vit. Se troubla — puis la tension revint.
Adrien inclina légèrement la tête, le visage grave mais parfaitement tenu.
— Mademoiselle… je vous prie de me pardonner. Je suis, semble-t-il, la cause de votre différend.
Camille eut un rire bref.
— Voilà.
Élise lui lança un regard tranchant.
— S’il en est ainsi, il convient que je me retire, poursuivit Adrien avec calme.
— Oui, allez-y, dit Camille aussitôt. Ce sera plus simple pour tout le monde.
Élise se retourna violemment.
— Mais ferme-la ! Tu t’en mêles pas !
Adrien se retourna et fit un pas.
Élise comprit aussitôt.
Il partait.
— Non… attendez !
Il s’arrêta.
— Je ne saurais demeurer là où ma présence vous oppose.
Elle s’avança vers lui, presque précipitamment.
— Vous allez où ?
— Je trouverai.
— Comment ?
Il la regarda.
— Vous ne connaissez rien d’ici ! Vous n’avez nulle part où aller !
Le silence pesa.
Adrien soutint son regard avec une dignité calme.
— Il ne m’appartient pas de troubler votre vie plus longtemps...
La phrase la frappa.
— Vous ne la troublez pas.
Ses yeux brillaient.
— C’est moi qui vous ai demandé de rester.
Un temps.
Elle inspira.
— Donc… vous restez.
Ce n’était plus un ordre.
C’était un appel.
Adrien ne bougea pas.
Derrière eux, Camille comprit — dans cette seconde suspendue — que la place qu’elle redoutait existait réellement.
Le silence s’installa.
Elle inspira profondément, comme pour retenir quelque chose qui menaçait de céder.
— Très bien, dit Camille.
Sa voix n’était plus dure, seulement fatiguée.
— Puisque c’est comme ça…
Elle regarda Élise une dernière fois.
— Je vais vous laisser.
Élise ne répondit pas.
Leurs regards restèrent accrochés un instant, chargés de tout ce qui n’était pas dit.
Camille détourna la tête, passa près d’Adrien sans le regarder, traversa le salon et gagna la porte d’entrée.
La porte s’ouvrit, puis se referma derrière elle.
Le silence retomba, épais.
Élise resta immobile quelques secondes, comme si le monde venait de basculer légèrement autour d’elle. Lorsqu’elle releva enfin les yeux, Adrien était toujours là, à quelques pas, debout dans l’embrasure de la cuisine.
Leurs regards se trouvèrent.
Il y avait entre eux quelque chose de fragile désormais, presque irréversible.
— Je ne voulais pas…, dit-il doucement.
Elle secoua la tête.
— Ce n’est pas vous.
Sa voix était basse, encore chargée.
Un temps passa, puis elle ajouta :
— Restez.
Adrien ne répondit pas.
Élise comprit, à cet instant précis, que sa vie venait de prendre une direction dont elle ne pourrait plus détourner le cours.

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