Chapitre 3 - Ce jour-là
Gazette de l'érudit
Extrait 010 : { Albeflième, albeflamme, qu'importe son nom puisque le peuple en parle désormais comme d'une flamme de lait. Les mages capables d'alimenter ces mèches de leur mana vivent aisément. Il leur suffit de venir une fois par mois chez leurs clients pour que les flammes restent blanches un mois de plus. Quand il s'agit d'un palais, il vaut mieux avoir une bonne réserve magique. Ils se permettent des prix exorbitants car, après tout, alimenter une vingtaine d'habitations par mois leur suffit à mener une existence confortable. Trois de ces mages vivent en Mélosdyne pour répondre à la demande croissante, car oui, cela touche la bourgeoisie désormais. Certains espèrent que cette magie n'est pas héréditaire, mais c'est sans doute le cas, et ce clan va continuer de s'étendre et de s'installer dans chaque ville du royaume. D'ici deux siècles, soit huit générations, les albeflammes seront un incontournable du mode de vie de la haute société deyrneilloise. Si aujourd'hui avoir ces flammes de lait est un signe de richesse, bien assez tôt, ne pas en avoir sera le signe de contraintes financières.
Extrait 011 : { On entend souvent qu'un chef-lieu de baronnie doit pouvoir être accessible à pied dans la journée depuis le point le plus excentré de celui-ci. De la même manière, un petit attelage devrait permettre d'arriver au chef-lieu d'un comté avant la tombée de la nuit. Enfin, un bon véhicule ou un cheval de selle devrait pouvoir rejoindre le chef-lieu d'un duché dans la journée. C'est évidemment faux. Je pourrais vous citer Oloriel qui est au nord-est de son comté plutôt qu'au centre, ou encore les plaines de Vovérande, qui sont ridiculement vastes. Dans l'idéal, cette représentation est un bon repère, mais la logique de chaque territoire majeur lui est propre, et tout est valable tant que le régnant n'est pas dépassé par la taille et les enjeux de ses terres. Pour reprendre l'exemple du comté de Vovérande, puisque celui-ci n'a que peu d'activité humaine, qu'il compte surtout de grandes étendues de verdure à perte de vue, il peut bien se permettre d'être aussi grand. }
Extrait 012 : { L'élu de toute prophétie a donc éveillé une magie lui permettant de remonter dans le temps. On le décrit comme un retour en arrière dont seul l'élu gardait souvenir. Quant au pouvoir de téléportation instantanée, bien que certains affirment qu'il l'avait toujours eu, d'autres textes laissent penser que c'était bien sa femme qui détenait cette magie. Il est dans l'air du temps de soutenir que ce couple partait toujours à l'aventure ensemble et qu'aucune prophétie ne s'est réalisée sans leur entraide. Malgré la fierté que les deyrneillois ont toujours éprouvée pour cette légende, il y a toujours eu beaucoup de zones d'ombres. En compilant divers manuscrits de l'époque, j'ai même pu découvrir qu'on attribuait des prouesses à l'Elu plus de cent ans après son premier haut-fait daté. }
Chapitre 3 – Ce jour-là
-1-
Sans un bruit, je fermai la porte de l'antichambre derrière moi. La pièce dans laquelle je venais d'entrer était sans doute celle des cachots. Mon cœur battait si fort...
J'y étais. J'étais effrayé à l'idée de ce que je pourrais y découvrir.
C'était une pièce froide, silencieuse, et triste.
Aucune autre lumière que celles des épaisses chandelles ne parvenait à mes rétines. En face de moi, une porte se tapissait dans la pénombre, c'était sans doute la voie pour se rendre à l'étage supérieur. Et à ma gauche, une grande allée séparait les geôles. En son centre, un jeune homme se tenait debout et se coiffait au peigne, encore et encore, comme pour tromper l'ennui. Il ne semblait pas voir d'intérêt à garder une telle pièce. Après tout, qui aurait pu passer les deux premières salles ? Il était seulement là pour s'occuper des prisonniers.
Ainsi, quand il m'aperçut, plutôt que de se méfier, il me salua joyeusement.
— Eh, toi là ! Tu es venu me remplacer ? Je m'ennuie terriblement ici. J'irais bien prendre l'air.
Ses traits étaient fins et son apparence soignée en disait beaucoup. Lui n'avait vraiment rien d'un bandit. Ses mots et sa façon de parler trahissaient ses bonnes manières.
Son sourire de prince charmant ne m'amadouait pas. Je m'étais à peine retenu de l'attaquer sans préavis. Je n'étais plus d'humeur à tergiverser.
— Je suis venu pour que tu libères ma sœur !
Je pointais un index vengeur dans sa direction. Ma tentative d'intimidation était un échec cuisant.
— Je vois. Je vais lui ouvrir, mais ça m'étonne quand même. Je ne devais pas la laisser sortir. Enfin bon, il n'y a qu'une prisonnière ici donc j'imagine que c'est de la princesse dont tu parles.
Il acceptait gracieusement, sachant qu'il serait libre pour la journée une fois que les cachots seraient vides.
— Oh, mais tu dois être le Prince Lucéard. C'est quand même étrange. Enfin, si Mamie t'a laissé passer, j'imagine que tu as été autorisé à venir la chercher.
Tout le monde appelle cette vieille sadique Mamie... ?
Ce n'était pas la seule chose qui m'inspirait un soupir. Il ne semblait guère envisager que j'ai pu réchapper à la salle aux monstres. Alors qu'il fouillait dans ses clés, il s'interrompit, perplexe.
— Non, vraiment, je devrais m'en assurer auprès du chef. C'est vraiment ridicule de la relâcher après tous les risques que j'ai pris pour la capturer.
Je repensai alors aux traces de sang dans la chambre de Nojù.
— Ça suffit !
Le charmant bandit sursauta. Il constatait que j'étais à bout de nerfs.
— Relâchez ma sœur immédiatement. J'en ai plus qu'assez de tout ça. Vous êtes qui à la fin ? De quel droit vous faites ça ? Voir vos visages de malfrats au rabais me met hors de moi. Je ne pardonnerai jamais à des déchets comme vous de vous en être pris à ma petite sœur, vous entendez ? Vous n'avez pas idée à quel point les quelques petites heures que j'ai passé au palais en son absence ont été insoutenables. Quoi que vous tentiez, je vais la sauver, et ce ne sont pas des débris de votre espèce qui vont m'en empêcher !
Ce cri du cœur précédait l'entrée en scène de ma lyre. Le dernier bandit qui se mettait entre Nojù et moi accueillait ces mots les bras ouverts, enchanté d'avoir un peu de défi.
— Intéressant... Mais ne va pas croire que-
— LAMINA EIUS !
— Euh ?!
Sans lui laisser le temps de me répondre, je lui assénai une attaque qui l'expédia au tapis. Il se heurta la tête au sol et perdit conscience.
Plutôt que de me réjouir de cette victoire instantanée, je m'empressai de lui prendre son trousseau.
Faites qu'elle aille bien.
Mon cœur battait à tout rompre quand j'aperçus la cellule fermée. Toutes les geôles consistaient en de longues barres de fer rouillées, posées il y a des siècles sans doute. Elles étaient alignées à bonne distance l'une des autres, juste assez pour que certains aient pu s'essayer à passer entre, en vain. La porte était du même fer, vieille et grillagée, et je m'en approchai.
Il y avait derrière les barreaux un banc en pierre où dormait Nojù, inconfortablement. Elle était vêtue de son pageame, la tenue que de plus en plus de nobles portaient pour dormir, et qui consistait d'un haut et d'un bas, simples pour certains, élaborés pour d'autres. Les pageames avaient en commun d'être aussi confortables que possible. Ses cheveux étaient lâchés, et recouvraient la pierre qui lui servait d'oreiller.
La voir ainsi ne pouvait que me chagriner, mais je pouvais confirmer qu'elle n'était pas blessée.
— Nojù... Nojù !
Ma gorge s'était nouée, taisant mon premier cri.
Aucune réponse.
Je m'empressai de déverrouiller la porte. C'est à ce moment-là qu'elle se mit à bouger, avant même que je ne touche la poignée. La demoiselle ouvrit difficilement les paupières. La pénibilité avec laquelle elle se redressa en disait long sur l'inconfort de cette sieste douloureuse. La jeune fille paraissait au comble du désespoir. Elle poussa un long soupir avant de croiser mon regard.
— Qu-qui êtes-vous ?
Elle plissa ses yeux encore brumeux, et ces derniers retrouvèrent ainsi leur lueur inimitable. Finalement, ils se remplirent de larmes.
— Lucé... ? Lucé ! Je... Mais... !
Ses lèvres tremblantes ne parvenaient pas à trouver de mots.
— Content que tu n'aies rien.
Cette façon que j'avais de toujours nuancer mes propos la rassurait. Sa voix était encore faible.
— Tu...es venu me sauver ?
La porte s'ouvrit.
— Te sauver de quoi ? Je viens te chercher parce que tu sèches encore tes cours, ironisai-je, ce qui amusa ma sœur.
En voyant sa mine réjouie, un sentiment m'envahit, et je me sentis obligé de me corriger.
— Bien sûr que je suis venu te sauver.
Ma sœur était une grande amatrice d'héroïsme, et prit énormément plaisir à me voir prononcer ces mots avec autant de panache.
Je posai son sac devant le banc, puis je m'y assis. Elle se colla à moi, encore somnolente.
— Quand je me suis réveillée ici la première fois, je t'imaginais faire irruption dans la salle pour me secourir...
Son visage reprenait lentement des couleurs. Un doux rire lui échappa.
— Il n'y a vraiment que moi qui aurait pu penser que tu fasses quelque chose comme ça.
J'écoutais attentivement, savourant ce soulagement. Dans tout autre scénario, je n'aurais jamais plus pu entendre sa voix. Son regard plein de tendresse se tourna vers moi.
— Mais tu l'as fait...
Jamais de toute ma vie je ne m'étais senti aussi fier. Ce n'était qu'une succession de choix, mais c'était aussi le reflet d'une volonté inaltérable. C'était ma victoire.
Elle s'essuya encore les yeux avant de reprendre un ton plus habituel.
— Et j'ai raté ton entrée !
La demoiselle venait d'avoir une terrible révélation.
— Tu as dû débarquer ici à la surprise générale et étaler le garde après une réplique cinglante, et moi je dormais comme un loir ! C'était LE moment à ne pas rater !
Plutôt que de se réjouir, elle en était venue à serrer les poings en laissant couler des larmes de frustration. Après m'être retenu quelques instants, je ne pus réfréner mon rire.
Ce n'était pas tous les jours que je m'entendais rire, et certainement pas d'aussi bon cœur. Nojù en était enchantée, elle devait se dire que m'avoir vu ainsi compensait le fait d'avoir raté mon entrée.
— Ne t'en fais pas, ce n'était pas si glorieux comme entrée.
Mon hilarité retomba bien trop vite.
