Chapitre 49 : La Neige (lelivredejérémie)

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Je suis assis à même le sol sur une esplanade qui se couvre lentement d’une fine neige, adossé à un muret. A loin, à ma gauche, les silhouettes d’Alexis, Tom et Mike me tournent le dos, pris dans une conversation. J’aimerais les appeler, mais aucun son ne sort de ma bouche et même s’ils me regardaient, je serais incapable de leur faire un geste de mon bras désagréablement engourdi.

J’ai laissé mon menton retomber sur mon torse, pour le voir revêtu d’une chemise blanche, comme celle que je ne porte que pour passer les oraux à la fac, mais à moitié teintée de rouge, la manche arrachée. Mon regard s’est alors porté à droite, sur deux paires de jambes, qu’il a remontées jusqu’aux visages de Hugo et de son trouduc de best. ‘’Il va te manquer, tu penses ?’’ dit ce dernier, à quoi mon copain – mais l’est-il encore ? – répond ‘’C’est mieux ainsi, je ne supporte pas les larmes’’ avant d’embrasser le blond.

— Hhhhhhaaa ! glapis-je, en avalant un bol d’air, pour me retrouver dans la chambre d’hôtel que nous avons quittée il y a… Combien de temps, en fait ? Le soir est tombé, la ville est plongée dans le noir, derrière la vitre, les flocons de neige probablement remarqués dans un demi-sommeil tombent mollement. Je ne l’ai pas rêvé, ça, au moins.

Ce n’est que lorsque mes yeux sont habitués à la pénombre que je remarque une forme allongée à côté de moi. Et ça aussi, c’est très réel, pensé-je, avant de me redresser difficilement pour me diriger vers le mur, et l’interrupteur.

— Tom ! crié-je en me dirigeant vers lui, couché sur le flanc, son visage dirigé vers le mur. Incapable de cacher un gémissement de douleur, je réussis pourtant à le retourner sur le dos et d’attraper un oreiller que je glisse sous sa tête, avant de porter un doigt sur son front brûlant.

Une compresse d’eau froide, vite… Je me précipite dans la salle de bain et je baigne une petite serviette, en remarquant dans la vasque une théière en fonte

Mais que s’est-il passé ?

Les souvenirs refluent, l’esprit… la perception… de Tom qui l’ont prévenu de l’arrivée de la troupe de Men in Black, la fusillade… Puis Mike, protégé comme nous tous par les étranges bulles, qui jette une table… Ensuite, sans que nous ayons échangé un mot, mon pouvoir qui se mêle à celui d’Alexis pour envoyer des images mentales et la suggestion aux gros bras de s’entretuer… Jusqu’à ce mec qui me jette un regard vicieux, son arme tendue dans ma direction, et cette douleur insoutenable à l’épaule.

Ce qui n’est plus qu’une légère gêne dans le mouvement m’y a fait porter le regard, pour découvrir une blessure, encore tuméfiée, mais étrangement cicatrisée, en trop peu de temps pour que ce soit normal, encore couverte de quelques filaments maintenant presque séchés que j’associe au pot de métal… Une décoction, sinon un thé, ou plutôt les feuilles ? Pourquoi je m’étonne encore que, versé dans les sciences orientales, Tom ne soit pas aussi au fait des plantes médicinales…

J’ai secoué la tête et j’ai repassé la serviette sous l’eau glacée, pour rejoindre la chambre et la poser sur le haut de son visage, pour l’observer, plus librement que je n’ai jamais vraiment osé le faire jusque-là…

Même inconscient, il garde son air sérieux habituel, quoique plus reposé, ses lèvres fines, son nez droit, une barbe de deux jours, des traits à la fois virils et délicats, qui lui donnent un solide charme, celui qui a séduit Alexis avant que… Une solide maturité, aussi, alors qu’à peine plus jeune, Hugo…

Après, Tom… Alexis… L’un des deux a dû flinguer le truc à un moment, de ce que j’ai capté, soit l’un par son attachement, soit l’autre par sa réticence à ce sentiment, pensé-je, en soulevant la compresse improvisée pour tâter, cette fois de la paume de ma main, la peau de son front.

Flash ! Tom, serré dans un long manteau sombre, au milieu d’une lande ténébreuse, battue par les vents et zébrée d’éclairs, il défie dieu sait quoi, une grimace cruelle tord son visage, il dégage une impression dérangeante de froideur et d’insensibilité.

