Chapitre 0 - Les promenades du prince (6/6)
-6-
Après un bain, cette étrange sensation se dissipa. Toutes ces peurs, ainsi que cette flamme qui me faisait avancer, tout s'était évanoui. Je ne voulais plus bouger d'un pouce. Tant pis si je devais revenir à ma vie de Prince, il y avait toujours la musique.
Affalé sur mon lit, je repensais à mon rebec.
Puisses-tu trouver la paix dans un monde meilleur, mon vieil ami.
Ce n'était pourtant pas pour lui que j'étais encore en vie. C'était pour celle qui me l'avait offert.
La porte de ma chambre fut pratiquement arrachée par la violence avec laquelle on l'avait ouverte. Je sortis de ma torpeur en entendant un cri familier.
— Lucééé ! Lucééé !
La jeune fille qui venait de débarquer dans ma chambre était bouleversée, mais toujours pleine d'entrain. Elle haletait, sans me quitter du regard, une main sur le genou, l'autre sur la poignée. Son étrange coiffure se composait de deux couettes dont les mèches menant aux rubans pendaient gracieusement sur les côtés de son visage, mettant en valeur les grands yeux débordant d'énergie qui la caractérisaient. Ses cheveux étaient plus clairs que les miens, tout comme ne l'était le vert de ses iris.
— Nojù...
Lui faire des reproches sur la façon dont elle avait traité la porte ne me vint même pas à l'esprit. Je ne savais pas comment réagir.
La demoiselle se jeta sur moi en sanglots. Elle gémit ainsi pendant quelques minutes sans rien ajouter. Et je restai immobile, à l'observer. Elle savait pourtant que j'avais horreur de tout contact physique, mais je ne pouvais absolument pas me permettre de dire quoi que ce soit dans une telle situation. Soyons honnêtes, je n'en avais pas l'envie.
— J-je vais bien, pas la peine de faire une telle scène...
Je tentai de la repousser sans grande conviction. Elle m'inspecta sous toutes les coutures, l'air inquiet. Son corps frêle n'avait rien de particulier pour une fille de 14 ans. Il devait s'agir d'une des rares personnes que je ne pouvais tout bonnement pas détester. J'ai nommé Nojùcénie Mélystel de Lucécie, fille du duc de Lucécie. Ma petite sœur, pour faire simple.
Elle se décida enfin à parler, la voix nouée par le chagrin.
— Tu es blessé...
Cette jeune fille pouvait difficilement se retenir de hurler plutôt que de parler en temps normal. L'entendre ainsi faisait peine.
— Ne me regarde pas comme ça. Je n'ai rien de bien méchant, à vrai dire, je...
Son regard humide me fixait intensément, ma prochaine réponse n'était pas à prendre à la légère.
— Hm, eh bien, je me suis perdu en forêt en allant chercher la lyre qu'un oiseau m'a dérobée, puis je suis tombé dans un ravin, mais rien de très dangereux.
Elle s'essuyait les yeux pendant que je cherchais mes mots, puis retrouva un peu de sa bonne humeur.
— Vraiment ? Ce n'est pas un peu tiré par les cheveux comme histoire ? Un oiseau qui vole des lyres, et puis quoi encore ? Eh ! Mais, comment tu as fait pour survivre pendant trois jours ? Raconte, raconte !
Elle s'agitait sur mon lit comme si elle n'avait plus de raison de se retenir.
— Eh bien, j'ai cueilli des fruits dans la forêt, et...des...gnomes ?...m'ont un peu aidé.
Je n'étais pas en état de faire des mensonges plus crédibles. De toute évidence, ça lui avait suffi. Ses yeux scintillaient à l'annonce des gnomes.
— Tu me fais marcher ?! Des gnomes des bois ? Je n'en ai jamais vu, quelle chance ! Aaah, ça y est, je suis jalouse ! Si seulement Père nous laissait sortir librement. On pourrait traverser grottes et forêts, à la recherche de nouveaux compagnons pour nous rejoindre dans de palpitantes aventures !
Cette fille s'enflammait bien trop vite.
— Ce n'est pas aussi drôle que ça en a l'air. Si c'en a l'air. Je peux te dire que les bains et les lits du palais sont des trésors dont on sous-estime les bienfaits. Et la cuisine aussi.
Elle hocha la tête avec conviction.
— Hm, hm ! La cuisine, en effet ! Mais rien de tel que l'aventure pour apprécier le confort, non ?
Ma sœur était réellement à l'opposé de moi. Mon manque d'enthousiasme ne semblait jamais l'affecter. Son sourire était à présent indécrochable. Je détournai le regard, visiblement gêné.
— Dis, Lucé... Tu sais quel jour on est aujourd'hui ?
Sa grosse bouille enjouée laissait deviner la teneur de cette question.
— Je crois que je vois où tu veux en venir, mais pour être franc, je ne sais littéralement plus quel jour on est.
Elle pouffa de rire. Nojù était loin de ce qu'on attendait d'une princesse, mais son hilarité avait toujours quelque chose d'étonnamment gracieux. Je restais hébété de l'entendre de nouveau. N'était-ce pas ce que j'avais entendu dans les profondeurs du souterrain ?
— Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?
Fidèle à moi-même, j'accueillis sa réaction avec la plus grande indifférence. J'étais incapable de réaliser quel sentiment se cachait derrière ce rire. La jeune fille agitait vigoureusement la tête de gauche à droite.
— Non, ce n'est rien ! C'est tout de même impressionnant que tu aies perdu toute notion du temps en seulement trois jours.
Trois jours... C'est ce que père a dit tout à l'heure. Ce qui fait que j'ai dû passer environ deux jours sous terre.
Mes souvenirs étaient encore confus. Nojù m'observait silencieusement pendant mes réflexions.
— Aujourd'hui, c'est le soir où tu m'apprends à jouer de la flûte-double !
Avec son entrain habituel, elle me rappela à la réalité.
— Ah ? Vraiment ? Est-ce bien raisonnable de faire comme si mon quotidien n'avait pas été brutalement interrompue ? Bon, on verra après le dîner alors.
Elle bondit sur ses pieds, ignorant mes élucubrations.
— Entendu !
Puis repartit en courant.
Quelle énergie...
Elle s'arrêta subitement de l'autre côté de la porte, sa main couverte de bandages tenait la poignée avec hésitation.
Je me laissai retomber sur mes oreillers.
Je suis exténué, moi. Si je reviens dormir directement après le dîner, elle n'insistera sûrement pas.
Les images de ces derniers jours me revinrent successivement en tête, alors que je fixais calmement le plafond.
...Non. Tout bien réfléchi, je peux bien rester éveillé jusqu'à la fin de ce cours.
— Hum... Lucé... ?
Je me redressai rapidement, surpris de l'entendre encore parler à voix basse.
— Tu es encore là ?
Elle hocha discrètement la tête.
— Oui...
Ma sœur prit le temps de chercher ses mots.
— Tu sais, ce n'est pas à tes instruments que tu manques quand tu es loin du palais. Je suis contente que tu sois revenu sain et sauf !
Elle conclut cette phrase par une chaleureuse risette.
— Tu seras prudent à l'avenir, hein ?
Cette étrange sensation me faisait lentement fondre de l'intérieur. Je ne pouvais qu'acquiescer bêtement.
— J'essaierai.
Elle referma enfin la porte, l'air enjoué.
Je pris quelques secondes encore pour réfléchir, mais fus interrompu par les lourdes clameurs de mon estomac.
Le dîner n'arrivera pas trop tôt.

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