Ici et Là

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La préparation du château d’Enkidi fut laborieux, mais les ordres de la Reine assurèrent à tous confort et sûreté. Le voyage avait considérablement fatigué son mari, et sans la lettre qu’elle avait dissimulée dans ses paquets à l’intention de l’ensemble des employés de maison, sans doute la situation aurait été critique avant même l’arrivée des couples royaux.

Lorsqu’ils se présentèrent aux portes du château, loin de leur Cour et de leurs gens, à peine accompagnés de leurs plus proches conseillers, l’accueil était prêt et nul incident n’aggrava la situation. Personne ne trouva rien à redire aux préparatifs, cependant l’attitude du Roi Arsène avait de quoi inquiéter. Son voyage l’avait considérablement fatigué et il tenait à peine sur ses jambes. Il fit cependant bonne figure et, malgré le temps qu’il passait assis, immobile, à bavarder, nul n’aurait dit qu’il était vraiment physiquement en difficulté, si ce n’était qu’il avait perdu toutes ses habitudes de déplacement et sa vigueur naturelle. Ni sa voix ni son argumentation n’avaient perdu de leur sérieux, mais il gardait une certaine fatigue, une terrible tension dans chacun de ses mouvements, dans son filet de voix qui semblait s’échapper à grand peine de sous un épais livre. Non pas qu’il ait perdu de sa puissance, mais plutôt qu’on sentait les efforts qu’il faisait pour garder la face.

Là était le problème. Les discussions ne pouvaient avancer s’il fallait ménager le médiateur. Et même si certains auraient pu arguer que de petits pas vers la réconciliation se dessinaient, lentement mais sûrement, la réalité était bien autre. En marge des discussions, les tensions ne cessaient d’augmenter, malgré les précautions prises. Dès lors qu’une famille se rendait à un endroit, elle croisait l’autre et les noms d’oiseaux s’envolaient dans tout le parc, entre les murs du château et jusqu’aux oreilles du Roi Arsène, qui voyait son moral se flétrir, faner, s’assécher. Et la belle fleur qu’avait été cet homme semblait sur le point de se perdre complètement.

Cependant, vint un moment, à la fin de la première semaine, où il retrouva soudain de l’énergie. On le vit se lever, plein d’enthousiasme, et demander à ce que l’on selle les chevaux. Il leur proposait d’aller discuter de tout cela au bord du plan d’eau qui bordait les remparts du château, et de manger au bord de l’eau. Sans doute pensait-il que cela détendrait les esprits, et que les couleurs automnales fourniraient un prétexte suffisant pour faire cesser leurs disputes.

Il se trompait lourdement.

Jamais on ne vit scène plus absurde et pourtant si dangereuse. Catherine d’Orcratie, rouge de fureur, insultait son adversaire qui l’invectivait de haut et la traitait de sorcière, ce à quoi elle répondit en s’emparant d’une branche de bois et en le menaçant de lui jeter un sort, s’il ne retirait pas ses mots, le menaçant de mille morts plus terribles les unes que les autres, les yeux brillants de colère. Autour d’eux, le Roi d’Orcratie bafouillait, tentait de rappeler tout le monde au calme, finit par se rendre compte qu’il n’y avait rien à faire et, touché par une soudaine pique du Roi Carlos, se mit en tête de trouver une arme, et à défaut, lui jeta son gant à la figure, tout en insultant son honneur, celui de sa femme, menaçant de faire venir la garde. Tous ignoraient parfaitement le Roi Arsène qui n’avait pu empêcher la conversation de dégénérer et avait abandonné tout espoir de les calmer, finissait son repas et retira ses chausses pour tremper ses pieds dans l’eau glacée, dans l’espoir de les faire dégonfler.

