Le Cœur des Hommes

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Le jeune homme se rapprocha, fit un geste pour poser ses mains sur ses épaules mais se retint et préféra s’asseoir à l’inverse d’elle, et lui sourire.

« Ne désespérez pas, nous vous logerons le temps que votre cheval se rétablisse. Vous ne pourrez pas repartir à pied.

— Et les chevaux de poste coûtent si cher… J’ai beau être pressée, je vous suis reconnaissante… Je m’impose, et vous m’accueillez les bras ouverts… Je ne sais pas comment vous remercier, et je m’en voudrais de vous offenser… Je ne l’ai déjà que trop fait…

— Ne désespérez pas, ma dame, le temps viendra où vous pourrez mener à bien votre mission. En attendant, tirez parti de chaque instant et profitez de cette pause pour vous remettre. Le froid d’hier était terrible, c’est à cause de lui que vous semblez si inquiète. Les beaux jours sont revenus, mais le froid persiste. Profitez de la chaleur de notre foyer le temps qu’il faudra. »

Els, désemparée, releva les yeux vers le visage du jeune homme, dont le sourire illumina son esprit assombri par les nuages de la veille. Ses yeux grands ouverts avaient l’éclat du ciel qui, au-dehors, tranchait de son bleu pur sur les silhouettes sombres des arbres recouverts de poudre. Il s’était assis à côté d’elle sans qu’elle ne le remarque, et même s’il était plus grand qu’elle, ce qui n’était pas difficile, il lui paraissait qu’installés ainsi, la différence de taille n’était pas flagrante. Il y avait quelque chose de solaire dans son attitude, comme si son calme et sa gentillesse touchaient le cœur des gens qui l’entouraient pour les apaiser. Ses cheveux courts, en bataille, dont la couleur était à la fois sombre et chatoyante, lui donnaient l’impression d’un buisson de ronces auquel elle aurait voulu ajouter une fleur, sans trop savoir pourquoi. Sans doute était-ce pour rappeler la couleur de ses lèvres, ce rose pâle qui tranchait sur sa peau matte, rougie par le vent d’hiver.

Sans doute s’était-il forcé à rentrer, l’entendant se lamenter sous ses draps, de l’autre côté du mur. Sans doute avait-il eu pitié de la stupide noble qui s’était aventurée seule, trop loin, et avait-il voulu la consoler. Sans doute ne la voyait-il même pas comme une femme, mais simplement comme une petite fille qui ne voulait pas perdre la face et se comportait comme on le lui avait appris. Et puis quelque part, peut-être n’avait-il pas tort. Elle ne voulait pas perdre la face. Elle voulait encore se croire parfaite.

Elle détourna les yeux. Elle ne voulait plus croiser les siens. Elle ne voulait pas y voir son reflet nuageux dans le ciel clair. Elle n’était qu’un nuage d’orage, un nuage de passage, qu’un coup de vent avait amené, qu’un coup de vent renverrait dieu savait où. Loin.

« Ma dame…

— Els, croassa-t-elle d’une voix blanche. Appelez-moi Els. Je ne suis pas une dame, je ne suis rien de plus qu’une menteuse. J’ai trahi ma parole, je ne mérite pas ma place, je ne suis qu’un imposteur.

— Els, regardez-moi.

— Je...

— Regardez-moi, Els, la coupa-t-il en posant une main sur son épaule et en la forçant à tourner la tête vers lui. Vous avez traversé la plus grande tempête que mes parents aient jamais vue. Vous vous en êtes sortie indemne et votre cheval n’est que légèrement blessé. Vous êtes extrêmement chanceuse.

— Je ne suis pas chanceuse… Je suis inconsciente ! Je suis folle, j’aurais pu mourir !

— Vous auriez pu, mais vous n’êtes pas morte !

— Mais si j’étais morte ! Une promesse brisée, voilà ce que ça aurait apporté à ceux qui comptent pour moi ! Combien de temps avant que Sigrid soit prévenue ? Combien de temps aurait-elle placé ses espoirs en un cadavre ? Combien…

— Els ! Vous n’êtes pas morte ! C’est un miracle ! Vous n’êtes pas morte, et quand bien-même vous le seriez, je suis sûre que cela n’aurait pas échappé à ceux qui vous apprécient.

— Et s’ils avaient tort ? Tort de m’apprécier ? De me faire confiance ? Si je n’étais qu’une incapable, une menteuse, une vendeuse d’espoir, une profiteuse, un monstre ? Si j’étais un monstre ? Je suis un monstre. J’ai brisé une promesse, j’ai perdu la confiance de ceux à qui je dois tout ! Je suis un monstre !

