Chapitre 1
Les cahiers étaient déjà au fond des sacs alors que la cloche n'avait pas encore sonné. Seule ma feuille d'équations traînait sur la table. Les lettres et les chiffres se perdaient dans les chuchotements. Quand la sonnerie retentit, tous jouèrent des coudes pour sortir. Chacun voulait être le premier dehors alors que les couloirs étaient déjà bondés. Le lycée fut envahi par un nuage assourdissant de cris, mêlant joie et protestation. La classe était vide mais le calme peinait à reprendre ses droits.
Je glissai mes affaires dans mon cartable dont le cuir craquelait. Le professeur, installé à son bureau, remonta ses lunettes sur le nez. Un stylo rouge à la main, le tête dans l'autre, un soupir lui échappa. Sans un bruit, je sortis, mais avant de refermer la porte, son regard croisa le mien. Un sourire discret s'esquissa sur ses lèvres pour m'accompagner dans les couloirs déserts. Mes pas résonnaient entre les murs humides.
Après avoir descendu les escaliers, je traversai la cour jusqu'au CDI. Mme Lindon déballait des cartons remplis de nouveaux livres. Quand j'entrai, son visage ridé s'anima. Certains la jugeaient sèche mais moi, je la trouvais fascinante. On l'aurait cru sortie d'un de ses livres.
Mes doigts glissaient sur les titres, s'arrêtaient parfois, puis reprenaient leur course. Non, je n'en avais pas le temps.
— Mme Lindon, n'auriez-vous pas un livre sur la Première Guerre mondiale ?
Elle disparut entre deux rangées pour réapparaître avec un petit livre. Ridicule face à l'ampleur de cette guerre. Mais je l'emportai après l'avoir remerciée.
Quand je franchis le portail, une voix railleuse m'interpella :
— Tu vas où ?
C'était Maxime. Il attendait appuyé contre le mur, comme si le temps lui appartenait. Il ne m'avait encore jamais adressé la parole. Je ne trouvai aucune raison de l'ignorer.
— Je rentre chez moi.
— Ça ne me répond pas, insista-t-il.
— Je n'habite pas loin, juste ici.
Ses yeux glissèrent vers le lycée. Un rictus moqueur se dessina sur son visage.
— Pas étonnant ! Tu es tellement accro au cours que tu habites ici. T'as peur d'en rater ?
À quelques pas de nous, deux filles discutaient. Il avait parlé suffisamment fort pour attirer leurs regards et ricanements.
— Ce sera notre point commun, lançai-je avant de m'éclipser.
J'accélérai. Derrière moi, les rires persistaient. Mais mon temps était compté. Pas le sien. Alors je hâtai le pas.
Le souffle un peu court, j'arrivai à quelques mètres d'un bâtiment imposant. Il était orné de deux drapeaux qui claquaient au vent. Plus bas, en lettres dorées, trois mots étaient gravés : liberté, égalité, fraternité. À qui est-ce qu'ils étaient destinés ? Personne ne les fait appliquer. Ils étaient vides de sens. Je ne connaissais qu'une devise : silence, méfiance, indépendance. Le silence parle plus que les mots. La méfiance éloigne les risques. L'indépendance supprime toute hiérarchie.
Je me postai devant une voiture noire aux vitres fumées. Dissimulé par une haie, je pouvais observer sans être vu. Je sortis ma veste et un classeur vert de mon sac. Quelques feuilles vierges remplissaient le classeur. Je le glissai sous la veste. J'étais prêt. Un homme sortit de la mairie. Petite taille. Corpulence moyenne. Brun. La trentaine. Il tenait un dossier vert. Pas de doute. C'était lui. Il avançait, assuré, peut-être trop. Je reculai de deux pas, inspirai et fonçai. Dans un choc sourd, je le bousculai. Je lui fis lâcher son classeur. Profitant de sa surprise, je me baissai et l'échangeai avec le mien que je lui tendis. Priant pour qu'il ne l'ouvre pas, je m'excusai. Fixant mes pieds, j'attendais un flot d'injures. Rien. Un sourire indulgent sur son visage grave. Il me laissa partir sans se douter du tour que je venais de lui jouer.
