Mémoires monstrueuses (1)

7 minutes de lecture

Compte tenu des informations qui m’ont été dévoilées à la fin de mon troisième voyage, j’ai décidé de jeter un œil aux écrits laissés par Gaston.

Les détails contenus entre ces pages m’ont semblé être d’une importance capitale, je les ai donc intégrés au rapport que j’écris depuis ma rencontre avec Gangrène.

Sachez que ces pages ne sont que des copies de l’original.

J’ai tenté d’écrire au signe près ce que j’apercevais, malheureusement, les détails temporels me semblent flous, je remercie le mal de temps.

J’ignore si ces mots vous seront lisibles, dans tous les cas, j’espère que ces informations vous seront utiles.

Hélène Gretel


______________________________________________________________________________________________________________________

Mihan, terre des monstres et des Hommes

26 septembre, an X732

Gaston


 La porte métallique du conteneur se referme, me laissant seul dans cette immense boîte en compagnie de nos armes. Je reste recroquevillé dans un coin, discret, camouflé par l’obscurité du lieu. Des fusils me frôlent l’épaule, tandis que mes jambes se fraient un chemin parmi les caisses pleines de munitions. Je lâche un soupir, silencieux et invisible, en écoutant le départ du véhicule qui me transporte.

Je m’appelle Gaston, juste Gaston. Je suis un monstre, un sang-mêlé, un bâtard. Depuis mon enfance, j’ai été rejeté, humilié, blessé ; et ce, à cause de mes diverses origines. Ma famille est inexistante, je sais d’où je viens et où je vais ; cela me suffit. Je n’ai besoin de rien, si ce n’est la sécurité et une garantie de survie. Mon existence est tout ce qui m’importe, je ne nourris pas le désir de fonder une famille, d’être aimé ou de créer un empire ; je laisse ces rêves aux plus ambitieux.

 Dans ce monde, il existe deux types de personnes : les Hommes et les monstres ; je fais partie de la deuxième catégorie. Mes origines m’ont donné une apparence très humaine, à l’exception de mes iris. Je ne suis pas un cas à part, chaque sang-mêlé possède un physique similaire ; il en est de même pour plusieurs monstres de sang pur. C’est notamment le cas de ma supérieure, Aurore, une ogresse autrefois humaine. Pour les Hommes, la transformation en créature monstrueuse se fait selon certaines conditions. Pour ma cheffe, c’était le cannibalisme et un puissant désir de destruction. Cette personne est très importante pour moi, elle est celle qui me permet de vivre, de me sentir utile. Je serais prêt à faire n’importe quoi pour me sentir accepté, y compris détruire la vie de nombreux innocents.

Je m’appelle Gaston, juste Gaston. Je suis une arme, la plus puissante. Je vis, j’obéis, j’assassine. Peu importe que le sang sur mon corps soit celui d’êtres humains ou de monstres, si ma supérieure est satisfaite, je le suis aussi. Oui… je le suis complètement. Je ne regrette rien, pas même le cri de ces pauvres gens, leur désespoir, la mort de leurs enfants. Je vais parfaitement bien. Aujourd’hui est le jour de notre bataille décisive. Je serais là, caché avec les armes, prêt à décimer les troupes humaines. Je créerai un génocide de mes mains, en étant rapide et efficace. Je serais à la place du vainqueur, et eux du perdant. C’est la loi de ce monde et je l’accepte. Je ne songe pas à mes ennemis... et les larmes qui coulent sur mon visage n'existent pas.


________________________________________________________________________________________________________

27 septembre, an X732

Mihan, terre des monstres et des Hommes

Gaston


 La bataille a duré plus de vingt-quatre heures, et nous avons réussi. Le général à la tête des troupes humaines se tient devant moi, son corps flasque repose sur le sol. Je sens le silence qu’offre sa poitrine et la chaleur fuyant ses entrailles mises à nu. Ses yeux vides de toute lueur m’observent dans une expression douloureuse, celle qu’il avait avant de lâcher son dernier souffle. J’aurais beau détourner le regard et fuir le champ de bataille, ses iris observerons toujours la même direction, là où se tenait son assassin… moi.

 Devrais-je lui fermer les paupières ? Le décorer d’une expression sereine ? Non, je n’en ai pas le droit. Cet homme n’est pas mort dans le bonheur, sa souffrance l’a accompagné jusqu’à ses derniers instants. Je ne veux pas salir sa mémoire, je ne veux pas donner au monde entier l’impression que nous sommes des héros. Nous sommes des conquérants et je suis un meurtrier. C’est la vérité, et rien ne peut remettre en cause ces faits.

  • Ça alors, c’est incroyable ! s’écrie Aurore en se rapprochant de moi. Regarde-toi, seules tes mains sont écarlates. Si tu n’avais pas fini cet homme à main nus, personne n’aurait pu croire que tu es l’un des responsables de ce génocide.

L’ogresse à qui j’ai prêté allégeance est rouge de la tête aux pieds, présentant un sourire satisfait sur ses lèvres. La joie envahit ses traits, comme si cette tuerie était, pour elle, l’extase la plus pure.