— Calmez-vous, bon sang ! Vous n’êtes pas morte, vous allez pouvoir repartir et tenir votre promesse, alors arrêtez de vous tourmenter et ayez confiance en vous ! Vous n’êtes pas un monstre, vous êtes juste encore sous le choc, calmez-vous et allez vous reposer, ça ira mieux quand vous aurez fini de vous tourmenter !

— Je ne suis pas sous le choc ! J’ai les idées claires ! Très claires !

— Alors vous êtes un monstre et vous repartirez dès que votre monture sera soignée, compris ? »

Sur ces mots, il se leva et se saisit d’une poule qu’il lança dehors avant de se diriger vers sa chambre et d’y disparaître, laissant une Els encore surprise assise sur son banc, immobile, les yeux fixés sur le feu.

Il fallut plusieurs minutes à Els pour qu’elle se remette du choc. Il lui avait dit qu’elle était un monstre, et elle l’avait mérité. Oui, son comportement n’avait toujours que la délicatesse de la vache. Elle se faisait honte. Elle ne pourrait jamais se faire entièrement pardonner, mais il fallait au moins qu’elle s’excuse. Elle ne connaissait même pas son nom, et elle s’était permis des mots inappropriés. Depuis la veille, elle n’était que l’ombre d’elle-même, elle s’en voulait et elle se sentait prête à s’en prendre à n’importe qui lui adresserait la parole. D’habitude, c’était le rôle de Sigrid de la canaliser, de l’aider à s’exprimer et à contrôler son état de nerf. Sans elle, elle était perdue.

Et sans cela… Sans cela elle ne parviendrait jamais à destination.

Une pensée la traversa et elle se leva d’un bond.

Oui, c’était peut-être une solution, mais la bonne ? Elle ne l’y forcerait pas, elle… Elle devait déjà faire le premier pas. Arranger les choses.

Elle se tourna vers la porte derrière laquelle le fils de ses hôtes s’était terré. Elle s’en approcha, failli toquer, se retint. Peut-être valait-il mieux l’appeler. S’excuser avant tout. Peut-être… Ou peut-être pas.

Ou peut-être que…

« Je suis désolée. »

Voilà, c’était dit.

« Je suis désolée, je n’aurais pas dû m’emporter. Je panique vite, je me laisse emporter par mes sentiments, je perds la raison… Et je suis irraisonnable, implacable, comme si je ne voyais pas la vérité, jusqu’à l’aveuglement complet. J’en suis désolée, vous n’auriez pas dû voir ça. Je ne suis pas… Ce n’est pas dans mes habitudes, j’ai perdu le contrôle de mes émotions, je…

— Ne dites plus jamais ça. »

Il y eut un instant de silence. Els se raidit, incertaine, prête à encaisser le reproche qu’elle sentait venir. Et pourtant, pendant un si long moment qu’elle crut que le temps s’était arrêté, il ne se passa rien. Peut-être n’était-ce pas si inconfortable. Peut-être que son silence lui suffirait. S’ils ne parlaient plus… Mais s’il ne lui parlait plus… Elle serait à nouveau seule, sans personne pour contrôler ses excès, sans personne pour la retenir...

Elle déglutit.

« Je… Je ne suis pas sûre de comprendre.

— Ne dîtes plus jamais que vous êtes un monstre, murmura la voix douce du jeune homme. Vous n’êtes pas un monstre, et il n’y a qu’à voir combien votre voyage vous a épuisée pour savoir que vous seriez prête à tout pour une cause qui vous tient à cœur. J’ignore tout de vous, mais l’émotion qui vous a traversée avait quelque chose… De déchirant. Et quoi que vous poursuiviez, vous avez l’air de vous donner corps et âme pour l’obtenir. C’est pour ça que je pense que vous n’êtes pas un monstre. Un monstre ne se considère pas comme tel. Un monstre ne se remet pas en question. Quelque part, c’est la preuve que vous êtes humaine. »

Un sourire fleurit sur les lèvres d’Els.

« Alors adressez-vous à moi comme telle, je ne suis qu’une humaine et vous aussi. Je vous l’ai dit, je ne suis qu’Els. Els Mae Hillisea.

— Et je ne suis que Linden. Linden Boisrenart.

— Enchantée de faire ta connaissance, Linden.

— Moi de même, Els. Tu dois avoir faim ? »

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