— Et puis... C'est de ma faute si tu t'es faite enlever. Ils en ont visiblement après moi. Je me suis enfui la dernière fois, et ils sont revenus... Si j'avais dit la vérité sur ma disparition, tout le monde aurait été sur le qui-vive... Et par-dessus le marché, je t'ai fait croire que tu m'as recherché pour rien. Tu t'es retrouvée dans cet endroit insalubre par ma faute... Je suis désolé, Nojù...
Je laissais parler mon cœur, ce qui était encore une expérience inédite pour la jeune fille qui écoutait, stupéfaite. Elle finit par agiter la tête de gauche à droite. Ses cheveux, qui avaient le rare privilège de ne pas être captifs en deux couettes, accompagnaient gracieusement son mouvement. Elle prit un ton affectueux.
— Ne sois pas bête. Si tu n'as pas dit la vérité, c'est pour me protéger. Et je suis sûre qu'ils auraient trouvé un moyen de m'enlever. Ça devait leur tenir à cœur.
Elle finit par baisser la tête.
— Moi, je n'ai même pas été capable de te retrouver...
Je n'avais pas pu entendre ce dernier murmure.
Un bruit attira mon attention. Quand je me retournai vers Nojù, je pus comprendre dans son regard que ce n'était pas mon imagination. Lyre à la main, je m’apprêtais à sortir de la geôle.
— Sois prudent... m'avertit ma sœur, elle-même sur ses gardes.
Je me retrouvai de nouveau face au gardien des cachots. Il semblait passablement irrité.
— Tu pensais m'avoir défait, n'est ce pas ?
Il affichait une certaine confiance alors qu'il passait sa main dans les cheveux.
— J'ai compris d'où tu tires cette force. Tu utilises de la magie avec ton ins-
Ne souhaitant pas l'écouter davantage, je levai ma lyre vers les cieux en prononçant l'incantation-
—LAMIN-
...mais je me retrouvai l'instant d'après la main vide.
— M-ma lyre ?!
Je fixai mes paumes, dans la plus grande incompréhension. Un rire distingué s'élevait derrière moi. Je me retournai précipitamment.
— Se pourrait-il que ce soit ça que tu cherches ?
Il agitait mon arme magique devant moi d'un air railleur. Il avait réussi à attraper au vol la lyre avant d'atterrir derrière moi.
Ce type aussi est un mage, la poisse !
— Et voilà, c'est ce qui arrive quand on se bat de façon déloyale. Il faut s'attendre à ce qu'on tombe sur pire que soi. Et maintenant, que vas-tu faire ? Agenou-
— ANGUEM IRIDIS !
Coupant court à son élan de confiance, un éblouissant ruban magique se fraya un chemin entre les barreaux et frappa de plein fouet notre adversaire.
Celui-ci venait d'être la première victime de la magie surpuissante de Nojù. Il s'écrasa tête la première contre le mur, et tomba inconscient, le visage ensanglanté.
Si ma magie était aussi puissante, je serais arrivé sans mal jusqu'ici...
La demoiselle, fière de son attaque surprise, sortit de sa demeure provisoire en posant dramatiquement.
— Tu as vu ça ?
Je soupirai en allant chercher ma lyre, qui avait été épargnée par le sort.
— Il ne se réveillera pas de sitôt cette fois-ci.
— On rentre ?
Visiblement impatiente de retrouver son chez elle, la jeune fille me rejoignit. Cela ne serait hélas pas aussi facile que sa question ne le suggérait.
— L'étage du dessous est condamné. Si nous voulons redescendre, il va sûrement falloir monter encore pour pouvoir rejoindre une autre pièce du premier étage.
La princesse était déçue et grimaçait. Elle finit cependant par proposer une stratégie.
— Il vaudrait mieux que tu te reposes, alors. Je suis sûre que ceci pourra t'aider à récupérer !
Elle retira son collier, puis le plaça autour de mon cou. C'était une belle pierre d'un bleu envoûtant. Je restai immobile tandis qu'elle se débattait maladroitement avec le fermoir.
— Voilà ! Avec ma pierre, je suis sûre que tu récupéreras de la magie plus vite. Quand nous nous sommes entraînés avant-hier, je l'ai vue scintiller.
Je constatai qu'elle venait en effet de se mettre à luire faiblement. Le ton de Nojù s'adoucit, sa voix était empreinte de nostalgie.
— Tu sais ce que ça signifie?
Je hochai la tête, surpris d'avoir atteint la même conclusion qu'elle.
— C'est le collier de Mère...
Si cet objet détenait de telles propriétés magiques, alors nous avions de nouvelles informations sur celle qui le portait à l'origine.
— Parfois, quand je ne me sens pas bien, j'ai l'impression que sa présence m'apaise. C'est vraiment un gentil caillou.
Je n'avais jamais vu ma sœur s'en séparer jusqu'alors. Je supposais même qu'elle dormait avec. Elle avait dû casser le fermoir un nombre incalculable de fois.
— Tu es sûre... ?
Elle acquiesça avec vivacité.
— Je n'ai pratiquement pas utilisé de magie, je n'en ai pas besoin. D'ici une heure, on sera prêts à repartir, je pense !
Mais si l'on attend moins, peut-être qu'on pourra s'épargner quelques combats. Il est possible qu'ils nous attendent tous en haut. Dans tous les cas, nous réaffronterons sûrement le trio de l'étage d'en dessous. Ce couloir étroit nous donne probablement l'avantage. Il suffit de garder un œil sur la porte qui mène au prochain étage.
Je pouvais parler librement avec ma sœur, savourant cette paix provisoire. La tension dans mon corps se dissipait petit à petit. Je m'endormis rapidement, malgré moi.
Nojù me réveilla une ou deux heures après, quand la lueur du collier s'était tue. C'était un drôle de réveil. Et bien que je me sentisse plus alerte, le début de journée me paraissait déjà lointain.
La jeune fille avait pris le temps de se changer, et portait à présent la même tenue que moi.
— Allons-y !
Ma sœur s'était forgée une résolution à toute épreuve pendant ma sieste. Elle ne montrait aucune hésitation. Ce n'était bien sûr pas mon cas. Je redoutais de la voir exposée au danger des combats. Et pourtant...
— Oui, on ne va pas s'éterniser ici !
— Ne t'inquiète pas, je te protégerai !
Comme si elle lisait en moi, la jeune fille se donnait de grands airs pour me rassurer.
— Ce n'est pas vraiment le moment de plaisanter, grommelai-je.
Elle gonfla les joues pour condamner mon attitude.
— J'essaie juste de détendre l'atmosphère.
— Si ça te chante. Allez, quittons cet endroit.
Je poussai la porte métallique avec détermination. Les escaliers menant au troisième étage nous attendaient au bout de ce sombre couloir.
— Lucé... Je...
La princesse avait encore quelque chose à dire avant que nous partions, mais elle ne parvenait pas à continuer sa phrase. Elle finit elle-même par s'impatienter.
— Oh, et puis oublie ! On verra ça plus tard !
— Quoi ? Je suis curieux, maintenant.
Mon élan héroïque avait été freiné par son intervention qui n'avait finalement pas abouti.
— Après !
Nojù passa à côté de moi et monta énergiquement les marches.
-2-
Arrivés au troisième étage, une lourde porte se dressait face à nous.
Discrètement, nous la poussâmes jusqu'à apercevoir l'immense pièce qui était de l'autre côté.
Le plafond était à 12 mètres au-dessus de nos têtes.
De l'extérieur, cette tour semble faire plus d'une dizaine d'étages, mais il est désormais clair qu'elle n'en fait pas plus de cinq.
J'analysais cette lugubre salle. De simples vitraux avaient été installés en hauteur, là où on ne pouvait les atteindre. La lumière du jour n'éclairait rien, mais nous permit de constater que la pièce était pratiquement circulaire, et étrangement vide. Je ne pouvais m'empêcher de me demander dans quel but cette tour avait été érigée.
Je m'assurai qu'une porte menait au deuxième étage, et c'était le cas.
— Je la vois, Lucé ! Et celle à l'autre bout doit mener au quatrième niveau.
Nojù partageait fièrement sa déduction avec moi. En effet, l'issue au fond était plus soignée et semblait suggérer que l'étage du dessus était important.
— Et j'ai trouvé une pierre en forme de canard, regarde !
Elle me tendait ce minéral à la forme discutable comme s'il s'agissait d'un trésor.
Ce n'est pas le moment de tout fouiller, non plus !
— Tout bien réfléchi, je vais peut-être le laisser ici, considéra-t-elle.
Ignorant ses élucubrations, je plaçai ma main devant elle, comme pour la mettre en garde.
— Il y a quelqu'un...
Je ne l'avais pas remarqué jusque-là, mais la silhouette au centre de la pièce avait attiré mon attention.
La jeune fille derrière moi tenta de discerner le visage de notre ennemi en plissant des yeux.
— Alors vous voilà...
Il ne suffit que de ces quelques mots pour que nos cœurs ne se serrent. Cette voix masculine était si douce à l'oreille, et pourtant, plus ténébreuse encore.
— Mes deux très chers invités, en liberté dans ma tour. Je dois reconnaître que c'est impressionnant. Mais je n'en attendais pas moins de vous.
Sa présence suffit à nous pétrifier tous deux. Il dégageait quelque chose de bien différent de tous ceux que j'avais croisés jusque là. Une profonde aura maléfique semblait émaner de lui.
Ses cheveux étaient plus sombres que cet endroit, et tombaient jusqu'entre ses omoplates. Je pouvais deviner la pâleur de sa peau, mais pas la couleur de ses yeux. Il était assez grand, et bien qu'il me parut maigre, sa carrure suffisait à m'intimider.
— Je constate que je ne peux pas me fier à mes sbires. Mais cela n'a plus d'importance. Je voulais vous rencontrer au plus vite. Et vous voici, Nojùcénie, Lucéard.
Celui-là... Il n'a absolument rien d'un bandit. C'est quoi cette sensation... ?!
La crainte qu'il m'inspirait croissait à mesure qu'il avançait, à pas lents. Sa longue robe noire était particulièrement raffinée. Ses manières, sa voix, ses mots, tout était distingué chez lui. J'apercevais un inquiétant motif sur ses vêtements, qui m'évoquait une balance et un sablier.
La prochaine chose qui m'apparut était cet air mélancolique qui lui collait au visage. Il étendit les bras des deux côtés pour nous accueillir.
— Il est grand temps que vous fassiez la connaissance de votre hôte. Je suis Lusio, le maître des lieux pour ainsi dire. Je suis l'un des cinq empereurs de la fin obscure.
Ses traits si fins cachaient une profonde amertume. Il ne semblait pourtant n'avoir qu'une dizaine d'années de plus que moi, si ce n'est moins. Sa manière de se présenter était extrêmement intimidante...mais malgré tout...
— De la fin obscure... ? répéta ma sœur avec consternation. C'est vraiment embarrassant comme titre !
Ma sœur se sentait insultée qu'une telle idée ait pu voir le jour sur la même planète qu'elle.
— N'est ce pas... ?
Notre "hôte" ne démentait pas ses propos. Il ne semblait pas plus enthousiaste à l'idée de porter ce titre. Plutôt que d'avoir pitié, j'engageai sèchement la conversation.
— Pourquoi avez-vous enlevé ma sœur ? Vous êtes bien le chef, non ?
