Chapitre 21 - L’homme moderne travaille parfois toute sa vie pour obtenir le droit d’exister

3 minutes de lecture

Il y a une phrase de Simone de Beauvoir qui est fascinante :

"Les hommes ont besoin d'argent pour devenir membre de leur propre famille."

Et le pire ?

C'est qu'elle est d'une violence absolue.

Parce qu'elle met le doigt sur un truc que personne ne veut vraiment regarder.

L'amour inconditionnel existe.

Pour les enfants.

Parfois pour les femmes.

Souvent pour les chiens.

Pour les hommes...

la discussion est plus compliquée.

Très compliquée.

Parce qu'un homme découvre assez tôt une vérité étrange :

Quand il est petit, on lui demande ce qu'il veut devenir.

Pas qui il veut être.

Devenir.

Nuance fondamentale.

Personne ne dit :

"J'espère que tu seras heureux."

On dit :

"Tu feras quoi plus tard ?"

Comme si sa valeur future était déjà indexée sur sa fiche de paie.

Le gamin a huit ans.

On prépare déjà son audit comptable.

Et le truc continue toute sa vie.

Un homme sans argent est rarement perçu comme un homme temporairement pauvre.

Non.

Il devient rapidement :

un raté,

un irresponsable,

un immature,

un problème à résoudre.

Le regard social change instantanément.

C'est fascinant.

Tu peux être :

gentil,

intelligent,

loyal,

courageux,

drôle,

cultivé.

Si tu dors sur un canapé avec 12 euros sur ton compte bancaire...

une partie du monde te regardera comme un meuble défectueux.

À l'inverse :

Tu peux être :

arrogant,

vide,

narcissique,

émotionnellement illettré,

aussi profond qu'un ticket de parking.

Ajoute :

une montre,

une voiture,

un compte bancaire.

Et soudain :

"Il a réussi."

Réussi quoi ?

Mystère.

Mais il a réussi.

Le plus drôle, c'est que les hommes participent eux-mêmes à l'arnaque.

Depuis des générations.

On leur apprend :

"Travaille."

Puis :

"Travaille plus."

Puis :

"Encore."

Puis :

"Encore."

Puis un jour le gars a cinquante-cinq ans.

Trois hernies discales.

Une tension artérielle qui parle plusieurs langues.

Et il réalise qu'il a passé trente ans à échanger sa vie contre une reconnaissance qui ressemble étrangement à un abonnement premium à la fatigue chronique.

Le pire ?

Cette croyance infiltre même l'amour.

Parce que beaucoup d'hommes ne cherchent pas seulement à être aimés.

Ils cherchent à être mérités.

Nuance monstrueuse.

Ils pensent inconsciemment :

"Quand j'aurai assez d'argent..." "Quand j'aurai réussi..." "Quand j'aurai construit..." "Quand j'aurai sécurisé..."

Alors seulement :

Je pourrai être aimé.

Quelle tragédie.

Parce que ça transforme la vie entière en salle d'attente.

Le bonheur est toujours reporté à plus tard.

Comme une retraite émotionnelle qui n'arrive jamais.

Et là apparaît le piège.

Le piège qui empêche tant d'hommes de se choisir eux-mêmes.

Parce qu'ils deviennent responsables de tout.

Absolument tout.

Le bonheur des autres. La sécurité des autres. Les besoins des autres. Les projets des autres. Les peurs des autres.

Ils portent le monde comme des sherpas psychologiques sous caféine.

Puis un jour ils s'effondrent.

Et là la société a une réaction extraordinaire :

"Pourquoi est-il en burn-out ?"

Peut-être parce qu'il tractait une locomotive émotionnelle avec les dents depuis quinze ans, Gérard.

Hypothèse audacieuse.

Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est la suite.

Parce qu'à un moment, certains hommes découvrent quelque chose de profondément dérangeant.

Ils découvrent que leur vie entière a parfois été construite autour d'une question fausse.

Pas :

"Que veux-je ?"

Mais :

"Qu'attend-on de moi ?"

Et là...

catastrophe.

Parce que les deux réponses ne sont pas toujours compatibles.

Pas du tout.

L'une construit une existence.

L'autre construit parfois une prison très confortable.

Avec :

une belle cuisine,

une bonne situation,

un joli statut,

et un sentiment permanent de passer à côté de soi-même.

Voilà pourquoi "se baiser d'abord" est si compliqué pour beaucoup d'hommes.

Pas parce qu'ils sont faibles.

Pas parce qu'ils sont lâches.

Parce qu'ils ont été programmés à croire que leur valeur dépendait de leur utilité.

Et un homme qui confond sa valeur avec son utilité devient extrêmement facile à exploiter.

Il travaille. Il donne. Il supporte. Il encaisse.

Encore.

Encore.

Encore.

Jusqu'au jour où il regarde son existence comme on regarde un chantier terminé.

Et il se demande :

"Attends...

J'ai construit tout ça.

Mais est-ce que j'ai construit ma vie...

...ou celle que les autres attendaient de moi ?"

Et cette question-là...

elle vaut probablement plus cher que tout l'argent qu'il a passé sa vie à poursuivre.

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