Éloïse

8 minutes de lecture

  • Vous êtes au courant que les vitres de votre bureau sont transparentes si on se trouve avec le bon angle ?

Non, je ne le savais pas.

  • Vous me suivez ?
  • J'aime connaître mes patients.
  • Qui vous dit que j'accepterais ?
  • Je suis bonne dans ce domaine.

Il était 17h57. Elle sortit une liasse de papiers d'un tiroir qu'elle posa sur son bureau et un crayon à côté.

  • Désolée, ce n'est qu'un stylo Bic.
  • Je m'en contenterai, j'ai oublié mon Dupont.
  • Je vous aurais plus vue style Montblanc.
  • Je peux être plein de surprises.
  • Ça, j'ai un gros doute. 17h58, il vous reste deux minutes, Monsieur le directeur.
  • Ça ressemble à de la vente forcée.
  • Vous êtes sûrement accoutumé à cette pratique avec votre métier.

Elle marqua un point. Je m'avançai devant le bureau et pris le stylo, tournai les pages du contrat jusqu'à la dernière où se trouvait un cartouche de signature avec un lu et approuvé. Je remplis les cases et apposai ma signature.

  • Je préfère demander tout de suite pour le paiement, vous faites comment ?

Je sortis une carte de mon costume, étonnamment épargnée par l'inondation qui avait eu lieu dans mon bureau.

  • Mon comptable, il se chargera de tout. Je lui ai déjà envoyé un message dans ma voiture en venant ici.
  • Vous m'en voyez ravie, Monsieur.
  • Vous pouvez m'appeler...

Elle me coupa.

  • Monsieur me va très bien. On va pouvoir commencer alors.
  • Allons-y, je ne sais pas où mais allons-y.
  • Premièrement, enlevez votre veste s'il vous plaît. Dans d'autres circonstances, l'odeur d'éjaculation féminine ne me déplaît pas, mais là, ce n'est pas très agréable. Avec votre fonction, vous n'avez pas un costume de rechange ?
  • Je devrais, en effet.

J'enlevai ma veste et elle me fit signe de la poser dans un coin du bureau.

  • Merci, au moins celle-là a pris son pied, il semblerait.
  • Ce n'était clairement pas prévu.
  • J'en doute pas. Pour commencer, votre téléphone, je vous prie.
  • Pour ?
  • Vous avez lu toutes les pages du contrat ?
  • Non.
  • Page six, je prends le contrôle de votre vie numérique. Je vais installer un logiciel qui fait que j'ai accès à votre téléphone.

Je lui tendis sans discuter.

  • 666, le mot de passe.
  • Très sécurisé...

Elle le manipula quelques instants, installa une application, puis fit quelques actions.

  • Je saurai tout ce qui se passe. Je ferai de même sur votre ordinateur personnel. Mon approche est simple : je m'immisce partout dans votre vie, je trouve les failles, et les colmate pour ensuite vous rendre votre liberté.
  • S'immiscer à quel point ?

Elle poussa avec sa main quelque chose derrière son bureau. Une valise apparut.

  • Jusqu'à dans votre intimité la plus secrète. Je ne vous lâcherai pas.
  • Intimité comment ?

Elle se pencha sur un tiroir et sortit une sorte de cage en acier.

  • Votre bite va finir dans une cage, mais pour le moment discuton. Connaissez-vous les cinq C de l'addiction ?
  • Les quoi ?
  • Premièrement : contrôlez-vous vos envies de baise ?
  • Euh...
  • La réponse est non, vous baisez au travail. Deuxièmement, la consommation. Dans votre téléphone, il y a quatre personnes au nom de prostituées, c'est pour les périodes de disette ?
  • Oui.
  • Combien de temps ?
  • Si le samedi je n'ai pas baisé, j'en appelle une.
  • Troisièmement, la compulsion. Vous baisez par nécessité ou parce que vous avez envie ?
  • Par nécessité.
  • Quatrièmement, la continuité. Ça fait combien de temps ?
  • Une dizaine d'années, je dirais.
  • Et la dernière, les conséquences. Vous êtes malheureux, mais vous continuez quitte à mettre votre train de vie en danger, baiser au travail, photos de sexe visage non dissimulées qui pourraient vous faire virer.