— Seulement ici. Je ne suis pas celui qui a commandité votre enlèvement, et je ne compte pas vous en dire plus. Vous savez déjà tout ce que vous avez à savoir : vous ne reviendrez jamais plus à votre vie d'avant.
Contrairement à moi, Nojù ne se laissait pas impressionner.
— Et de quel droit retenez-vous des innocents comme ça ?! On ne vous laissera pas faire !
Elle sortit sa flûte-double, prête à en découdre. Je la rejoignis.
— Parfaitement, ce que vous faites est illégal, et vous serez jugé et condamné pour ça !
En entendant le pragmatisme de mes menaces, Nojù soupira de déception.
Il ne répondit à nos provocations que par un sourire en coin.
— Ne me faites pas rire. Notre organisation n'a que faire de vos lois. Et ce n'est certainement pas deux enfants qui jouent de la musique qui pourront contrecarrer nos projets.
Il n'a pas l'air de mentir. Nojù y met de la bonne volonté, mais personnellement, j'aimerais éviter de me battre. Il va nous écraser... Si nous faisons vite, nous pouvons encore...
Alors que je me tournais vers notre issue de secours, je la vis se recouvrir lentement d'une substance noire et brumeuse. La masse noire avait enseveli toutes les portes, nous étions piégés.
— Arrh...
Je grimaçai à l'idée d'être enfermé ici avec ce dangereux personnage.
— Vous ne vous enfuirez pas.
Son regard glacial nous transperçait de part en part. Il venait de montrer son vrai visage.
Il n'avait pas l'air très loquace. Pourtant, il se forçait à discuter avec nous, comme si des sentiments contraires l'animait.
— Si vous ne voulez pas vous battre, alors rendez vous. En m'affrontant, vous prenez le risque que je vous tue. J'éprouve quelques difficultés à me retenir une fois un combat lancé, mais je dois absolument garder au moins l'un d'entre vous en vie.
Son hostilité était toujours aussi oppressante. Il savait par avance que nous n'allions pas capituler. Nojù était déjà en garde.
— Pas le choix, montrons-lui ce que nous valons, Lucé !
Elle fixait son adversaire, prête à lutter.
— Tu as conscience que nous ne sommes que des débutants... ?
Je n'arrivais pas à considérer affronter un tel adversaire. Lusio se mit à avancer vers nous, il ne portait toujours aucune arme.
— J'ai déjà une idée de ce que vous valez...
Il n'était plus qu'à une dizaine de mètres lorsqu'il s'arrêta. Son aura s'intensifia dangereusement. La menace qui émanait de lui était plus terrifiante encore.
— ...Et ce sera loin d'être suffisant.
De la sueur coulait froidement le long de ma tempe. Je déglutis péniblement. Je ne voyais déjà plus d'autre issue : l'affrontement était inévitable.
-3-
La grande antichambre du troisième étage s'annonçait comme la scène d'un combat décisif.
—LAMINA EIUS ! s'écria la princesse de Lucécie, avant de souffler de toutes ses forces dans la flûte-double.
La jeune fille était décidée à ne pas perdre un instant. La lame magique jaillit de l'instrument, plus épaisse et rapide que les miennes.
Le jeune homme fixait de son regard glacial le sort s'approcher, avec ce que j'identifiai comme du mépris.
Le sort lui passa tout bonnement à travers, et explosa à l'autre bout de la pièce.
Comment ?!
La pénombre avait peut-être trompé ma vision, il avait dû éviter cette attaque.
Bon, je ne vais pas me laisser impressionner si tôt ! Je ne dois pas lui laisser la moindre opportunité d'attaquer ! Un type comme lui est une menace permanente !
—LAMINA EIUS !
Alors que je frappais les cordes de ma lyre, je ne voyais déjà plus ma cible.
Il était juste à côté de moi.
Du revers de la main, il me poussa sur ma sœur et nous tombions tous deux au sol.
—Hi !
Je me redressai précipitamment pour apercevoir notre ennemi. Il attendait calmement.
Ce n'est pas possible... ! Il s'est téléporté ?! Et tout à l'heure alors ?! Il peut se rendre intangible ?! Qu'est-ce qu'on est censé faire contre quelqu'un de sa trempe ?!
— Même pas peur ! le provoqua Nojù, qui ne perdit pas un instant pour se relever.
Il n'y avait aucune chance qu'elle n'ait pas compris à qui nous avions affaire. Je ne pouvais que me dire qu'elle était aussi inconsciente que je le pensais.
— MAGNA LAMINA-
La poigne de Lusio agrippa fermement le crâne de ma sœur. Il était face à elle. Je ne l'avais pourtant pas vu bouger.
— Tu ferais sûrement mieux d'être terrifiée, lui conseilla Lusio.
Comme si elle n'était qu'une poupée de chiffon, il la lança d'un simple mouvement, la laissant s'écraser quelques mètres plus loin.
— Nojù !
Se heurter au sol avait sonné ma sœur qui peinait à se relever.
La rage se mêla à l'effroi que m'inspirait cet homme.
— LAMINA EIUS !
Profitant qu'il me tourne le dos, j'incantai un sort. C'était une chance en or de l'avoir à bout portant.
Il disparut, et le sort s'écrasa au loin.
Il était à équidistance de ma sœur et moi, et croisait les bras.
...Il ne nous prend pas du tout au sérieux. Il attend seulement notre reddition... !
— LAMINA EIUS !
J'attaquais bêtement, ne sachant quoi faire d'autre. Et dès que le sort apparut, je me rendis compte que ma cible était Nojù.
— L-lucé ?! Qu-qu'est-ce que tu fais ?!
Surprise de s'être retrouvée sur la trajectoire de mon sort, ma sœur fut éjectée au sol de plus belle.
— Nojù !
Dans l'instant d'après, elle était revenue à l'endroit où je pensais qu'elle se trouvait avant mon attaque, et se releva, déboussolée.
Lusio aussi avait retrouvé sa place.
C'est... C'est un cauchemar... Il peut aussi échanger sa place avec l'un d'entre nous... ? Il peut se substituer en cas de besoin ?!
Mes lèvres tremblaient, mon corps me pressait de quitter cet endroit, ignorant que nous étions captifs de cette arène.
...Il n'y a aucun moyen de gagner contre un adversaire comme lui... Personne de normal ne pourrait affronter quelqu'un avec de tels pouvoirs... Nous sommes condamnés... !
— Posez vos instruments, et rendez-vous, nous commanda froidement Lusio.
— Tu rêves ! le confronta Nojù, témérairement, avant même que je ne puisse prendre cette solution en considération.
Je me souvins alors que je venais d'attaquer ma pauvre soeur.
— Désolé Nojù pour le Lamina...! Mais regarde la vérité en face, nous n'avons pas la moindre chance contre lui !
Lusio montrait un certain contentement face à ma lucidité.
— C'était trois fois rien ton attaque, Lucé !
Ma soeur était furieuse d'entendre de tels mots.
— Ne retiens pas tes coups ! N'aie pas peur de lui ! On n'a pas d'autre choix que de gagner ce combat !
La peur ne prenait jamais le dessus sur la jeune fille qui défiait Lusio du regard.
— MAGNA LAMINA EIUS !
Le sort partit, et je m'en retrouvai la cible.
Voir Nojù face à moi réaliser lentement ce qui se passait me pinça le coeur. Sans trouver ses mots, elle ne pouvait qu'assister impuissante à sa propre oeuvre.
— AUXILIA EIUS !
Je m'empressai d'invoquer mon bouclier le plus rapide, mais il éclata aussitôt. J'étais néanmoins indemne.
...Tiens ? J'ai encaissé ça, moi ?
Nous étions de retour à notre place. Sauf Lusio.
Il était à côté de moi, et m'élança sa jambe.
Je bondis en arrière précipitamment.
— AUXILIA EIUS !
Le bouclier apparut autour de moi, mais son pied le traversa comme s'il n'avait pas été là.
Ce fut finalement mon saut qui me permit d'éviter l'attaque de justesse.
Non...! Non ! Non! Il peut ignorer nos attaques ! Il peut ignorer nos boucliers ! Il est absolument invincible !
Ma soeur avait assisté avec angoisse à cette scène, et s'aperçut tardivement que notre adversaire était à nouveau à côté d'elle.
— Mais comment tu f-
Elle reçut un coup de genou dans le ventre, et se plia en deux, s'écrasant au sol.
— ANGUEM IRIDIS !
J'intervins aussitôt, et le ruban magique prit pour cible Lusio. Il évita sans effort l'attaque.
Je fis revenir le sort une fois de plus, mais il se décala nonchalamment.
Je restai sans voix. Même sans ses pouvoirs, il était bien assez vif pour éviter mes attaques. Il n'avait fallu qu'une poignée de minutes pour qu'il nous fasse réaliser que nous n'étions rien face à lui.
Le désespoir ruisselait de mes tempes en une froide sensation.
Il était derrière moi.
Je me retournai en panique. D'aussi près, je pouvais voir les yeux de Lusio. Le moindre de mes mouvements semblait faire changer la couleur de ses iris. Mais j'y retrouvais toujours la froide noirceur qui s'était incrustée à jamais dans son regard, et l'éclat de ses plus terribles sentiments.
— Abandonnez. Si vous vous acharnez à résister, vous mourrez.
J'étais prêt à hocher la tête comme si c'était la seule réaction qui pouvait me sauver. Mais je restais paralysé.
— MAGNA ANGUEM IRIDIS ! s'écria ma soeur.
Lusio se retourna à peine vers elle, tandis que le sort le traversait. Le ruban de lumière s'enroula autour de moi, et me tira jusqu'à Nojù.
— Nous n'abandonnerons jamais, Lusio !! s'époumona ma sœur. Nous te vaincrons, et nous rentrerons à Lucécie juste après !
Ma sœur était toujours en garde. Elle ne comptait nullement capituler. La fureur qui l'animait m'était étrangère. Pourquoi... ?
— Nojù... Nous ne pouvons rien contre lui... Il serait peut-être plus sage d'en rester là...
Je n'étais pas enchanté par ce constat, mais les bons sentiments ne pouvaient venir à bout d'un tel adversaire. Dire que nous n'avions aucune chance de victoire n'avait rien de pessimiste. Il était infiniment plus fort que nous. Sa magie était déloyalement redoutable.
— Qu'est-ce que tu racontes, Lucé ?! s'indigna ma sœur, déçue. Il va nous garder prisonnier ! Et qui sait ce qui nous arrivera après ! Nous sommes encore libres, nous avons encore nos instruments ! C'est notre seule chance d'échapper à ce qu'il nous réserve !
— Mais c'est peine perdue... Tu as bien vu, non ?
— J'ai vu, et je m'en fiche !
Elle se tourna ensuite vers Lusio.
— Tu as entendu, Lusio ?! Je vais te battre, quoi qu'il arrive !
Lusio avançait à pas lent, l'air morne. Il finit par lever une main, comme s'il s'apprêtait à faire une pichenette à Nojù. Il était pourtant à cinq mètres de nous.
Quand son pouce relâcha son majeur, la force qui frappa le front de ma sœur la fit basculer en arrière.