Ce n’est pas lui ! Pas le Tom qu’on connait, doux et altruiste ! Je me redresse d’un bond. Ce n’est pas possible, pas lui… Je secoue la tête, avant de rouvrir les yeux sur la chambre.

Quel désordre, et pour pas grand-chose au final, ces gros balourds ne pouvaient rien y trouver qui aurait pu donner le moindre indi… Oh nooon ! pensé-je, en apercevant le plan de l’agencement intérieur du palais des congrès de Stuttgart, bien trop annoté de flèches indiquant les issues, et que nous avions malencontreusement laissé trainer après l’avoir mémorisé. Voilà comment ils nous ont retrouvés aussi facilement…

Je cherche ce qui aurait également pu leur donner des pistes, pour trouver une carte de visite au dos de laquelle un texte court est calligraphié ‘’Une Attrape Rêve sourit au tigre-dragon…’’ Hey ! Mais ce sont les tatouages… sinon les avatars de Mike et Tom, qu’ils ne peuvent pas connaitre, puis aussi, Attrape Rêve, c’est Céline… Enfin, c’est son surnom entre nous, personne d’autre n’est au courant, le fait qu’ils l’aient laissée ici le prouve, ça n’avait aucun intérêt pour eux.

J’ai retourné le carton pour y lire ‘Tai Chi Schule Stuttgart, Böheimstraße 47/1 - 70199 Stuttgart’. Se pourrait-il ? Les chambres d’hôtel du monde entier sont fournies en ce genre de cartes de visite, pour attirer les voyageurs dans des cafés, des restos, sinon des salons de massage, mais celle d’une école de Tai Chi ? Avec un texte cryptique pour tout autre que nous…

Après que j’aie pianoté le numéro de téléphone sur l’écran de mon portable, une voix prononce Lán liánhuā tàijí quán xuéxiào, wǎnshàng hǎo.

— Ah ! Euh… Nǐ hǎo ? hésité-je. Sprechen Sie Deutsch ? Ou français ?

— Oui, je disais que vous êtes à l'école de Tai Chi du Lotus Bleu, puis-je vous aider ?

— Tom... Tom Ripley… ânonné-je, incapable de penser plus avant, et de construire une phrase entière.

— Monsieur Tom a des ennuis ? Êtes-vous à son hôtel ?

Après que j’ai confirmé, mon interlocuteur claque ‘’Nous arrivons immédiatement’’.

J’ai veillé Tom, autant que je le pouvais, hésitant à le placer en PLS – que savais-je de tout cela - rafraichissant régulièrement la serviette sur son front. Jusqu’aux coups légers portés sur la porte, dont je m'approche, mais pas assez discrètement, car à peine y ai-je porté l’oreille, j’entends ‘Nous venons du Lotus Bleu.’

Je l’ouvre sur un jeune homme de mon âge, entièrement vêtu de noir, une version asiatique de notre mentaliste, suivi d’un clone d’Éclat dans les tortues Ninja, une moustache hirsute, tout fripé, nimbé de sagesse millénaire.

— Je suis Liang, le fils de maître Xing, a dit le garçon, avant de se retourner et incliner devant la momie ambulante, puis de me refaire face. ‘’Tu es Alexis ou Jérémie ?’’

— Le… second… Jérémie, mais c’est pour Tom que je vous ai appelés, je ne savais pas, j’ai fait ce que j’ai pu, il… Il m’a sauvé la vie ! Si vous le connaissez, vous savez qu’il est un homme bien, je vous en prie, aidez-le ! Pour Céline, et pour lui, je donnerais tout.

— Ne soyez pas dramatique, Jiémǐmǐyà xiānshēng’’ a dit le vieux sage. Tom Ripley est… Oh ! Je continue parfois à prononcer son nom complet, alors que vous, Européens, mettez moins de solennité dans les rapports. Mais donc, que s’est-il passé ?

J’explique les derniers évènements à Maître Xing, qui plisse les yeux, avant de décréter ‘Wǒ zhàogù Tom xiānshēng, nǐ láizì Jiémǐmǐyà, dàn zài biéchù’. Liang m’emmène dans la salle de bains et en referme la porte. ‘’Qu’a dit ton père ? Je n’ai pas compris, que voulez-vous faire ?’’

