Chapitre 0 - Les promenades du prince (2/6)

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Dans une étrange confusion, forêt aux traits de charbon, immensité de solitude, quelques réminiscences hors du temps s'estompaient alors que mes sens resurgissaient, guidés par cette odeur de bois poussiéreux qui me ramenèrent à la surface. Du tissu retenait fermement mes poignets et mes chevilles en deux nœuds.

Un regard dans la pénombre de ce qui n'était qu'une cabane m'indiqua qu'on m'avait négligemment jeté dans ce débarras. Plus je réalisais la gravité de ma situation, plus je me contorsionnai. Tout prince que je fus, je n'avais plus l'air que d'un ver de terre mourant. Peut-être que ma dignité m'invita à cesser de me mouvoir, à moins que ce ne fut une autre forme de lucidité, celle qui me murmurait que la panique n'était jamais de rigueur.

Et puis, ce qui avait précédé mon réveil m'avait laissé les yeux humides, le cœur lourd, et m'agiter me semblait vain.

Je posai mon crâne contre les planches de bois, de guingois, et ma respiration se calma jusqu'au retour du silence.

Enlevé pour des raisons politiques... ? Je n'y crois pas... Serais-je vraiment sorti au pire moment ? Si ce corbeau n'était pas un complice, alors quel cruel coup du sort.

Il n'y avait rien que je puisse faire. Ce n'était pas mon rôle de me protéger, il y avait déjà tant d'employés au palais pour s'assurer qu'il ne nous arrive rien. Monter sur la grande terrasse du toit sans être essoufflé me demandait déjà toutes mes ressources. J'avais boudé les arts martiaux, et où que je sois, je n'avais probablement pas les compétences pour rentrer chez moi en vie. Si j'avais supposément au moins des prédispositions pour la magie grâce à mon hérédité Nefolwyrth, mon père s'était toujours opposé à ce qu'on tente d'éveiller notre don.

N'ayant pas conscience du temps qui s'écoule ici, je me doutais pourtant bien que cette situation était provisoire. Et celle-ci était une aubaine : il n'y avait pas un souffle, pas un toussotement au dehors. J'étais laissé sans surveillance.

Maintenant que j'étais sale et débraillé, je pouvais agir sans plus me soucier de rien d'autre que de ma survie. Même les mains liées dans le dos, par un effort de souplesse, je pus dégager le sac plat que je portais contre ma peau. C'était un sac d'un vert envoûtant, assez large pour faire la moitié de mon tour de taille, mais peu profond en apparence. Il se portait en bandoulière, et le garder sous toutes les couches de mes vêtements aurait pu paraître surprenant pour quelqu'un qui ne savait pas ce dont il s'agissait : c'était un sac de thornecelia.

Cadeau de l'archimage de notre cour, les fibres végétales qui le composaient avaient été cousues avec finesse, mais le tour de force résidait dans l'enchantement supérieur qui avait été appliqué à cet objet. Mes mains nouées s'y enfoncèrent maladroitement, plus loin qu'on n'aurait pu s'y attendre. Oui, c'était un sac sans-fond.

Le temps d'en arriver à cette position ridicule, j'avais eu tout le loisir de penser à ce qui pourrait me sortir de là. Un couteau ? L'évidence même. J'ignorais si je pourrais libérer mes bras, mais mes jambes peut-être. Et c'est ce que je fis, au prix de bien des efforts. Mes mains étaient toujours ceintes, mais je pus étirer le bas de mon corps jusqu'à me faire une crampe. La crainte qu'on vienne me chercher n'était jamais loin. Je devais trouver un moyen de sortir de cette cabane où j'étais supposément enfermé.

Ma prochaine idée fut une lampe à huile, bigrement efficace, mais le risque de me retrouver les bras carbonisés me persuada d'y renoncer. Le couteau avait entamé les liens de laine, peut-être que forcer comme un sourd pourrait finir par faire l'affaire. J'en profitais pour repenser à la liste de ce que je gardais dans ce sac. C'était un document indispensable puisque tout objet oublié était perdu à jamais dans cette étrange dimension.

Le prochain éclair de génie me laissa perplexe. Comme si plus rien n'avait de sens, je finis par hausser les épaules et réussis à sortir la boîte sonnante d'Archibold du sac. Un cube de métal sur pieds, quelques aiguilles et chiffres gravés, sans raffinement ni élégance, ce n'était qu'un prototype.