Le moteur de sa voiture s'éloigna mais la fierté ne vint pas. Après tout, je n'en avais pas le choix, donc ce n'était pas de ma faute. Quant à ces documents, s'ils avaient la moindre importance, il en aura des doubles. Mais j'aurais préféré qu'il me traite d'imbécile, comme n'importe qui. Lui, il m'avait souri.
Je courus jusqu'à la station service. Le Mercedes grise était déjà là, la vitre baissée de deux centimètres. Le dossier glissa dans l'ouverture. Le feuilletement des pages me parvint avant l'enveloppe. Deux billets. Ce n'était pas beaucoup. Je les glissai dans ma poche et longeai la rivière jusqu'à l'arrêt de bus.
Quand je descendis, je m'arrêtais à la boulangerie. À travers la vitre, deux baguettes attendaient sur l'étagère. Une me suffit. Encore chaude, son odeur tiède m'accompagna quelques pas avant de s'évaporer.
Devant l'immeuble, je poussais le battant qui servait de support à toutes sortes de tags.
Mon appartement, le 72 était au septième étage. Je montai les marches deux à deux. Même ceux du deuxième prenaient l'ascenseur. Cet ascenseur dont les portes se refermaient comme un étau sur une cabine mal éclairée. Les escaliers étaient plus aérés et plus dynamiques.
Le 7e. Devant la porte, le "Welcome" sur le paillasson attendait une visite qui ne viendra jamais.
Sur mon trousseau de clé, une plume était suspendue. Une plume ébouriffée mais d'un blanc lumineux. "Elle te portera chance dans cette nouvelle ville", m'avait dit ma mère dans cette nouvelle ville dont le désespoir perçait sous cette promesse.
La porte s'ouvrit en grinçant pourtant, la silhouette étendue sur le canapé ne bougea pas. L'ampoule, allumée, vacillait dans le courant d'air. Les volets n'avaient pas été fermés. Avant d'éteindre la lumière, j'eus le temps de voir les traits tirés de ma mère. Les yeux clos, son teint paraissait plus pâle. Sa respiration régulière n'était pas dûe à un sommeil réparateur, mais aux bouteilles, par terre, qui dégageaient une odeur à donner la migraine. Cette fois, elle était écœurante.
Dans ma chambre, je laissais tomber mon sac au sol et sortis les billets crissants de ma poche. Cela faisait 4 mois que je travaillais pour eux. C'était un homme, d'une quarantaine d'années, qui m'avait interpellé dans la rue : "Tu cherches du fric ?". Sur l'instant, j'étais resté figé sans comprendre. En voyant mon étonnement, il avait précisé : "J'ai un job pour toi, par contre... c'est pas officiel". C'était mes premiers jours en ville mais je n'étais pas assez naïf pour ignorer sa mise en garde. L'idée de refuser ne m'avait pas traversé. Sa proposition avait été une bouée pour moi, naufragé.
Les deux billets rejoignirent les précédents, sous une pile d'habits, au fond de l'armoire.
Dans la cuisine, de la vaisselle s'entassait depuis 3 jours. Les placards étaient vides. Quand j'ouvris le frigo, la petite lumière blanche s'alluma sur un morceau de fromage. Son odeur expliquait qu'il soit le seul survivant. Ma faim fut plus puissante que ce parfum car je me résolu à l'enfermer dans un quignon de pain et à le faire disparaître en quelques bouchées.
La fenêtre ouverte, la brume du jour s'évaporait en brise humide. La ville était constellée de lampadaires, pourtant, certaines de ces rues étaient aussi sombre que des tunnels sans issues.

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