Qu-quoi ?!
Il serra ensuite le poing face à moi, et sans trop forcer, asséna un coup dans le vide qui me frappa en plein visage.
Je rejoins ma sœur au sol, la joue rouge.
...C'est un cauchemar... Ça ne peut pas être vrai... Personne ne peut être aussi fort... ! Il peut nous attaquer à distance comme si nous étions juste devant lui.
Je sentais la sensation se propager sous ma peau.
Lusio portait des gants. Et j'avais pu sentir le textile en encaissant son coup de poing. J'imaginais que les projections magiques ne restituaient que la force d'une attaque. Pourquoi avais-je senti ce coup ? N'avais-je pas senti un parfum aussi ?
— Lucé, tu vas bien ?
Ma sœur m'invita à me relever, inquiète.
J'attrapai sans réfléchir sa main, avant qu'elle ne me hisse debout.
J'avais sentie ses doigts trembler. Nojù était tout sauf hermétique à la peur.
Elle se mit entre Lusio et moi, comme pour l'empêcher de m'attaquer à distance de nouveau.
Nojù...
Ce fut ce simple geste qui me permit d'enfin comprendre ce qui animait ma sœur.
— Tu vois bien que mon frère ne veut pas se battre ?! Si tu dois t'en prendre à quelqu'un, ce sera moi ! MAGNA ANGUEM IRIDIS !
Le ruban jaillit de la flûte-double, et le regard de Nojù se tourna vers sa droite un instant, elle avait senti comme un mouvement, un simple déplacement d'air.
Mais son sort continua tout droit sur Lusio, qui, les bras croisés, laissa le sort le traverser.
— Gâchez vos sorts si ça vous amuse. Je vous cueillerai aussitôt que vous n'aurez plus de mana.
— LAMINA EIUS !
La jeune fille accourut vers lui pour tenter de le surprendre avant d'incanter le sort. Mais l'empereur auto-proclamé était à côté d'elle, et la fit tomber d'un croche-patte.
Elle se retourna sans perdre un instant, furieuse.
— MAGNA LAMINA EIUS !
Avec une rapidité hors-norme, Lusio s'esquiva.
J'assistais à ce duel, impuissant.
Ma sœur se faisait humilier. Elle donnait tout, mais était incapable d'inquiéter notre ennemi. Lusio la dominait aisément, enchaînant les coups.
Elle essaye de me donner espoir. Elle donne tout pour que je crois en une issue favorable. Elle a enfoui sa peur profondément pour ne pas m'inquiéter. Elle se bat sans la moindre chance de vaincre... Juste pour me protéger...
— Ça commence à bien faire tes tours de passe-passe ! s'impatientait ma sœur. LAMINA EIUS !
Passe-passe...?
J'observai les mouvements de notre adversaire. Tantôt il se faisait impalpable, comme s'il n'appartenait plus à ce monde. Tantôt il se montrait extrêmement vif pour éviter une attaque. C'était toujours ainsi juste après qu'il ait porté un coup.
De tels pouvoirs ont souvent des contraintes, non ? Des conditions d'activation... ? Dans quel cas peut-il nous attaquer à distance ? Dans quel cas peut-il se téléporter ? Et si je me posais les mauvaises questions depuis tout à l'heure ?
Ma sœur enchaînait les sorts, sans jamais caresser l'espoir de trouver un point faible à cet inquiétant personnage.
Depuis le début, il essaye de nous fatiguer. Une fois que nous n'aurons plus de mana, nous serons résolument condamnés. S'il ne fait que de se jouer de nous, c'est parce qu'il craint de nous tuer en nous soumettant par la force... Le temps joue contre nous...
Nojù se retrouva à heurter les pierres froides une fois de plus. Elle jeta un fugace coup d’œil vers son frère visiblement désemparé.
— Je n'abandonnerai pas ! MAGNA ANGUEM IRIDIS !
Son ruban tourna autour d'elle aussitôt qu'il fut sorti de la flûte, et sa trajectoire décrivit une spirale tout autour de ma sœur. Ainsi, elle poussa Lusio à se mettre à bonne distance, et dès que ce sort-ci disparut :
— MAGNA LAMINA EIUS !
J'avais senti sa voix trembler. Qu'importe ce qu'elle voulait montrer, ce qui était en train de nous arriver était bien trop dur pour une jeune fille de 14 ans. Sa détresse m'avait atteint, et je restais pantois, alors que je me retrouvais face à son Lamina.
—Lucé ! Attention !
Encore une fois, il s'était substitué à moi. J'étais devenu la cible de l'attaque.
Je restais pourtant étrangement calme. Je me trouvais en réalité dans un état de concentration intense.
Encore une fois aujourd'hui, l'ennemi ne nous prend pas au sérieux. Aussi fort qu'il soit, il s'expose en ne donnant pas tout ce qu'il a. S'il ne nous sous-estimait pas, nous n'aurions déjà plus d'espoir...
Le sort me paraissait ralentir. Tout s'accumulait dans ma tête. Tout ce qui s'était passé depuis le début de cet affrontement à sens unique. Quand je le voulais, je pouvais réfléchir au point d'avoir l'impression de stopper le temps.
...Et c'est ce qui a coûté la victoire à mes précédents adversaires.
Je levai lentement la lyre dans ma main droite.
Aussi fort soit-il, il n'est toujours qu'un humain. La moindre inattention peut lui coûter cher. Je n'aurai qu'une occasion de pouvoir le prendre à revers avant qu'il se méfie.
Ma main gauche rejoignait les cordes de l'instrument. Le lamina approchait.
Le souffle du mouvement, la sensation du textile. La force magique de Nojù, l'odeur de Lusio.
Le regard que lançait le prince au sort était celui du défi.
Il n'y a qu'un point commun entre toutes ses techniques. S'il n'emploie qu'un type de magie, alors celui-ci explique chacun de ses exploits.
Toutes les actions de ce combat se superposaient à ma vue.
Tout ça ne mène qu'à une seule conclusion. Et cette conclusion, c'est que tu as perdu, Lusio !
Je pris une grande inspiration.
— MAGNA LAMINA EIUS !
L'incantation surprit Nojù. Mon sort se matérialisa juste avant que le sien ne m'atteigne.
Et mon Lamina heurta Lusio de plein fouet.
— Gaaah !!
Dès l'instant où les sorts s'étaient heurtés, celui de Nojù s'était avéré être notre ennemi.
— Mais comment ?! sursauta Nojù, subjuguée.
La force du Magna projeta Lusio au sol de toute sa lumière en un impact retentissant.
Le prince prenait une pose victorieuse.
— Tu n'as pas de pouvoir de téléportation, tu n'as pas le pouvoir de te substituer à qui que ce soit. Tu es seulement capable de tromper notre vue. Toute ta magie n'est qu'illusion, Lusio !
Des étoiles naquirent dans les yeux de ma sœur tandis que son sourire se redressait. L'espoir était de retour en fanfare.
— Que le Magna Lamina de Nojù ne parvienne qu'à briser mon bouclier sans m'expulser au loin, c'est bien mal connaître la force magique de ma sœur ! Il est désormais clair que tu te rendais invisible à nos yeux pour nous attaquer, ou nous donner l'impression de te déplacer instantanément.
Un humain ne peut que finir au tapis après avoir encaissé de plein fouet un Magna, même le mien. Mais je ne laisserai rien au hasard !
— MAGNA LAMINA EIUS !
Je relançai un sort alors que Lusio levait à peine la tête vers moi.
—Tu ne te relèveras pas !
Le sort explosa au sol dans un fracas éblouissant.
Mais il n'avait fait que le traverser.
Lusio était derrière moi.
— Je vois que tu sais être perspicace, me murmura-t-il, quoique surtout arrogant.
Je sentais la froideur de son aura dans mon dos, et le poids insoutenable de son regard au-dessus de mes épaules.
— Tu aurais dû comprendre que la seule illusion qui causera votre perte est cet espoir insensé auquel vous vous accrochez vainement.
-4-
J'étais paralysé par la froide étreinte de cet adversaire. Nojù était passée d'une joie intense à une confusion qui la pétrifia.
— Maintenant que vous avez compris la nature de ma magie, réalisez-vous qu'il n'y a aucune chance que vous m'échappiez ?
Nous n'avions absolument rien à répondre à ça. Je n'avais pas songé qu'il puisse se relever après avoir encaissé un tel sort. Par la force des choses, j'avais effectivement déduit ses pouvoirs, mais je n'avais absolument aucun plan pour le vaincre dans le cas où il s'avérait suffisamment robuste pour ne pas être mis au tapis après le Magna lamina. Je me retournai vers lui, le cou raide.
Son aura me caressait presque, ce qui suffit à me faire frissonner.
— Où est passée toute cette arrogance que tu brandissais avec orgueil il y a encore un instant ?
Je n'osais même plus le quitter des yeux. Son hostilité était bien trop virulente. Tout mon corps se raidissait. Il aurait pu nous abattre dans la seconde qui suivit.
Nojù s'interposa devant moi.
— Laisse-le tranquille ! Mon frère a la super classe !
Son attitude cavalière était tout ce que j'attendais d'elle. Mais plutôt que d'être admiratif, je me méprisais de ne pas être aussi courageux.
— Nojù...
Lusio se laissait lentement absorber par les abysses.
— Bien, et si je vous montrais l'étendue de mes pouvoirs ? Vous avez plus que mérité de voir ce que ça fait de se perdre dans une illusion.
Le monde se distordait lentement autour de nous. La lumière se brouillait, tandis que notre adversaire disparaissait. Il ne restait bientôt plus que ses yeux dans les ténèbres.
L'univers entier se désagrégeait. Tous nos sens nous indiquaient que nous n'étions plus dans la tour. Nous étions dans ce qu'il avait créé de toute pièce. Un enfer illusoire où la nuit était totale.
Tout en sachant que ce que je voyais était un mensonge, mes yeux ne pouvaient pas échapper à cette vision. Le rire assourdissant que nous entendions nous pétrifia instantanément.
Il n'y avait qu'une seule créature, au-dessus de nous, ainsi qu'au loin. Elle s'étendait à l'infinie, dans ce ciel sans étoile. C'était la plus grande horreur qu'on ait pu imaginer. Celle-ci leva sa main par-dessus nos têtes. Je me tournai vers Nojù, le corps raidi par l'effroi. Nous n'étions plus que tous les deux, perdus dans le néant.
La main gargantuesque allait s'abattre froidement sur nous. Elle était si volumineuse qu'elle nous semblait prête à nous aplatir à chaque instant. Elle était peut-être à des centaines de kilomètres. La terreur de l'appréhension était si grande que nos jambes finirent par lâcher.
— L-lucé...
La pauvre demoiselle était terrorisée et se rapprocha de moi, paniquée. Nous n'avions plus qu'à attendre la mort, perdus dans le vide sidéral. Il n'y avait rien à faire pour fuir ce cauchemar qu'il nous imposait.
Notre vision revenait progressivement à la normale. Nous étions assis dans la pénombre, pétrifiés d'horreur, face à Lusio. Tromper rien qu'une poignée de nos sens s'avérait suffisant pour que nos esprits créent d'eux-mêmes une terreur authentique.