Malgré l’échec cuisant qu’il devait ressentir, lorsque la lumière du soleil commença à baisser, accompagnée par la température, il revint au palais de bonne humeur, tout émerveillé par les couleurs, les odeurs et les animaux qu’il avait pu contempler, et il écrivit à sa famille pour leur décrire sa journée. Cela fait, il continua sa vie comme si de rien était. Chaque jour qui passait le voyait devenir plus heureux, plus libre de ses gestes et de ses mots. Chaque jour se passait comme le précédent. Au bout d’une semaine d’idées révolutionnaires tournées en ridicule à l’instant où elles étaient mises en place. Et à vrai dire, le personnel de maison commençait à douter sérieusement de la santé mentale de leur monarque.

À Northcliff, la Reine Elise vivait dans une angoisse incessante. Sigrid et Els lisaient avec elle les nouvelles que leur envoyait le Roi, et chaque fois, malgré la clarté du raisonnement mis en place par Sa Majesté, toutes les trois, elles constataient que la crise ne trouverait pas d’issue sans intervention extérieure.

Plus d’un mois s’écoula et la tension ne retombait pas. Selon ses lettres, le roi avait résolu de les laisser cohabiter le temps qu’il faudrait pour qu’ils comprennent que la situation était aussi ridicule que dangereuse faisait mine d’organiser des divertissements pour calmer les esprits, tandis que ses espions et ses propres oreilles lui rapportaient tout des querelles incessantes et des menaces qui planaient sous son toit. De son optimisme originel, il ne restait plus rien, et ses lettres n’évoquaient plus que les divertissements auxquels il se dévouait corps et âme pour ne plus avoir l’impression de vivre sur un champ de bataille.

Parfois, la situation s’aggravait dramatiquement. L’immobilité le rendait nerveux, presque agressif. Il se réfugiait dans le vin les jours de pluie, incapable de débloquer la situation, toute solution lui semblant plus problématique encore que la querelle. Et ces jours-là, il n’envoyait pas de lettres.

À vrai dire, il en envoyait de moins en moins à sa famille. Au palais, l’inquiétude était à son comble. Sa fille dormait particulièrement mal, sans cesse assaillie de rêves terribles, de champs de bataille et de complots sanglants. Seule Els, dont les nuits avaient toujours été paisibles, parvenait à conserver son équilibre malgré les temps sombres qu’elle pressentait.

Cela dura jusqu’à une nuit, où elle s’était couchée particulièrement inquiète, la dernière lettre du roi Arsène lui ayant glacé le sang. Elle était si succincte qu’il lui semblait qu’elle avait été imitée, écrite par quelqu’un d’autre. Deux phrases, de quelques mots chacune. Comment allaient-elles ? Lui ne s’en sortait pas. Et une signature.

Un appel à l’aide, voilà ce qu’elle avait cru lire. Et comme par hasard, la neige s’était mise à tomber dru ce soir-là. Impossible d’envoyer un messager, impossible de sortir les chevaux. La nuit passée, on verrait bien s’il était possible d’envoyer quelqu’un, mais on ne pouvait trop s’avancer. Et puis, qui envoyer ? Un diplomate ? La Reine elle-même ? La Princesse ? Cela valait-il vraiment le coup ? Entre le péril des routes, les brigands, l’hiver, il n’était pas prudent d’envoyer quelqu’un d’aussi important, et il aurait été terrible de perdre la seule princesse de sang du Royaume.

Face à ces problèmes, Els seule sentait qu’elle était capable de résoudre la situation et comptait se porter volontaire, mais elle n’osait l’annoncer à Sigrid. Depuis dix ans, elles avaient été inséparables, tout en sachant que leur séparation serait inévitable. Seulement, ce n’était pas celle à laquelle elles s’étaient préparées. Les dangers, l’imprévisible, elles n’avaient rien anticipé de tout cela. Et même si Els était tout à fait qualifiée pour cette mission, les conditions semblaient réunies pour une expédition particulièrement périlleuse.

Sa peur et son appréhension l’avait rendue fébrile, mais elle était tout de même parvenue à s’endormir de son sommeil de plomb habituel.

Seulement, cette nuit-là, au réveil, elle fut surprise de constater qu’elle avait rêvé.

Alors pourquoi, ce matin-là, se souvint-elle parfaitement de ce qu’elle avait vu ?

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