Elle marqua une pause et saisit l'objet en métal dans sa main.

  • Contrôle, consommation, compulsion, continuité, conséquences. Les cinq C pour poser un diagnostic d'addiction. Votre vie est contrôlée par deux choses, Monsieur. Votre travail et votre bite. Je parie que vous n'avez pas la moindre activité en dehors de ça.
  • Non.
  • Il n'y a rien d'honteux à l'addiction, Monsieur. Tout le monde peut tomber dedans, et la lumière semble souvent bien lointaine. Et je suis ici pour rallumer cette lumière. Vous êtes un cas simple, pas de drogue, un verre d'alcool le soir, deux mois devraient largement suffire.
  • Je suis comme ça, j'aime simplifier les choses.

Elle rangea la liasse de papiers dans un tiroir et s'assit sur sa chaise, prenant une voix étonnamment douce.

  • Avez-vous eu un traumatisme violent dans votre vie ?

Je m'assis sur la chaise en face d'elle.

  • Ah oui, vous êtes directe, vous.
  • Disons pas conventionnelle. Je déteste tourner autour du pot, j'aime les choses dites en toute franchise sans jugement.
  • Vous avez une musique triste au piano ?
  • Non, désolée.
  • Je ferai sans. En sortant d'école de commerce, j'étais en couple, pacsé. On s'est séparés, on n'arrêtait pas de s'engueuler. Deux mois plus tard, coucou, je suis enceinte de jumelles. D'un commun accord, on a décidé de devenir parents colocataires et partenaires de baise en gros. Et ça marchait plutôt bien, on ne s'engueulait plus. On a acheté une petite maison, fait les chambres des petites, trouvé les prénoms. Bref, la petite maison dans la prairie. À sept mois et demi, en revenant de chez le médecin, en traversant la route, un mec sous cocaïne et MDA l'a percutée à 80 kilomètres-heure.

C'est la seule fois que je vis une émotion de surprise et de choc chez Éloïse.

  • Voilà. Psy, antidépresseurs et tout le bordel. Aucun effet. Etonnamment la seule chose qui me rendait un tant soit peu heureux, c'était le boulot et la baise. Alors j'ai continué ma vie en me noyant dans le boulot et j'ai monté les échelons sans vraiment le faire exprès, tout en collectionnant les coups d'un soir.
  • Vous en parlez des fois à des personnes ?
  • Jamais. Les gens me prennent en pitié et ça me soule. C'est la vie, c'est comme ça. En vrai, j'aurais été un père pitoyable et cet arrangement de colocataire parental se serait sûrement effondré très vite.
  • Ça, c'est une défense psychologique pour éviter d'affronter que ça aurait pu marcher.
  • Possible.
  • Vous y pensez souvent ?

Je sortis un collier de sous ma chemise avec un médaillon écrit dessus : Gaïa, Lyna et Abigaëlle.

  • Oui, je l'ai fait faire sur conseil de mon premier psy. Avec le temps, c'est devenu un doux souvenir d'une vie qui n'a pas eu lieu. La colère contre le mec drogué est partie dès que j'ai appris, deux mois après l'accident, qu'il était mort d'une overdose en centre de désintox. Puis le temps a fait son office.
  • Vous vous sentez en paix vis-à-vis de ça ?
  • Je ne sais pas si on peut être en paix avec ça, mais ça ne fait plus mal, c'est là, ça fait partie de moi. Une pièce d'un puzzle plein d'espoirs et de tristesse. Fin de la musique triste au piano.
  • Je vois, autre chose à ajouter ?
  • Non, vous êtes parmi les rares personnes à connaître cette histoire.
  • Le travail vous rend-il heureux ou quelque chose qui s'y assimile ?
  • Au début, oui. À présent, ça occupe mon temps, ça évite d'avoir rien à faire et je suis bon dedans. Signer des gros contrats n'a plus rien d'exaltant, je dois bien l'admettre.
  • Et la baise ?
  • Pareil, au début c'était excitant, j'arrivais facilement à conclure. Puis au final, ça occupe mon temps à présent. Aussi vulgaire et beauf que ça puisse l'être, mon cerveau est en mode "une chatte après l'autre".
  • Le Viagra, c'est tout le temps ?
  • Oui, à chaque fois.
  • D'accord, je crois qu'on a un bon début. Une dernière chose, vous savez comment fonctionne le Viagra ?
  • Ça fait bander, c'est tout ce que je sais.

