Géopolitique de Banquet

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Lorsque vint l’heure du grand banquet, la présence de trois familles royales au grand complet compliqua le protocole et força Els à s’y tenir parfaitement. Sa rigidité cependant était compensée par l’aisance et le naturel de Sigrid en la matière.

En tant que personnes d’importance mises à l’honneur par les festivités, les deux filles avaient le devoir de saluer personnellement les invités de marque, et ce fut notamment la famille régnante de leur voisin de l’Est, le Sawalla, qui se présenta la première. Le Roi Carlos avant tout, homme imposant au physique d’athlète dont la jeunesse de traits était soulignée par la beauté de ses cheveux et du ruban qui les retenait en arrière et par sa mise de grande richesse, faisait toujours forte impression, notamment sur les femmes, avec lesquelles il était fréquent que sa femme sût qu’il avait une aventure. Pour l’anniversaire de deux jeunes femmes remarquables, il n’avait donc pas hésité à sortir ses plus beaux habits et à mettre en valeur le teint frais et la richesse de ses apprêts, ce qui n’était pas sans surprendre lorsque l’on examinait la situation politique de son pays, dont les finances ne s’amélioraient pas.

En cela, sa femme, dont l’apparence trahissait des origines plus septentrionales, le Sawalla étant un pays tempéré où les étés étaient chauds et les hivers froids, était l’héritière du Royaume d’Eisper, qui partageait sa frontière la plus au sud avec le Sawalla et l’Algrand, que représentait Sigrid, héritière du trône. D’apparence plus modeste que son mari, avec ses cheveux blonds nattés qui retenaient sa couronne d’or et de saphirs, la Reine Elizabeth représentait également tout l’éclat de la jeunesse, puisqu’elle n’avait pas encore trente ans, à la différence de son mari, mais une sobriété presque évidente lui donnait un aspect sérieux, presque sombre. Sa robe gardait les couleurs paisibles des lacs de son pays, qui se reflétaient dans ses yeux, et elle avait pour souligner sa finesse et sa hauteur des gants et des bijoux qui habillaient chacune de ses mains ainsi que son cou, mais des bijoux pudiques et des ornements discrets, qui semblaient à peine suffisants à la faire étinceler.

Ils étaient mariés depuis près de dix ans, et la rumeur n’avait pas tardé à émerger, çà et là, que la nouvelle Reine du Sawalla était trahie, déshonorée par son mari, mais que loin de le prendre comme une atteinte à son honneur, elle en profitait pour mettre en valeur ses propres qualités de gouvernante tout en minant toute tentative de son mari de reprendre la main sur ses affaires, puisqu’elle ne s’en cachait pas, elle le considérait parfaitement incompétent et tout juste bon à faire déraper ses affaires. Sans doute cela expliqua-t-il la mine sévère et la distance qui séparait les deux époux lorsqu’ils virent saluer Sigrid et Els, ainsi que la prudence du Roi Carlos lorsqu’il dut prendre la main de sa femme. Ce n’aurait pas été sa première glissade dans les escaliers ou le premier chaos qu’il causerait à cause d’une épingle malencontreusement oubliée dans son habit.

Ce fut ensuite au tour de leur voisin de l’ouest, la Fédération Royale d’Orcratie, représentée par le couple royale et leur fils puîné, de venir les saluer. Les voir arriver dans un temps si réduit fit frissonner le Roi Arsène et la Reine Elise d’Algrand, les parents de Sigrid. Les tensions entre les deux pays s’étaient grandement calmées depuis quelques années, mais les annales regorgeaient de conflits opposant l’Orcratie et le Sawalla, ce qui avait fini par être apaisé par la prise de puissance de l’Algrand qui, auparavant forcé à faire profil bas pendant leurs affrontements pour ne perdre ni les faveurs de l’un ni celles de l’autre, s’était désormais suffisamment affirmé pour représenter une vraie menace pour l’un comme pour l’autre et servait régulièrement de juge de paix entre les deux nations.

La famille royale d’Orcratie était bien plus soudée, bien plus élargie que celle du Sawalla, qui resterait probablement infertile jusqu’à la fin. Leur fils le plus jeune, qui n’avait qu’un an de moins qu’Els, restait selon la rumeur le plus difficile de leurs enfants, pour la plupart déjà mariés et en âge de gouverner. Or, il atteignait également l’âge où le célibat est vu d’un mauvais œil, même pour un homme et sa sensibilité à la rumeur n’était plus à prouver nulle part. Il n’était jamais sans ses parents, de peur, selon certains, qu’il ne provoque un incident considérable.

Il était pourtant d’une belle stature, presque le portrait de son père, un peu plus petit mais tout aussi roux et au visage constellé de taches de rousseur, de beaux yeux verts doux et affectueux. Il n’avait pas la présence imposante de sa mère ni le charisme de son père, mais sa fraîcheur et sa pureté lui donnaient un charme juvénile assez différent de celui de ses frères et sœurs. Sa mère était plus impressionnante, de stature comme de renommée, droite, assez ombrageuse lorsqu’une situation ne lui plaisait pas, et elle avait du mordant, surtout lorsque son mari monarque éclairé philanthrope, perdait de vue les intérêts de son royaume pour considérer ceux du monde.