— Vous en avez de la chance...
Du sang coulait le long de son front. Mon attaque l'avait malgré tout blessé.
— Je n'arrive pas à produire d'illusion quand je saigne.
Avec un certain détachement, il nous annonçait que ce supplice était fini.
Je continuais de haleter, sans pouvoir répondre quoi que ce soit. Sans nos sens, plus rien ne pouvait nous sauver. Il était capable de nous montrer ce qu'il voulait, sans qu'on ne puisse plus accéder à la réalité. Personne ne pouvait vaincre quelqu'un avec un tel pouvoir. Alors que nous étions encore de parfaits novices, nous venions de tomber sur le plus terrible des adversaires.
Ce personnage démoniaque se courba vers moi, à quelques centimètres de mon visage.
— Je ne contrôle pas aussi bien mon autre pouvoir, et j'ai peur de m'emporter. Aussi, il serait plus sage de vous rendre, qu'en pensez-vous ?
J'en étais presque venu à acquiescer de la tête, mais mon corps ne répondait toujours pas. Un cri me sortit de ma torpeur.
— ANGUEM IRIDIS !
La demoiselle avait pris ses distances avec son ennemi, et invoqua le ruban de lumière, qui prit pour cible Lusio. Ce dernier esquiva sans difficulté. Son corps se mouvait avec une aisance qu'aurait pu jalouser n'importe qui. Elle s'assura de l'éloigner de moi.
— N'y compte pas trop ! refusa Nojù, d'un ton ferme. Je ne laisserai pas les efforts de Lucé partir en fumée. Et comme je viens de te le dire : je ne te laisserai pas lui faire de mal !
Lusio était aussi étonné que moi. Ma sœur s'était déjà remise de cette expérience cauchemardesque. Le regard intense de Nojù la rendait encore plus étincelante que jamais. Elle avait ça dans le sang, et c'est ce que venait de réaliser notre ennemi, qui resta sans voix à son tour.
— Nojù...
La princesse ne se retourna dans ma direction que pour me sourire. Elle ressentait sans l'ombre d'un doute la même terreur que moi. Mais elle avait simplement décidé de l'ignorer. Non. Elle avait décidé d'y faire face.
Elle prit la pose face à notre ennemi, levant sa flûte-double jusqu'à ses lèvres.
— En garde ! ANGUEM IRIDIS !
Après un simple souffle, le ruban s'étendit autour d'elle avant de prendre pour cible Lusio qui se montrait plus agile que le sort. Avant qu'elle ne parvienne à le contraindre, l'anguem s'évanouit.
— Il va vite... ! grogna-t-elle.
— Je me doutais que ça finirait ainsi... soupira Lusio.
Sans grande conviction, il se rua dans la direction de ma sœur. Même ainsi, sa vitesse n'avait rien d'humain.
— AUXILIA EIUS !
La jeune fille para sans problème le coup de pied qui l'attendait. Dans le même mouvement, Lusio changea sa trajectoire pour s'en prendre à moi.
— Oh non !
Dans cette situation, elle ne pouvait plus rien faire pendant quelques secondes. Elle se retrouvait prisonnière de son bouclier. Et le pire était à venir. Lusio délia lentement les lèvres, d'un ton sec.
— Jambière des ombres.
— AUXILIA EIUS ! répliquai-je.
J'essayai d'anticiper ses prochaines actions, mais je ne pus finalement que créer un bouclier, et j'eus aussitôt l'impression d'être une proie facile dans ce qui était devenu pour moi une cage. C'était pourtant la seule chose sensée à faire face à la ruée de ce démon.
Lusio leva la jambe et brisa le sort à la force de son genou. J'avais seulement eu le temps de bondir en arrière. Aussitôt qu'il eut prononcé ce que j'identifiai comme une incantation, je m'étais focalisé sur sa jambe, où une armature en métal noir était apparue, comme si son aura ténébreuse s'était rigidifiée.
C'est avec ça qu'il a attaqué précédemment. Il peut renforcer son corps à l'aide de cette magie.
— Hache d'arme des ombres.
En l'entendant murmurer de nouveau, mon sang ne fit qu'un tour. Son pouvoir s'avérait encore plus dangereux que prévu.
Une hache de métal se matérialisa, comme si elle était née de l'obscurité. Je n'allais pas avoir le temps de réagir, je pouvais encore voir les fragments de mon sort de protection.
— AUXILIA EIUS ! cria ma soeur.
La lame sombre s'arrêta net sur le bouclier. C'était moins une.
Notre ennemi se retira plus loin encore qu'il ne l'était au début du combat. Il semblait lutter contre lui-même.
— Si je continue ainsi, je risque de vous tuer par mégarde.
Nous le savions bien. En un seul assaut, il aurait pu réduire notre défense en miettes et nous achever tous deux. Je ne pouvais même plus lui reprocher de nous sous-estimer. Il fallait absolument qu'il continue d'attendre notre reddition.
Il s'essuya le front avec un vieux mouchoir en tissu.
— Garde des ombres.
Une armure entière s'élevait à côté de lui, et semblait s'animer. Entre les différentes pièces métalliques, on pouvait apercevoir les ténèbres qui remplissaient cette créature.
— Espadon des ombres.
La longue et épaisse épée tomba entre les gants du garde. Je déglutis en voyant notre prochain adversaire s'avancer. Une rage qu'il peinait à contenir semblait faire souffrir Lusio.
— Peut-être que le combat sera plus intéressant contre un adversaire de votre niveau.
Il espérait nous épuiser avec sa marionnette de métal. Je commençais à penser qu'il me sur-estimait.
— LAMINA EIUS
Sans tergiverser, Nojù attaqua. Cependant, le garde se servit de sa lame noire pour parer le coup, bien qu'il fut déséquilibré. Si les attaques de ma sœur échouaient contre lui, nous nous retrouvions encore dans une impasse.
— Ne comprendrez-vous donc jamais ? soupira Lusio. Votre seule chance est la reddition.
Nojù grinça des dents.
— LAMINA EIUS ! invoquai-je.
Une lame surprit le garde des ombres et lui arracha la tête. Celle-ci tomba en silence sur le sol.
— Lucé !
L'espoir était revenu dans ses yeux.
— C'est ma sœur qui a raison, Lusio, reconnus-je enfin, notre seule chance est de te vaincre ici et maintenant.
C'était à mon tour de prouver que je pouvais être son héros. J'accourus vers la tête qui commençait à revenir vers son corps d'origine, comme si les ténèbres cherchaient en permanence à se rassembler. Je la serrai entre mes bras.
— Tu ne t'échapperas pas !
— Oh, tu es réactif, me félicita Lusio d'un haussement de sourcil.
Cela ressemblait plus à un jugement qu'un compliment. Par la force des choses, j'avais senti que ma petite victoire allait se révéler vaine, une fois de plus. Mais tant que je gardais en main ce casque, son armure était hors compétition. Il fallait à tout prix que j'aie un coup d'avance.
Je sentis de lourds pas derrière moi. L'espadon se levait vers le ciel. Je me retournai lentement pour confirmer mes soupçons. Le chevalier sans tête était prêt à me pourfendre dans l'instant qui suivit. Nojù s'apprêtait à lancer son prochain sort.
— Laisse-moi faire ! l'interrompis-je, peu confiant.
Mes paroles l'avaient intriguée. L'espadon frappa violemment la roche.
Je me retrouvai au sol après m'être jeté entre les jambes métalliques de mon assaillant, tout en tenant le casque contre moi.
Nos boucliers se seraient révélés inutiles contre une attaque aussi forte. Il faut absolument se débarrasser de lui le plus vite possible.
Je faisais travailler mes méninges malgré la peur de mourir d'un instant à l'autre.
— La matière sombre dans l'armure doit lui permettre de se régénérer quand un de ses membres est coupé. Tu dois pouvoir la détruire avec de la lumière !
Je n'avais pas son esprit combatif, c'était un fait. Mais réfléchir à outrance, c'était ma spécialité, et même si mon aide s'avérait inutile, cela lui donnait l'assurance qu'elle ne se battait pas seule.
— Tu as raison ! se réjouit-elle. La lumière est plus forte que tout quand elle a de quoi submerger les ténèbres !
Personne n'a dit ça.
— MAGNA ANGUEM IRIDIS ! cria Nojù.
Un ruban extrêmement robuste fusa vers l'armure qui s'apprêtait à parer le coup. Cependant, le sort prit un virage en angle droit et se dirigea vers le plafond. L'anguem retomba de tout son éclat à l'intérieur du trou qu'avait laissé l'absence du casque. J'en profitai pour m'éclipser.
Le ruban continuait de plonger à l'intérieur de l'armure. Nojù arrivait à remplir entièrement cette créature avec la lumière colorée qu'elle produisait. Le garde gonflait, et gonflait encore. Il ne pouvait plus rien faire d'autre qu'attendre sa fin, et se disloqua dans une explosion éblouissante.
— Victoire !
La demoiselle bondit en prenant une pose triomphale.
— LAMINA EIUS ! incantai-je précipitamment.
Lusio esquiva aisément mon attaque. Je pensais pourtant le prendre au dépourvu.
— Tu es opportuniste. Mais ce n'est pas la façon de se battre la plus noble qu'il m'ait été donné de voir. Hélas, mes armures ne me demandent quasiment aucun contrôle. Je peux toujours me concentrer sur vous.
Il avait raison d'être confiant. Cette ordure ne laissait plus aucune ouverture.
— Apparais, armée des ombres !
Plutôt que d'essayer d'imaginer le prochain supplice qui nous attendait, je revins vers Nojù.
De nouvelles armures naquirent des ténèbres. Le terme d'armée n'était pas exagéré. Il y en avait une centaine, toutes munis d'armes. Les armures s'étaient proprement alignées tout autour de nous trois, laissant un vaste cercle dont nous étions le centre. Il n'y avait bien que dans cette pièce qu'il pouvait recourir à un pouvoir aussi déloyal. Je ruminais notre impuissance.
Pourquoi... ? Il ne fait que piétiner nos espoirs depuis le début... !
L'air suffisant, Lusio observait notre réaction. Il devait sûrement attendre que l'on rampe vers lui en le suppliant de nous épargner.
Cette fois-ci, ma combativité était réduite à néant. Il n'y avait pas que cette armée. Nous commencions tous deux à ressentir de la fatigue magique. Il ne nous restait plus beaucoup de sorts pour nous en sortir.
— Il n'y a vraiment pas...
Je m'apprêtais à partager mon désespoir alors que je me tournais vers ma sœur. La demoiselle avait encore les yeux rivés sur les rangées d'armures. Je pouvais le voir sur son visage : il ne fallait pas qu'elle entende ce que j'avais voulu dire. J'avais fait tout ce chemin pour la sauver, je ne pouvais pas reculer.
— Ne baisse pas les bras, Lucé !
Elle avait quand même fini par me devancer.
— Il doit bien y avoir un moyen de s'en sortir ! Nous n'avons pas d'autre choix...
Sa voix faiblissait à chacun de ses mots. Elle réalisait la cruelle réalité de notre situation, mais, comme si elle ne pouvait faire autrement, la demoiselle gardait la tête haute.