Elle eut un sourire tout en jouant avec la cage dans sa main.

  • Pas du tout. Pour simplifier, le Viagra bloque des molécules qui arrêtent l'érection. Ce qui veut dire en gros que le Viagra ne fait pas bander, il empêche le fait de ne plus bander. Sans excitation, vous pouvez prendre une pilule bleue, ça ne fera pas grand-chose. Ça veut dire que la baise vous excite toujours et ça, c'est un bon point. Vous êtes juste très lassé de beaucoup de choses.

Elle marqua une pause.

  • On va chez vous ? Je ne vois pas trop d'intérêt à rester ici plus longtemps.
  • En avant alors, c'est vous qui décidez si j'ai bien compris le contrat.
  • Un peu, oui.

Elle prit sa valise et je me dirigeai pour chercher ma veste. En la ramassant, elle dégageait indéniablement une odeur acre pas très agréable. Elle mit sa valise dans mon coffre et monta avec moi. Pendant les trente minutes de trajet, elle scrollait dans mon téléphone en silence. Quand la voiture s'arrêta, elle finit par parler.

  • Eh bien, j'aurais vu assez de gros plans de chatte pour les six mois qui viennent. Les inventeurs de la photo et d'Internet doivent être ravis de leur invention. Pour les premiers jours, faites comme si je n'étais pas là, je vais vous observer sans intervenir. Vous allez voir, c'est très gênant, mais vous vous habituerez.

Dit-elle avec un grand sourire aux lèvres.

  • Par contre, par pitié, prenez douche, vous puez la chatte, c'est infernal. Elle vous a fait une faciale ou quoi ?
  • Oui.

Je sortis de la voiture et pris sa valise que je déposai dans ma maison.

  • Je n'ai pas préparé de chambre d'amie, je vais le faire après la douche du coup.
  • Je trouverai où dormir. Faites comme si je n'étais pas là.
  • Ça va pas être facile.
  • Essayez.

Je pris une profonde inspiration, attrapai la télécommande de ma télé, appuyai sur le bouton micro.

  • Orgie lesbienne et sodomie.

La télé s'alluma sur une page avec plusieurs vignettes et je cliquai sur la première. Mes enceintes se mirent à remplir mon salon de gémissements surjoués accompagnés d'images des plus pornographiques.

  • Vous mangez quoi le soir ?
  • La même chose que vous.

Je repris mon téléphone et commandai deux burgers, les mêmes que presque tous les soirs. Puis je me déshabillai devant elle avant d'aller chercher deux verres et une bouteille de whisky. Je remplis les verres avant de lui en amener un qu'elle prit sans rien dire.

  • Je trinque qu fait que vous ne soyez pas la.

Elle eut un sourire et nous bûmes une gorgée de la boisson, puis je me dirigeai vers ma douche. C'était drôle, j'appréciais d'avoir quelqu'un chez moi pas pour la baise.

Sous l'eau, ma montre vibra, un message de Cécile.

  • C'était esqui, aucune chance d'un deuxième rendez-vous? L'histoire que je rentabilise mon épilation intégrale de chatte :)

Le deuxième message était une photo dont j'imaginais bien la teneur. Cela me fit beaucoup rire. Éloïse, ayant reçu les messages grâce à son logiciel espion. Elle n'avait pas fini de voir des gros plans de sexe féminin.

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