Sans conséquence visible

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L'autre parlait depuis vingt minutes au moins.

C'était le genre de soirée où tout le monde tient son verre comme si c'était une preuve. Un mariage ou un pot, quelque chose de ce genre — les deux finissent pareil, avec des gens qui restent trop longtemps près de la table et d'autres qui disparaissent sans prévenir. Il y avait des petits-fours qui refroidissaient sur des plateaux en plastique argenté et une sono qui balançait de la variété douce pour que personne soit obligé d'écouter personne.

L'autre s'appelait Gérard. Ou Patrick. Il portait une cravate desserrée d'un demi-centimètre. Il avait une façon de commencer ses phrases par moi je.

Moi je, à l'époque quand j'étais commercial dans le Nord, j'avais un client qui voulait pas payer, une PME familiale, le fils qui a repris et comprend pas encore comment ça marche. Pause de deux secondes. J'ai géré ça en deux coups de téléphone.

Il reprit une gorgée de blanc. Tiède depuis longtemps.

Il y avait eu le fournisseur qui l'avait doublé et à qui il avait rendu la pareille dix-huit mois après, sans s'énerver, jamais s'énerver. Le client de Lyon que tout le monde disait perdu, récupéré en allant déjeuner une fois. Les gens veulent qu'on les regarde dans les yeux. Le patron qui avait dit on t'a à l'œil et qui était parti le premier. Le camping en Croatie, 2008, la voiture rendue l'âme loin de tout, et il s'en était sorti quand même.

C'est ça la vie, dit Gérard-ou-Patrick. On prend les coups et on se relève. T'as pas le choix.

Il hocha la tête. Assez pour signifier, pas assez pour encourager.

Il regardait par-dessus l'épaule de l'autre la table des petits-fours. Quelqu'un avait fait le tour des feuilletés. Il restait des verrines avec quelque chose de rose dedans.

Et toi, dit l'autre, t'es dans quoi ?

Il dit qu'il était dans la gestion de projets.

Et ça se passe comment ?

Il dit que ça se passait bien. Il dit qu'il y avait eu un moment délicat en début d'année — un client qui menaçait de partir, une histoire de délais — et qu'il avait rattrapé ça. Il dit que son responsable avait eu des doutes sur lui et que ça s'était arrangé après les revues de mi-année. Il dit qu'il y avait eu une réorganisation au printemps qui avait mis du monde en position difficile et qu'il s'en était sorti.

Gérard-ou-Patrick hochait la tête.

C'est ça, dit-il. On s'en sort toujours quand on s'y met.

Il prit une verrine qui passait. Ça sentait le surimi sous le paprika. Il la mangea parce qu'il l'avait dans la main.

Gérard-ou-Patrick était passé aux vacances. Le Monténégro l'an dernier, le logement qui n'existait pas à l'arrivée, mieux trouvé en deux heures. 2019, l'allergie de la fille trois jours avant le départ, partis quand même.

Il y avait eu le mail envoyé à la mauvaise personne en copie, sans conséquence visible. La réunion avec les Allemands animée seul, sans avoir dormi la nuit d'avant à cause du chien qui avait grogné pour une raison non identifiée. Il s'en était sorti. Il s'en sortait parce qu'il y avait toujours une solution quand on cherchait vraiment.

Je dois aller saluer quelqu'un, dit Gérard-ou-Patrick.

Il dit pas de problème.

L'autre traversa la salle, son verre à la main, la cravate toujours desserrée d'un demi-centimètre. Il connaissait la moitié de la pièce.

La serveuse repassait. Il prit une mini-brochette. Poulet, sauce indéterminée. Il mâcha lentement et regarda les gens autour de lui qui tenaient leurs verres et parlaient.

La réunion de la semaine prochaine, préparée contrairement aux autres fois. Le rapport trimestriel qui allait être meilleur — il y avait des raisons de le penser. Il s'en sortirait. Il s'en sortait toujours.

Il finit la brochette. Posa le pic sur le bord d'un plateau qui passait.

La serveuse dit merci.

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