On disait effectivement des yeux verts du Roi Frédérick d’Orcratie qu’ils étaient des joyaux divinatoires, des cadeaux divins obtenus pour compenser la cécité précoce de sa mère, mais cela l’empêchait souvent d’agir vite et dans l’intérêt unique de son peuple, ce qui parfois était malheureusement strictement nécessaire. D’une honnêteté implacable, le couple qu’il formait avec Catherine avait ses hauts et ses bas, mais sans jamais dépasser certaines limites auxquels tous avaient appris à se faire. La joie comme la tristesse ou la colère y étaient soumis et l’on savait toujours dans toute la Cour lorsqu’on s’approchait un peu trop des limites.

C’est pourquoi la largeur des révérences étonna Sigrid, tandis qu’elle soutenait discrètement Els pour assurer son équilibre le temps qu’elle en fasse, selon le protocole, une plus large encore, ce qui nécessitait presque de s’abaisser jusqu’au sol et de se relever sur un pied. Quelque chose lui disait que l’on s’approchait d’une extrémité.

Le repas commença sans encombres, la famille d’Orcratie siégeant à la droite du Roi Arsène, de son héritière et d’Els, tandis que celle du Sawalla se trouvait à la gauche de la Reine Elise, donc à l’opposé de la table haute. Les plats défilèrent, les boissons alcoolisées, les jus et autres mets plus ou moins goûteux, plus ou moins audacieux, que les deux filles goûtèrent avec un plaisir non feint et que les convives dévorèrent, fatigués après un long voyage de plusieurs semaines.

Et sans doute la fatigue mélangée à l’alcool ne fut-elle pas étrangère à la proposition non dépourvue d’intérêt que fit le prince Kaerialis d’Orcratie à Els, qui avait la malchance d’être sa voisine directe :

« Épousez-moi, lui dit-il avec un sourire charmant, et je vous promets que vous n’aurez plus jamais à vivre dans le besoin. Vous serez logée, nourrie, vêtue, protégée et adorée par tous, vous pourrez lire, vous pourrez vous balader et profiter d’un climat chaud et agréable. Nos parterres de fleurs et nos arbres ont un parfum sans égal et des couleurs splendides, notre palais est immense et nos gens sont discrets. Voyez, cette situation vous serait bien plus favorable que celle que vous avez aujourd’hui, tant de travail, de difficultés, de tourments… Vous pourriez vivre une vie tranquille, à mes côtés. Qu’en dites-vous ? »

La jeune femme, qui avait eu le temps de finir la soupe de légumes que l’on venait de lui servir, avait tout écouté d’un air poli en tentant de ne pas s’étrangler de rire avec sa cuillère. Elle avait même pris le soin de tapoter élégamment ses lèvres avec sa serviette pour ne pas paraître plus grossière qu’elle n’allait déjà en avoir l’air.

« C’est une perspective qui, ma foi, ne me paraît ni nécessaire ni agréable, déclara-t-elle courtoisement en reposant sa serviette et en acceptant un morceau de volaille que l’on lui portait. Je crains que vous ne vous trompiez du tout au tout sur mon compte, je ne suis ni malheureuse ni dans le besoin et je ne compte pas épouser quelqu’un que je connais à peine de vue. Vous me voyez donc navrée, mais je vais devoir refuser. »

Sur ces mots, elle saisit sa fourchette et piqua dans une carotte. Elle jeta un regard vers l’une des familles royales invitées, dont le regard plongé dans son assiette ne mentait pas, leurs oreilles n’en rataient pas une miette. Et si Els comptait bien s’arrêter là, la main qu’il approcha de la sienne et le regard qu’il échangea avec elle la poussa à lui expliquer les choses plus en détail.

« Si je peux vous offrir un conseil, cependant, ce serait celui d’éviter de présenter les choses de cette manière à votre prochaine conquête. Cela ne sonne pas comme un sacrifice mais comme de la pitié, et nul n’apprécierait de vendre son avenir à quelqu’un qui n’éprouve qu’un tel sentiment envers lui. La prochaine fois, parlez-lui d’amour, parlez-lui de vous, parlez d’elle, cherchez à la connaître, discutez, ma foi, si elle vous intéresse, car votre peuple pourrait se retrouver gouverné par quelqu’un qui ne le mérite pas. Je suis sûre que cela vous poserait problème, Votre Altesse ? »

Le jeune homme rougit, ouvrit et ferma la bouche, tandis que ses parents tentaient de le convaincre d’aller se coucher, sans succès. Mais la fatigue se fit ressentir, après tant de danses et de pieds écrasés. Il finit par se lever alors qu’on apportait les desserts et quitta la table sans un mot. Ce fut ensuite au tour de l’autre couple de souverains invité, le couple régnant de Sawalla, nouvellement marié et assez fusionnel en apparence, de s’éclipser de la salle.

Et malgré le brouhaha qui régnait dans la salle, la table haute entendit la rumeur d’une dispute. Une simple question aux serviteurs qui arrivaient avec des gâteaux, et le Roi et la Reine s’éclipsèrent quelques minutes avant de revenir en secouant la tête.

« Incident diplomatique, ne vous en occupez pas, vous n’êtes pas concernées. Profitez de la soirée, nous nous y attendions. Surtout, laissez-nous faire. »

Ce fut le début des ennuis.

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