Chapitre 4 : Le Poids du Vide

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Élias s'assit au bord du lit, le journal entre ses mains. Le cuir de la couverture était chaud, d’une chaleur animale, presque fébrile. Autour de lui, le manoir semblait retenir son souffle. Les craquements du parquet s'étaient tus, et même le murmure lointain de l'océan, qui filtrait à travers les murs spectraux, s'était évanoui. Le silence était devenu une pression physique, une cloche de verre isolant Élias du reste de l'univers.

Lorsqu'il ouvrit la première page, il ne vit pas d'écriture. Du moins, pas au sens conventionnel. Les pages n'étaient pas couvertes d'encre, mais de sillons profonds, comme si une plume d'acier avait tenté de graver le papier jusqu'à la déchirure.

Soudain, le "murmure" devint un hurlement.

Élias fut projeté dans une spirale de sensations brutes. Ce n'était plus une vision qu'il subissait, c'était une possession. Il ressentit la faim d'une femme nommée Hélène, la dernière habitante de ces lieux. Il ressentit sa solitude immense, une solitude si vaste qu'elle avait fini par peupler la maison de souvenirs pour ne pas devenir folle. Il vit, à travers les yeux d'Hélène, le monde extérieur s'effacer. Pour elle, les objets étaient devenus plus réels que les êtres humains.

Elle parlait aux cuillères d'argent, elle caressait les murs comme la peau d'un amant, elle confiait ses secrets aux miroirs.

Puis vint le souvenir du 14 novembre 1974. Élias sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il entendit le cri du granit qui se fend, le rugissement de la falaise qui abandonne le combat contre l'érosion. Mais au lieu de la terreur, il ressentit une volonté monstrueuse : Hélène, au moment où la maison basculait dans le vide, avait refusé de mourir. Elle avait agrippé ce journal, contractant chaque fibre de son être dans un acte de refus total.

"Reste," avait-elle ordonné au monde. "Ne change pas. Ne sombre pas."

Le journal était devenu le condensateur de ce refus. Tant que la clé existait, tant que quelqu'un pouvait "écouter" cette douleur, le manoir restait suspendu dans cette agonie éternelle, un instant de chute qui durait depuis cinquante ans.

Élias suffoquait. Il sentait l'eau glacée de l'Atlantique envahir ses poumons, alors qu'il était pourtant assis dans une chambre sèche. La mémoire de la chose morte était en train de l'aspirer. Il comprit que le manoir n'était pas une archive, c'était un piège. Il avait besoin d'un esprit vivant pour continuer à exister, pour donner une réalité à ses murs de fantômes. S'il ne fermait pas ce livre, s'il ne brisait pas le lien, il deviendrait lui-même un objet parmi les autres, un écouteur pétrifié dans le velours de cette chambre morte.

Dans un effort surhumain, ses doigts crispés sur le papier, il parvint à refermer brusquement le journal. Le choc du cuir qui claque contre le cuir fit l'effet d'un coup de tonnerre.

Élias fut rejeté en arrière, tombant sur le parquet qui commença aussitôt à se liquéfier. Les murs perdaient leur substance, redevenant de la brume et du vent. La réalité "réelle" — celle de l'océan déchaîné et du vide de la falaise — reprenait ses droits. La clé, restée dans la serrure de la porte d'entrée en bas, se mit à chauffer à blanc, sonnant l'alarme d'une fin imminente.

Il devait fuir, mais le journal semblait peser une tonne dans ses mains, comme s'il contenait toute la masse de la falaise disparue.

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