L'interdit

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La porte se referma derrière Camille et son rire disparut peu à peu dans l’escalier. Le silence qui revint ne fut pas paisible. Il était lourd, presque étouffant.

Élise resta quelques secondes immobile, le regard fixé vers la porte comme si elle voulait s’assurer qu’elle était bien partie. Puis elle se détourna brusquement et commença à ramasser les verres.

— Je vais débarrasser.

Sa voix était tendue, plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu.

Adrien la suivit aussitôt.

— Permettez-moi de vous aider.

Elle ne protesta pas, mais ses gestes étaient plus rapides qu’à l’ordinaire. Une assiette heurta le bord de l’évier. Le bruit résonna trop fort.

Il l’observait.

— Vous êtes contrariée.

— Non.

— Élise.

Elle se retourna vivement.

— Oui, je suis contrariée. Voilà. Vous êtes content ?

Il encaissa sans bouger.

— Pourquoi ?

Elle laissa échapper un rire bref, nerveux.

— Vous ne voyez vraiment pas ?

— Non.

— Parce que vous faites comme si tout était simple. Comme si vous pouviez être là, tranquille, disponible, sourire à Camille, parler de musique, et que moi je devais rester parfaitement raisonnable.

Il fronça les sourcils.

— Disponible ?

— Oui, disponible. Comme si cette vie pouvait être la vôtre.

Sa voix avait monté d’un ton.

— Moi, je ne peux pas faire comme si c’était léger. Je sais que vous allez partir. Je sais que je dois vous aider à partir. Et pourtant je m’attache. Ça me dépasse. Ça me fatigue. Et oui, ça m’agace de voir que ça n’a pas l’air de vous atteindre autant que moi.

Le silence vibra.

Il s’approcha d’un pas.

— Vous pensez que cela ne m’atteint pas ?

— Vous ne montrez rien.

Il inspira profondément.

— Parce que si je montre quoi que ce soit, je perds le contrôle.

Elle le fixa.

— Le contrôle de quoi ?

Sa voix monta malgré lui.

— De moi-même.

Le mot claqua presque.

Il passa une main dans ses cheveux, geste rare chez lui.

— Je vais partir, Élise. Je dois rejoindre mes hommes. Ce n’est pas une idée vague, ce n’est pas une obligation abstraite. Ce sont des hommes qui m’ont suivi. Je ne peux pas me permettre de me laisser envahir par des émotions qui me détourneraient de cela.

— Des émotions ? répéta-t-elle, blessée. C’est comme ça que vous appelez ça ?

Il serra la mâchoire.

— Je me suis attaché à vous, d’accord ?

Le ton était plus ferme, presque brusque.

— Plus que je ne l’aurais dû.

Elle resta immobile.

— Et cet attachement rend tout plus difficile. Vous croyez que je ne le sens pas ? Que je ne vois pas ce que cela pourrait devenir ?

Sa voix vibrait maintenant.

— Si je commence à me laisser aller ici, je ne repartirais pas. Et si je ne repars pas, j’abandonne les miens. Je ne peux pas faire cela.

Elle s’approcha, les yeux brillants.

— Et moi, je fais quoi pendant que vous décidez d’être noble et héroïque ?

Il se tendit.

— Ne tournez pas cela en dérision.

— Je ne tourne rien en dérision, je vous dis juste que moi aussi je suis là-dedans !

Le silence éclata presque entre eux.

Ils étaient très proches maintenant.

Il baissa la voix, mais elle restait vibrante.

— Vous croyez que c’est facile pour moi ? Que je ne vois pas ce que je perds en partant ?

Elle retint son souffle.

Il leva la main, comme pour la saisir, puis se força à la laisser retomber.

— Ne me poussez pas à dire plus que je ne peux.

— Pourquoi ?

— Parce que si je le dis, je ne pourrai plus revenir en arrière.

Sa voix était plus basse, mais plus intense.

— Je me suis attaché, oui. Assez pour savoir que si je vous prends dans mes bras maintenant, je ne vous lâcherai plus. Et si je ne vous lâche plus, je ne repartirai pas.

Elle le regardait comme si elle voulait qu’il cède.

Il secoua la tête.

— Je ne peux pas choisir une paix ici pendant que mes hommes avancent vers la guerre.

Le silence retomba, brutal.

Il recula d’un pas, non par froideur, mais pour se protéger.

— C’était peut-être une erreur de venir ici. Je n’avais pas prévu que ce serait… aussi difficile.

Sa voix n’était plus forte maintenant. Elle était fatiguée.

Elle resta face à lui, bouleversée.

— Moi non plus.

Ils restèrent face à face, le souffle court, la tension encore suspendue entre eux.

Adrien soutint son regard un instant de plus, puis sa voix se fit plus ferme, presque trop maîtrisée.

— Vous devez apprendre à taire cela.

Le mot resta entre eux.

Il poursuivit, plus bas :

— Ne laissez pas cet attachement vous emporter davantage. Cela ne fera que vous blesser.

Le silence tomba brutalement.

Elle le fixa comme si elle ne le reconnaissait plus.

— Me taire ?

Sa voix n’était pas forte, mais elle vibrait.

— Vous me demandez de me taire ?

Il comprit trop tard.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Si. C’est exactement ce que vous venez de dire.

Elle secoua la tête, blessée.

— Vous trouvez ça plus simple comme ça ? Que je fasse comme si je ne ressentais rien ?

Il ne répondit pas assez vite.

Ce fut suffisant.

Elle recula d’un pas.

— Très bien.

Sa voix s’était refermée.

— Bonne nuit, Adrien.

Elle passa près de lui sans le toucher et disparut dans sa chambre. La porte se referma doucement, mais le son résonna comme un coup net.

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