— Ensemble, je suis sûre qu'on peut gagner ! Alors battons-le, et rentrons au palais !
Sa détermination était spectaculaire. D'où puisait-elle toute cette force ? Lusio grimaçait face à la jeune princesse. Il savait qu'il ne pouvait pas faire capituler quelqu'un de sa trempe.
Ma sœur me fixait, attendant avec ferveur ma réponse. Après un soupir, je finis par me ressaisir.
— Oui.
Je me déteste d'être aussi lâche. Quoi qu'il arrive, je dois lui montrer que je suis à ses côtés dans des moments comme celui-ci.
— Vous n'irez nulle part. Mais rassurez-vous, je n'ai pas prévu de vous regarder vous faire massacrer. Je dois vous-
Soudain, son aura s'intensifia malgré lui, il semblait en souffrir.
— Je dois... !
Il tendit la main face à nous.
— Hallebarde double-lame des ombres !
Un sourire carnassier se dessina sur son visage. Ce qui devait être son arme de prédilection entra en scène. Ce long instrument de souffrance pouvait être redoutable de bien des manières.
— Votre hôte se charge de vous reconduire dans vos appartements, personnellement.
Le sinistre personnage marcha au milieu de son armée, d'un pas soigné. Son regard meurtrier était aussi affûté que les lames qu'il soulevait dans sa poigne de fer. Il s'approchait de nous, consumé par l'aura fétide qui se déchaînait autour de lui.
-5-
L'empereur des illusions avançait vers nous, lentement. Sa seule présence suffisait à nous intimider, mais nous ne pouvions plus reculer. De la flûte-double de Nojù et de ma lyre émanait une étrange lueur.
— ANGUEM IRIDIS !
Nos voix n'avaient fait qu'un, et deux rubans jaillirent des instruments. L'illusionniste évitait les coups avec aisance, et les parait si besoin. Mon anguem ne pouvait pas tenir aussi longtemps que celui de Nojù. La hallebarde fendait l'air avec violence et vivacité.
— ANGUEM IRIDIS ! poursuivions-nous en chœur.
Nous tentions une fois de plus de le repousser. Mais il parvenait à se rapprocher, encore et encore, d'un pas assuré.
— LAMINA EIUS ! reprit ma sœur aussitôt que notre adversaire lui parut à bonne portée.
Le lamina fusa droit sur notre ennemi, nullement inquiété par toutes nos tentatives.
Je n'avais pas autant d'espoir que ma sœur. Son attaque était vouée à échouer.
Ça ne sert à rien. J'en ai assez vu pour savoir que nos attaques ne l'atteindront jamais. Il faut plus qu'un simple lamina pour venir à bout d'un tel adversaire...
Un éclair parcourut mon corps. J'avais perçu quelque chose.
Et si... ?
— MAGNA AUXILIA EIUS ! incantai-je.
Alors que Lusio évitait une fois de plus la lame de lumière, celle-ci se heurta au bouclier apparu derrière lui, qui absorba le coup et le renvoya dans la direction opposée, frappant notre ennemi dans le dos avec une force décuplée.
— Graaaaah !
Il réussit à rester debout, même après avoir encaissé une telle attaque.
Nojù resta coite quelques secondes avant de réaliser ce qui s'était passé. Elle s'apprêtait déjà à crier victoire. Lusio croisa mon regard, il y lut une lueur brûlante, la flamme de lutter jusqu'au bout.
— Ce n'est pas fini ! alertai-je ma sœur. Ne lui laisse pas un seul moment de répit ! LAMINA EIUS !
Je hurlai toute ma fureur, et continuai frénétiquement d'attaquer pour pouvoir le déborder. Nojù ne me reconnaissait plus, mais m'assista dans ce dernier assaut désespéré.
— MAGNA LAMINA EIUS ! s'écria Nojù, en réponse à mes sentiments.
— Votre lutte est vaine ! nous rappela Lusio. Votre défaite est assurée ! Prison des armes des ombres !
La pénombre lui procura toutes sortes d'armes, qui s'agglutinèrent autour de lui pour former un bouclier opaque. Même le sort de Nojù s'y rompit.
Nous étions à bout de souffle, et un nouvel échec venait de nous stopper dans notre élan. Cependant, nous l'avions touché pour la seconde fois.
Faire rebondir le lamina n'avait pratiquement aucune chance de réussite, mais ça a marché. Nous ne pouvons plus qu'y croire !
Je ne parvenais pourtant pas à comprendre comment une telle idée m'était venue, elle s'était presque imposée à moi.
Les épaules de notre adversaire se mirent à trembler.
— Haha... Hahahahaha...
Sa magie semblait lui monter à la tête. Le jeune homme posé qui nous avait accueilli était déjà bien loin. Je n'aimais pas ce changement d'attitude.
— Pluie des armes des ombres !
Son cri retentit depuis le dôme noir cerclé de lames.
— Lucé ! paniqua ma sœur. Rapproche-toi de moi !
Son attaque ne pouvait pas être plus explicite, et si aucun d'entre nous n'avait entendu l'incantation, nous y serions restés.
— MAGNA AUXILIA EIUS !
Des armes naquirent bien au-dessus de nous, et s'abattirent avec la violence d'une averse sur ce champ de bataille. L'auxilia de Nojù encaissait les assauts incessants de ces lames de ténèbres.
Effrayés à l'idée que le bouclier magique ne tienne pas jusqu'à la fin de ce déluge métallique, nous restions sur nos gardes, fixant le sommet de l'auxilia qui commençait à se fissurer.
Le sort de notre adversaire prit fin quelques instants avant celui de ma sœur.
Toutes ces sueurs froides m'épuisaient. L'armée nous regardait toujours en silence, immobile.
Lusio se tenait à distance de nous, son hilarité lui laissait le souffle court.
— Haha...hahahahahahahahahahahahahaha ! Armure géante des ombres !
Son regard était terrifiant. Une violente folie dormait en lui, et la perversité de ses ténèbres l'avait finalement réveillée.
Nojù commençait elle aussi à perdre son calme.
— Des ombres, des ombres, toujours des ombres ! Pourquoi tes armures géantes ne sont pas en chocolat ?!
— Nojù... Ce n’est pas le moment...
Je ne pouvais rien faire pour la rassurer. Je ne pouvais rien faire pour me rassurer moi-même. Cela ne faisait toujours qu'empirer.
Une armure géante se dressait, presque à l'étroit dans cette immense salle. La machette que ce géant portait était si massive qu'elle ne pouvait plus qu'être une arme contondante. Il commençait à la lever. Il aurait pu toucher le plafond avec.
Transis d'horreur, on ne pouvait plus que contempler le pouvoir impressionnant de Lusio.
— Non...pas comme ça ! désespérai-je. MAGNA AUXILIA EIUS !
Le bouclier ralentit à peine l'arme effroyable du garde géant. Elle se heurta au sol et le traversa dans un grand fracas. Nous fûmes tous deux projetés par l'impact dans des directions opposées.
Je m'étais retrouvé couché sur le dos, et sentais une vive douleur dans mes côtes. J'essayais de retrouver mes esprits. Alors que je me redressais dans la souffrance, une soudaine angoisse me prit au cœur.
— Nojù ?! Nojù ?! Tu n'as rien ?!
J'entendais encore les gravats chuter alors que l'armure relevait son arme jusque sur son épaule.
Derrière la pénombre et la poussière, je pouvais apercevoir ma sœur, debout. Du sang coulait le long de son épaule.
— Ne t'en fais pas pour moi ! Je peux encore combattre !
Terrifiée par notre funeste adversaire, elle se devait de faire face avec plus de hardiesse que jamais. Toute notre existence se jouait sur le dénouement de cet affrontement.
— Il ne se retient presque plus, poursuivit-elle. Il faut que nous en finissions au plus vite... Mais mon corps est tout engourdi... !
Il aurait pu nous massacrer tous deux si l'attaque de sa marionnette géante avait fait mouche. Je ne sais pas si j'ai encore assez de mana pour tenter quoi que ce soit... Si ça continue comme ça... Nojù et moi allons mourir...
L'abandon n'était cependant plus une option. Je le sentais au plus profond de moi : le temps n'était pas venu de céder au désespoir.
— Lucé, je pense que c'est le moment !
La demoiselle était revenue auprès de moi, la détermination dans son regard forçait l'admiration. Je devinais immédiatement quelle était son idée.
— Utilisons le sort qui ressemble à ton nom.
— Tu réalises que nous n'avons pas réussi à le lancer une seule fois pendant l'entraînement ?
En réponse à mes inquiétudes, elle acquiesça avec une ferme résolution.
— Mais cette fois-ci, ça marchera. J'en suis certaine.
Pour lancer cette attaque, il nous fallait jouer un morceau simultanément. C'était d'ailleurs un morceau que notre mère nous fredonnait dans notre enfance. Nous le connaissions par cœur, mais même ainsi, nous avions échoué. Toutes les conditions n'avaient pas dû être remplies. Qu'est-ce qui garantissait notre réussite aujourd'hui ?
— Je suis sûre qu'à nous deux, nous pouvons le faire, m'assura Nojù. On forme une équipe de choc, tu ne penses pas ? Rien ne peut nous résister aussi longtemps que nous sommes ensemble !
La douceur surprenante de ses mots raviva l'espoir que je croyais perdu. Un miracle nous séparait de la victoire. Mais en l'entendant, j'eus l'impression que nous étions capables de le provoquer. Nojù me parut plus resplendissante que jamais.
— Je ne laisserai pas cette histoire se terminer comme ça... Je suis prête à tout, pourvu que tu vives et que tu sois heureux, Lucé !
Sa flûte-double brillait intensément. En laissant parler son cœur, la demoiselle pouvait réussir ce sort ultime. Et il fallait que je puisse en faire autant. Je ne pouvais pas douter. Nos battements ne faisaient plus qu'un.
— Ne dis pas des choses pareilles ! la corrigeai-je. Nous repartirons ensemble, c'est la seule chose à faire !
La princesse esquissa un maigre sourire, et murmura des mots que je ne pus entendre.
Nos regards se tournèrent vers Lusio dont la curiosité l'avait poussé à rester inactif. Au milieu de l'armée des ombres, nos instruments s'illuminaient. Nous prîmes une grande inspiration.
— LUCEAT AMICITIA ICTUS !
L'incantation résonna à travers l'obscurité.
Un cercle lumineux de toute beauté se dessina au sol, sous les pieds de notre adversaire. Il se parait progressivement de complexes motifs de lumière, et devint rosace.
Nous commencions à jouer cette mélodie chargée de nostalgie. Nous ne pouvions pas craindre une seule fausse note, tout se décidait maintenant. Notre adversaire n'était pas indifférent. Cette magie semblait l'atteindre au plus profond de son être. L'espace d'un instant, cette poigne sombre autour de son âme sembla se relâcher.
— Cette mélodie à elle seule est un poignard à mon cœur, soupira-t-il. Mais qu'en est-il de votre fameux sort ?
L'étrange mélancolie s'était provisoirement supplanté à sa folie, et ne voulait plus quitter son visage. Pourtant, sa confiance en lui demeurait intacte. Il ne sentait pas encore le danger qui le guettait.