— De m’occuper de ta blessure, juste cela, je ne te veux pas de mal’’ me rassure-t-il, du moins pas plus que tu n’y consentirais…

— La balle dans mon épaule m’a suffi pour ce soir, si tu vois, mais la plaie est déjà cicatrisée, je ne sais pas comment ça a pu…

— Le thé, a dit Liang… Un thé spécial, très spécial, mais ne t’inquiète pas, demain, tu n’auras plus qu’une infime trace sur la peau.

Hmmm… Rien de bien glorieux, finalement’ me suis-je dit, ‘Rien que d’autres garçons pourraient remarquer, avant de demander…’

— Mais on le remarquera toujours un peu’ ajoute-t-il, comme s’il avait lu mes pensées, avec un sourire délicieusement éloquent, avant de se reprendre. ‘’Vraiment, pour l’instant, je ne suis ici que pour soigner ta plaie…'' souffle-t-il, en y passant délicatement un gant de toilette.

— Mais… et Tom ?

— Il a visiblement usé son énergie à te garder en vie, du mieux qu’il a pu le faire, au détriment partiel de la sienne, et ça l’a épuisé, mais mon Père va la lui rendre, ils ont un passé commun, où Monsieur Tom l’a aidé, la réciproque des services rendus est une notion indissociable de notre philosophie de vie.

— Mais moi, je n’ai rien fait pour toi, Liang, pourquoi … ?

— Connais-tu la notion de Chi ?’ dit-il en m’invitant avec insistance à virer mes vêtements tachés pour me pousser, en boxer sous la douche.

— Non, je suis désolé, je suis inculte'' craché-je, sous l’eau juste tiède.

— Tu ne l’es pas, tu ne sais pas encore, tout simplement. Le Chi est à l'origine de l'univers et relie les êtres - et les choses - entre eux’ a-t-il conclu, alors que je sortais de la cabine, un peu piteux, mon sous-vêtement collé à mon corps maigre, dont j’avais, sous son regard indéfinissable, douloureusement conscience. ''Pour simplifier, nous sommes tous les éléments d’un réseau de chaînes qui s’entrecroisent, dont celle qui présentement nous lie tous à Céline''.

— Dont je suis le maillon le plus faible’’ soupiré-je, à peine soulagé de pouvoir me cacher dans le grand drap de bain qu’il me tend.

— La faiblesse physique apparente n’est rien, la conscience qu’on en a est un trait de la culture occidentale qui ne vous fait voir que celle du corps, alors la nôtre cherche plus celle de l’esprit.

— Oh ! Je pense que je vois, oui.

— Enfin, ça, c’est surtout le blabla des anciennes générations, la mienne est plus terre-à-terre et ne dédaigne pas l’intérêt plus… physique.

— Oh ? répété-je stupidement, décidément à court de vocabulaire devant ce garçon mystérieux.

— Je te vois bien plus fort que tu ne penses l’être, Jérémie, puis plus beau, aussi. Lorsque votre quête sera arrivée à son terme, peut-être accepteras-tu que je te fasse visiter ma ville d’adoption. Mais pour l’heure, et bien qu’il m’en coûte, je dois te suggérer de t’habiller.

— Oui, bien sûr, dis-je, entre légèrement troublé et agréablement rassuré par ses mots.

Nous passons dans la chambre, pour y trouver Maître Xing, assis sur le bord du matelas, et Tom, debout mais encore chancelant. Je me précipite vers lui ‘’Tu m’as sauvé, Tom, j’ai tout revu, merci !’’

— Tu m’as aidé, toi aussi, Jérémie, et avec l’aide du Maître, tu m’as sorti de… Enfin, bref, n’en parlons plus.

Je me tourne et me penche vers mes vêtements, dispersés dans un coin de la pièce par les gros bras.

— Une idée de tatouage pour le dos du garçon, Tom Ripley ?

— Son dos… Oui, son dos, bien sûr ! Eh bien… Peut-être un renard, qu’en pensez-vous, maître ?

— La ruse et la sagesse…

— Et les pouvoirs qui croissent avec le temps, très bon symbole, décidément.

Euh, ouais, sauf que le truc en 300*400 qui me déborderait sur les flancs, non merci… Je pense plus à un truc discret, perso… Du genre que Liang m’emmènerait faire, comme il l’a proposé, lorsque notre quête sera terminée.

Le dialogue étrange est heureusement clôturé par l’irruption de Mike et Alexis, qui claquent la porte derrière eux, à bout de souffle.

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