  • Tu ne réponds pas ? reprend-t-elle en se léchant les doigts. Cette manie te donne l’air mal élevé, tu sais.
  • Que voulez-vous que je dise pour vous faire plaisir ?
  • Ce n’était pas un ordre, juste un conseil. Avec un tel caractère, tu ne te dégoteras jamais une compagne.

Elle me parle de partenaire sur un champ de bataille entouré de cadavres puants ? Dire qu’il fut un temps où la simple vue du sang la répugnait. Elle, qui était autrefois si pure, se dégoûtait facilement de ses actes de cannibalisme envers sa propre sœur. Désormais, la voilà devenue une toute autre personne. Il n’y a plus rien d’humain dans son comportement, juste… un monstre.

  • J’ai abandonné l’idée d’avoir une épouse, je n’ai aucune envie de diluer davantage le sang qui m’habite.
  • Gaston, tu devrais oublier cette histoire de sang-mêlé. Dans ce nouveau monde que nous allons diriger, il n’y aura plus de discrimination envers les gens comme toi. Tu deviendras notre héros.

Dire que j’avais été berné par ces paroles lors de notre première rencontre. Maintenant, je me rends compte à quel point elles sont illusoires.

  • Je ne serais le héros de personne. Lorsqu’il y avait des Hommes, je pouvais cacher mes iris et me fondre dans leur masse, nul ne pouvait me rejeter. Mais à présent, cette échappatoire n’existe plus. Aux yeux des autres, je resterai le bâtard, l’immonde soldat qui a détruit tout un peuple, c’est tout.
  • M’en veux-tu d’avoir pris cette décision ?
  • Non, car j’ai accepté de vous suivre. Vous m’avez donné un moyen de me rendre utile, et cela m’est bien suffisant.
  • Peu importe les circonstances, tu ne changeras pas, hein ?

Je plisse les yeux en écoutant ses paroles. Aurore rassemble le sang perlant sur son visage pour l’amener jusqu’à sa langue. Après s’être “lavée”, elle sort de son vêtement déchiré une petite boite.

  • Pour moi, tu resteras un héros, Gaston. Tu es celui qui m'a permis de trouver une lueur d’espoir sur cette immonde planète. Si j’ai pu obtenir vengeance, si j’ai pu dominer le monde, c’est grâce à toi. Pour te remercier, accepte ce présent. Je l’ai trouvé sur un des dirigeants humains.

L’ogresse dépose l’objet entre mes doigts puis me regarde avec attention. J’ouvre le boîtier d’un geste prudent avant d’en découvrir le contenu, celui-ci est composé d’une grande plume grise. Un cadeau d’une banalité surprenante.

  • J’imagine que c’est l’intention qui compte, merci.
  • Ah ah ah ! Je savais que tu serais déçu ! Mais ne t’en fais pas, je peux t’assurer que ce n’est pas une simple plume.

Cela explique sûrement pourquoi un des hauts gradés ennemis l’avait sur lui.

  • Dites m’en plus.
  • Cette plume est à la fois dangereuse et fascinante. Un de mes hommes était chargé d’inspecter la boîte et par mégarde, il a touché son contenu. Pendant des heures, il ne voulait pas le lâcher et semblait pleurer toutes les larmes de son corps. On l'entendait hurler, sans que l’on puisse comprendre pourquoi. Par prudence, j’ai demandé à ce que l’on l’éloigne de l’objet, sans qu’aucun autre ne puisse le toucher. Après tout, il était possible que les Hommes aient mis au point ce piège pour nous anéantir.
  • Vous m’offrez un cadeau empoisonné ?
  • Attends d’écouter la suite. Une fois que mon soldat s’en est séparé, il est venu me voir et m’a dit les mots suivants : j’ai traversé le temps.

La surprise me fait sursauter.

  • Pardon ?
  • Ah ah ! Tout à fait ! J’ai réagi de la même façon, puis j’ai demandé à ce que d’autres touchent la plume et tous… ont eu les mêmes symptômes. Ils disaient avoir vu leur enfance, leur famille bien avant leur naissance et plus ils remontaient dans le temps, plus ils semblaient perdre la raison. Ils disaient entendre une femme crier, mais ils n’ont pas eu le courage de rester jusqu’au bout.

Voilà qui est intéressant.

  • C’est un très beau cadeau, dis-je en refermant le réceptacle. Je compte bien l’analyser une fois chez moi.
  • Ah ah ah, n’est-ce pas ?! Je savais qu’il te plairait ! Et si jamais tu trouves quoi que ce soit à ce sujet, tiens-moi au courant, mon cher héros.

J’acquiesce en rangeant la boîte dans ma poche, tandis qu’Aurore me tend autre chose.

  • Un autre cadeau ?
  • Exact, bien plus conventionnel cette fois, réplique-t-elle en le posant dans ma main gauche.

Je plisse des yeux en observant le présent, pourquoi m’offrir une telle chose ?

  • Un mouchoir ? C’est en rapport avec la plume ?
  • Pas du tout. C’est pour tes larmes, Gaston.

Mes traits s’arrondissent avant que je ne détourne le regard.

  • Ce n’est pas ce que vous croyez… Je peux tout expliquer !
  • Je ne veux rien entendre, nous avons tous nos raisons. Essuie donc tes yeux. Les héros ne pleurent pas, leurs sourires doivent illuminer les champs de bataille.

Annotations

Vous aimez lire Frann' ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0