Un portail d'énergie s'ouvrit au sommet de la pièce. C'était le passage entre le monde des hommes et celui des dieux, j'en étais convaincu. De la lumière s'y concentrait, tellement de lumière. Lusio levait lentement la tête, éblouit par ce mystérieux phénomène.
— Qu-qu'est ce que... ?!
L'empereur de cette tour bondit quelques mètres en arrière pour sortir du cercle sur lequel il se trouvait. Mais cela s'avéra inutile. La clarté divine était toujours sous ses pas. Il finit par s'arrêter, comprenant qu'il ne pourrait jamais y échapper. Avec un certain recul, il se résigna et continua de regarder vers le haut, au centre de la grande cible.
— Rien ne peut tromper cette lumière...
L'armure géante se positionna au-dessus de son maître, prête à tout encaisser.
Quand l'éclat céleste arriva à son paroxysme, un immense rayon jaillit dans un tumulte éblouissant. Tous ceux présents dans la pièce se sentirent absorbés par la quantité astronomique d'énergie qui venait d'être libérée.
— Prison des mille armes des ombres !
Réalisant pleinement la puissance de la frappe qui l'attendait, notre ennemi forma un bouclier bien plus robuste que le précédent. Une forteresse de ténèbres. Le garde géant se désintégra sans avoir pu lutter, et le rai de lumière continua sa route pour frapper le dernier rempart de Lusio.
En un flash, tout fut balayé dans une explosion sans précédent. Chaque armure se disloqua dans ce torrent divin. La déflagration avait calciné toutes ténèbres entre ces murs.
Après cette onde de choc éblouissante, il n'y avait plus que du noir et du silence.
-6-
Ai-je perdu conscience ?
Nous avions joué ce morceau avec toute notre âme, mais n'avions qu'à peine pu profiter de ce spectacle angélique. Le choc n'avait épargné que la tour elle-même, démontrant que cette lumière avait une volonté propre.
Mon corps tout entier était endolori, mes oreilles sifflaient, mais mon cœur battait encore.
Des débris recouvraient les pierres grossièrement taillées qui pavaient cette salle. J'aperçus enfin Nojù, étendue par terre. Mon esprit s'apaisa quand je la vis se relever malgré ses blessures.
C'est...fini... ?
— Lucé... On l'a... ?
Elle n'en revenait pas non plus. Tout était inerte autour de nous. Nos chances de succès étaient si minces que le désespoir aurait pu nous happer à chaque instant. Mais bien que ce fut difficile à croire, tout indiquait notre victoire.
— Oui... Je crois bien...
Toujours abasourdi, je fixais ma petite sœur. Les larmes montèrent à ses yeux. Elle avait tenu bon jusqu'à la fin. Elle était restée forte bien assez longtemps. Nojù pouvait à présent relâcher tout ce qu'elle avait accumulé.
La jeune fille se jeta dans mes bras avant même que je n'ai eu le temps de me relever, et éclata en sanglots.
Ses grands cris me brisèrent le cœur, et bien assez tôt, mes yeux me piquaient. Pour moi aussi, cela avait été beaucoup d'émotion. Je l'étreignis à mon tour, délicatement.
On resta ainsi une minute entière. Nous n'avions plus besoin de mots. Nous comprenions nos sentiments respectifs comme si nous les partagions. C'était cette force qui avait rendu ce sort possible.
La princesse s'essuyait les yeux tandis que je me relevais. Il était temps pour nous de rentrer. Je constatais l'état déplorable de nos vêtements et soupirai. Je savais mes réserves magiques au plus bas, et mon corps engourdi avait besoin que je le motive à bouger.
— Allez, ce n'est pas tout à fait fini, nous devons quitter cet endroit.
Je me tournais vers les portes.
En les apercevant, je me retrouvai instantanément pétrifié. Mon regard était rivé sur les ténèbres qui scellaient encore la seule sortie possible.
Mon sang se glaça.
Autour de nous, les armures se rassemblaient. Leurs corps et leurs membres revenaient à leur place. L'armée avait été décimée, mais une quinzaine de gardes avaient survécu.
Non...
Il y avait un homme debout parmi elles. Son corps svelte se démarquait de ceux de ses invocations. Au sommet de cette robe en piteux état, le visage ensanglanté de Lusio nous observait, les ténèbres l'avaient corrompu. Son aura néfaste s'agitait autour de lui.
Non... Après tous nos efforts...
— C'est trop tard... cracha Lusio. C'est trop tard !
Une terrifiante démence transparaissait dans ses mots. Il ne se contrôlait plus. Notre ennemi attrapa sa tête d'une main.
— GUERRIER GÉANT AUX MILLE ARMES DES OMBRES !
Nojù regardait atterrée les armes qui s'élevaient au-dessus de Lusio. Il y en avait de toutes les formes, de toutes les tailles. La créature qui en résulta n'était pas loin de toucher le plafond. Elle souleva une hache démesurée. Cette aberration humanoïde se tourna vers nous.
Nous n'avions plus de raison d'espérer. Quand la créature se mit à courir, le moindre de ses pas nous faisait perdre l'équilibre. Elle abattit précipitamment son arme sur le sol. Nous fûmes de nouveau séparés par l'onde de choc.
Ma sœur avait réussi à esquiver les débris projetés. Derrière elle, à l'autre bout de la pièce, Lusio se rapprochait lentement, son visage était inhumain. La pointe de sa hallebarde s'était tournée dans la direction de Nojù.
— Lucé ?!
Elle poussa un tragique cri de détresse, priant pour que j'aie survécu. La pauvre demoiselle était sous le choc.
À une vingtaine de mètres, je gisais parmi les décombres. L'horreur gigantesque levait une fois de plus sa hache, j'étais sa cible.
— Lucé !!
Se refusant à pleurer, elle serra la flûte-double dans sa main gauche.
Je rampai misérablement en direction de ma lyre, qui n'était pourtant qu'à une dizaine de pas. Un coup à la tête m'avait sonné.
— ...Ne t'occupe pas de moi, Nojù... Fuis par la brèche qui s'est ouverte dans le sol...! Il va te tuer...!
Je ne voyais plus d'issue pour moi. Je pouvais peut-être lancer un dernier sort pour faciliter son évasion. Seulement si j'étais capable d'atteindre mon instrument à temps.
— Ne dis pas ça ! Je ne t'abandonnerai jamais !
Terrorisée par la cruauté de cette scène, elle restait immobile, tiraillée par un dilemme dont j'ignorai tout.
— PARS !
Ma supplication était rendue inaudible par l'hilarité démoniaque de Lusio qui tendait son bras armé derrière lui, prêt à lancer la hallebarde.
La hache du guerrier ne pouvait pas aller plus haut. J'assistais impuissant à ma fin tandis que je me débattais pour m'approcher de ma lyre. Je ne pus l’atteindre à temps.
Je tendis malgré tout le bras, j'aurais presque pu l'effleurer.
— Adieu !!!
La lame tomba de tout son poids comme la foudre du jugement. Je savais au plus profond de moi que ce sentiment terrible était mon tout dernier.
J'entendis alors ce cri derrière moi.
— GIGA AUXILIA EIUS !
Ce hurlement fit trembler mon corps entier. Je pouvais ressentir toute la douleur qu'éprouvait ma sœur dans cette incantation. Non, c'était bien plus que sa douleur.
Une soudaine lumière m'éblouit.
Un majestueux dôme de lumière orné de mille couleurs m'entourait. Ce joyau serti des pierres les plus précieuses me recouvrait. L'arme de l'immense guerrier se désintégra au contact de ce monument à la beauté inégalable. L'éclat du bouclier repoussa le titan désarmé. Cette lumière sans faille formait la protection absolue.
Tout autour de moi, je pouvais voir des formes, et des teintes éblouissantes. Cette vision angélique apaisait tous mes maux. Pendant quelques instants, les ténèbres n'étaient plus.
Mais quand le calme revint, l'obscurité s’installa sans un bruit.
J'entendis ensuite le son du bois frappant la pierre. Et ce son résonna, encore, et encore.
La flûte-double était au sol, fendue par l'impact.
Je me tournais vers ma sœur, bouleversé. Elle se tenait encore debout, mais tout son corps était paralysé et tremblait. Elle était allée au-delà de ses limites magiques.
Mon regard rencontra le sien. Des larmes coulaient le long de ses joues, mais un maigre sourire se dessinait paisiblement sur son visage, tandis qu'elle luttait pour rester debout.
— No...jù... !
La gorge nouée, mon cri n'atteint pas ses oreilles. Mais elle ne me quittait pas des yeux, et délia les lèvres péniblement.
— Je ne peux...plus...bouger. Je suis... désolée... !
La vision qui suivit se grava dans mes yeux à jamais : la hallebarde transperça le cœur de Nojù.
Poussée par l'élan du projectile, elle se laissa tomber en arrière. L'arme des ombres se désagrégea dans le silence, elle avait rempli son rôle.
Ma sœur était au sol, elle ne bougeait plus. Le monde s'arrêta.
Perdu, je me hissai à la force de mes bras pour tenter de la rejoindre. La terreur qui m'animait était sans précédent. Les gardes des ombres se mirent en travers de mon chemin. De là où j'étais, je pouvais encore la voir une dernière fois.
La jeune fille tournait la tête vers moi dans un ultime effort. Je n'oublierai jamais le visage qu'elle me montra ce jour-là. Le tout dernier sourire de ma sœur.
— S'il te plaît... Je t'en prie... Lucé...
Avec toute la délicatesse qui la caractérisait, elle étendait son bras dans ma direction, comme pour me consoler. Elle savait n'avoir qu'un instant pour me transmettre la dernière pensée qui l'obnubilait.
— Lucé... Lucé... Vis...
Sur ces mots, elle ferma les yeux et laissa sa tête reposer contre la pierre.
Je hurlai alors de toutes mes forces, moi qui pensais avoir perdu la voix à jamais.
Ce hurlement était si féroce qu'il en fit frissonner Lusio. Une partie de lui semblait se rendre compte de l'horreur qu'il venait de commettre. Son regard froid était chargé de culpabilité.
— J-j'espère que ça t'aura servi de leçon... !
Il n'osait pas interrompre ce sanglot déchirant, et ses mots s'étaient tus entre ses lèvres pincées.
La raison m'avait abandonné. Je n'étais plus capable de penser. Mais, sans que je ne sache pourquoi, ma main attrapa l'instrument encore chaud qui était arrivé jusqu'ici.
— Qu'est ce que tu fais... ?
Il semblait se blâmer lui-même en m'interrogeant. Le guerrier titanesque s'interposa entre Lusio et moi. Je m'apprêtais à souffler de toutes mes forces dans la flûte-double.
— GIGA...ANGUEM IRIDIS !!!
Jaillissant dans un torrent de lumière et de larmes, un cobra irisé s'éleva dans les airs, et se retrouva à l'étroit dans cette pièce qu'il illuminait de toute sa puissance. L'empereur en resta sans voix. La majesté de cette créature magique semblait même intimider le guerrier géant. Elle se fit l'émissaire de la tourmente qui assaillait mon âme. La dernière attaque de celui que j'étais.
Le reptile, dont les écailles se teignaient d'un rose éclatant prit pour proie l'assassin de ma sœur. Il savait d'instinct la menace que représentait cette ultime incantation.
— PRISON DES MILLES ARMES DES OMBRES !
La morsure de la bête pulvérisa les ténèbres sous toutes leurs formes. Réduisant l'intégralité des créations de Lusio à néant. Une explosion retentit dans toute la forêt d'Azulith.
Tout le village s'interrompit dans ses activités en entendant la détonation qui accompagna la percée de la tour par le Giga anguem. Le cobra s'envolait haut dans les cieux sous le regard perdu des habitants, puis disparut parmi les nuages.
De lourdes pierres frappèrent le sol. Tout n'était plus que désolation au troisième étage.
Ma conscience s'était évanouie dès l'instant où le serpent avait ouvert ce trou béant dans la tour.. Sur mon visage, on pouvait lire que je venais de perdre ce que j'avais de plus précieux.
La douce chaleur de l'été pénétrait désormais dans la pièce. Le soleil éclairait un homme seul au milieu de la destruction. Il se dressait au-dessus du corps du prince, la respiration haletante, et le regard froid.
-7-
Quand la fumée fut dissipée, une porte s'ouvrit.
— Chef, chef ! s'égosilla Frem, qui venait de débouler dans la pièce en ruine.
Le sbire de Lusio venait d'apercevoir ce dernier, et resta sous le choc en voyant l'étendue des dégâts, ainsi que l'état déplorable de son chef qu'il considérait comme invincible.
— Voilà, tu as eu ce que tu voulais... cracha l’illusionniste avec amertume, sans se tourner vers celui à qui il s'adressait.
Après m'avoir observé quelques secondes, l'empereur repartit vers le quatrième étage, le visage fermé.
— Tout va bien, chef ?! Me dites pas que c'est ce gars qui- ?!
Le bandit débordait d'énergie, et ne comprenait pas ce qui s'était passé pendant son sommeil.
— Je me retire pour le moment, soupira Lusio, je te laisse le commandement, Baldus. Et ramène-le au donjon.
— Allez-y chef... répondit Baldus, les yeux encore vitreux. On s'occupe du prince.
Mon premier adversaire baillait ouvertement devant son supérieur, qui s'était à peine retourné pour transmettre ses consignes. Il laissa ses deux hommes pour rejoindre ses appartements.
Frem ne remarqua que maintenant la présence de son binôme.
— Baldus, t'es vraiment qu'un salaud ! Tu m'aurais laissé le massacrer, on n'en serait pas là !
Baldus faisait la sourde oreille aux accusations de Frem.
— Ils le voulaient en vie, non ? Et puis, c'est pas une faiblarde comme toi qui aurait pu tenir tête à un gars qui a mis le chef dans cet état.
L'homme aux somnifères admirait le chaos autour de lui.
— Quel foutoir. Et dire que quand je l'ai affronté, ça avait l'air d'être son premier vrai combat.
— On aurait eu une chance alors ! renchérit Frem.
Baldus garda pour lui le fait qu'il m'avait laissé passer. Il se mit à fouiller parmi les gravats.
— Eh, tu m'écoutes ?! s'impatienta le jeune homme au marteau. Mais...qu'est ce que tu fous ?
Plutôt que d'attendre une réponse, Frem se mit à soulever des pierres avec lui.
— Je cherche. Il devait être avec sa sœur pendant le combat, je me trompe ?
Quelque chose semblait inquiéter ce barbu malodorant.
— Eh, j'en sais rien, moi, je DORMAIS ! Après... Le chef avait l'air de dire qu'on devait ramener le prince au donjon, mais il a rien dit concernant la fille.
Le jeune bandit se calma en comprenant les raisons qui poussaient son compagnon à déplacer des roches.
— Oh... Tu t'inquiètes pour ta sœur, c'est ça ? T'en fais pas, va ! On demandera au chef de nous laisser lui rendre visite à Lucécie. Ressaisis-toi, bon sang de bois !
Malgré sa tentative, Baldus était toujours contrarié.
— Regarde, il tient une flûte. Et y a un sac à côté de ce gros tas de débris. C'est sûrement celui de la princesse...
— Oh, bah ça c'est cool, tu vois ! On fait moit-moit par contre !
Baldus soupira. Il n'essaya même pas de lui expliquer la raison de sa remarque.
— Crève. Je vais tout mettre dans celui du Prince. J'ai toujours rêvé de mettre un sac sans fond dans un sac sans fond.
Plein d'amertume, Baldus se rendit à l'évidence, et tourna ça à la plaisanterie.
— Rah, mais quel rabat-joie ! grogna Frem.
Celui-ci avait arrêté de fouiller et croisait les bras, mécontent.
Un nouvel arrivant pénétra dans la pièce par l'autre entrée. La porte lui resta entre les mains.
— Frem ? Baldus ? Mais qu'est ce qu'il s'est passé ici ?
Le bandit au charmant visage qui gardait la salle des cachots était encore sonné, et se recoiffait soigneusement avec un peigne.
Plutôt que de lui répondre, Frem éclata de rire en voyant le visage de son complice.
— Nÿzel ?! Tu t'es fait tabasser ou quoi ?!
— M'en parle pas ! grommela celui qui venait de se faire appeler Nÿzel. Ces deux fourbes m'ont attaqué pendant que je parlais. Mais on dirait bien que le chef les a remis à leur place.
Le bandit bien trop raffiné regardait autour de lui, hochant la tête avec satisfaction. Il était toujours agacé par ce qui lui était arrivé.
— Dire que je gardais tranquillement la princesse en prison. J'en connais une qui va jeûner tant que c'est mon tour d'être aux geôles. Déjà qu'elle m'a mordu au sang quand je l'ai enlevée !
Frem se retourna vers Baldus, qui tirait une tête d'enterrement, puis revint vers Nÿzel, gêné à l'idée d'annoncer lui-même la nouvelle.
— Ah ben, en vrai, Nÿzel, elle mangera plus grand chose la fille. Elle a dû mettre le chef en rogne, lui qui parlait de tuer personne si possible.
Plutôt que d'apprécier la réflexion du bandit au marteau surdimensionné, le gardien des geôles semblait indigné au plus haut point.
— Mais elle avait quoi...quatorze ans ?! Dis-moi que tu ne parles pas sérieusement !
Frem semblait prendre le reproche pour lui et ne savait pas quoi répondre. Ils s'interrogèrent sur les actions de Lusio pendant quelques instants.
— Bah, l'autre gamin est en vie... soupira Baldus.
Loin d'être sustenté par cette vérité, l'homme me lançait un regard empli de culpabilité.
Ils me ramenèrent à l'extérieur de la tour et me déposèrent dans une charrue.
— Eh hop, direction la prison !
Toujours peu soucieux de l'atmosphère ambiante, Frem parvenait à garder sa bonne humeur.
Trois personnes vinrent à leur rencontre.
— Baldus, mon petit Baldus, vous emmenez le prince au donjon ?
Désinvolte comme à son habitude, la grand-mère fumait encore sa pipe avec satisfaction.
Ce fut Frem qui répondit le premier, surpris de réaliser que la grand-mère m'avait aussi affronté.
— Mais comment vous avez-pu le laisser passer, Mamie ?
— Eheheheh, eh bien, il était tenace le bougre, et nous, nous voulions un peu d'exercice.
Les deux grands gaillards qui la suivaient ne paraissaient pas aussi détendus que la vieillarde. Ils étaient au comble du désespoir.
— Mamie... Alors, elle est vraiment...? désespéra Duxert.
— Mamie... Il est peut-être pas trop tard... larmoyait Brakmaa.
Leurs interrogations confirmèrent les craintes de Baldus.
— Vous avez tout vu... ?
— Tout, confirma la grand-mère d'un air grave.
— Et qu'est-ce qui est arrivé à la princesse... ?
Les deux culturistes autour de la grand-mère chouinaient en attendant la réponse de Mamie.
Leur faible moral disait tout sur ce qu'il s'était passé.
— Oh, ça suffit ! s'emporta la grand-mère. Duxert, Brakmaa ! Vous avec l'air de deux chiffes molles qui se laissent taper dessus !
Ses réprimandes parurent injustifiées aux autres bandits. Les deux hommes n'étaient pas prêts à encaisser des mots aussi durs. Leur comportement avait créé une atmosphère de gêne parmi les malfrats présents. La vieillarde souffla une épaisse fumée vers les cieux.
— Ah, je n'aurai pas dû vous montrer ça. J'imagine que le quatrième spectateur est le seul à avoir apprécié...
D'un air sévère, elle fixa le haut de la tour. Après un temps, elle se tourna vers la forêt.
— Et toi, qu'en as-tu pensé...?
Ce n'était que des pensées à voix haute, mais cela attisa la curiosité de Frem. Avant qu'il ne dise quoi que ce soit, Baldus lui fit signe de monter dans la charrette.
Nÿzel les observa s'éloigner, puis fixa le sol, pris de dégoût.
Ce fut à peu près à ce moment-là que je me réveillai. Je sentis en premier lieu que l'on m'avait fait boire quelque chose. Certainement dans le but de me forcer à survivre au contrecoup de mon attaque. J'allais sûrement me rendormir pour quelques jours et me retrouver captif.
Les derniers moments avant ma perte de conscience étaient confus, mais ils occupaient mon esprit. Je finis par entendre le bruit de l'eau. Je me rendis compte que j'étais ligoté. C'était assez sommaire et rien ne pouvait m'empêcher de bouger. Mon prochain choix était instinctif. Je me jetai de la charrue en marche au bon moment.
— Baldus ! paniqua Frem. Le prince ! Il vient de se jeter dans la rivière ! Arrête la charrue !
L'expression que lui rendit le chauffeur était infiniment complexe. Il ne semblait cependant pas surpris.
— Bah, c'est trop tard. Il y a une cascade juste après le pont, il sera mort bien avant qu'on puisse le rattraper.
Il paraissait avoir accepté la fatalité sans difficulté, ce qui révoltait encore plus son binôme.
— Nan mais quoi ?! Tout ça pour ça ?! On s'est tués à la tâche et on n'en a gardé aucun en vie ?!
Il rapprocha autant que possible sa bouche de l'oreille de Baldus qui était passablement irrité par sa gueulante.
— Bah, le chef pourra toujours faire comme si on les détenait en otage, ou un truc du genre...
Le bandit dégarni fronça alors ses sourcils broussailleux.
— Eh puis surtout, toi t'as rien foutu, espèce d'ordure ! Alors la ramène pas !
— La faute à qui ?!
Frem ruminait sa frustration en réfléchissant aux conséquences de ce dernier imprévu.
— Me dis pas que t'as encore laissé le sac du prince sur lui ?! C'est comme ça qu'il a pu s'échapper la dernière fois, j'suis sûr ! À cause de tes conneries, on va passer un sale quart d'heure !
Baldus considéra cette affirmation, avant de hausser les épaules.
— Bah, m'en fous.
Et la charrue poursuivit son chemin.

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