Alors que les horloges se démocratisaient dans tous les foyers nobles, notre bon Archimage avait expérimenté un modèle qui fonctionnait entièrement par magie. J'ignorais à quel point elle était précise, mais monsieur Von Schweizig vantait ses qualités comme il le faisait avec tout ce qu'il créait, ce pourquoi je ne croyais plus en ses mots.

Après tout, il était plus connu sous le surnom de « L'Artificier », car peu importe leur nature, toutes ses inventions se révélaient être d'instables explosifs. Pourquoi avais-je seulement accepté de garder son prototype ?

La boîte prit vie rien qu'en abaissant un petit levier. Ses aiguilles s'emballèrent rapidement et, élançant tout mon corps, je frappai de la botte pour l'envoyer à l'angle opposé de celui où je tentais de me cacher, derrière une étagère éventrée.

La boîte émettait un son inquiétant, de plus en plus fort, vibrait, frappant les planches de bois au sol dans ses furieuses oscillations. La voir ainsi m'inspira un sourire malicieux, mais crispé d'une grimace aussitôt que je réalisais n'être pas suffisamment à l'abri.

Quand elle se mit à fumer et gémir comme une théière, la possibilité que je précipite ma propre fin m'effleura l'esprit.

Puis un flash. Cette lumière et ce coup de tonnerre m'avait laissé sourd et aveugle. Je ne sentais que l'odeur du brûlé, puis la chaleur de l'été.

En boule, mon corps plié dans un coin de la cabane me rassura sur ma flexibilité. J'avais survécu, et mes sens me revinrent. Les flammes sur le bois finiraient par s'étendre, mais elles m'ouvraient pour l'instant un passage suffisamment large pour que je ne rampe jusqu'à l'extérieur.

Je m'empressai de me relever, la détonation n'avait pu qu'alerter mes ravisseurs. Je m'aperçus tardivement que la porte de l'abri de fortune s'était ouverte à cause de l'onde de choc, elle n'avait jamais été verrouillée, mais il était toujours plus raisonnable de passer par l'issue que je m'étais créée.

C'était du moins ce que je croyais, jusqu'à m'y être engouffré, tout ça pour découvrir que cette cabane était au bord d'une pente rocailleuse. Dès les dix premiers mètres de dégringolade, le mot pente ne me parut plus approprié, c'était un aller-simple pour l'enfer.

Quand ce roulé-boulé prit fin, j'ignorais combien de dénivelé j'avais pu dévaler. Si mes os étaient encore entiers, les liens à mes bras avaient fini par céder. Malgré la douleur, j'étais libre de mes mouvements, et je me relevai à la lisière d'une forêt, couvert d'entailles et de crasse, je ne pouvais même plus apercevoir la cabane d'ici.

— Il s'est échappé ! entendis-je au loin. Retrouvez-le ! Il doit pas être loin !

— Mais quelle idée de l'avoir laissé là ?! À quoi bon avoir des cachots ?!

— Frem a cassé la roue du chariot, ils ont dû le laisser en plan ici !

— Quel crétin, celui-là ! Bah, on s'en tape, sors les chevaux, on va le chercher !

— C'est lui qu'a fait ça ? Il utilise de la magie explosive ?!

Le brouhaha m'était déjà lointain, mais j'en avais entendu assez pour savoir qu'il était temps de filer.

Terreux et endolori, je claudiquai un temps entre les arbres. Je longeai le pied de la falaise, il faisait frais dans son ombre. Les parfums de verdure et de bois ignoraient tout du drame qui se jouait. Le ciel se couvrait lentement, tout aussi indifférent à mon malheur.

Je haletais, progressais sans savoir où aller, et voilà que les sabots me rattrapaient.

Caché derrière un tronc, j'entendis la discussion de deux cavaliers.

— S'il est vraiment de l'autre côté de la route d'Oloriel, moi j'laisse tomber ! Pas question de retomber sur ce vieux fou !

Oloriel ? considérai-je. Je serais donc à côté du mont Azulith ? Vu que c'est encore le matin, je dois être à l'ouest. Il vaut mieux que je continue vers le sud, je ne serais en sécurité qu'en ville.

M'imaginer sur une carte m'était aisé. Je pouvais me figurer ce qui était au loin, à travers tous les obstacles, mes points de repère clés, et tant qu'il n'était question que de marcher, j'étais certain de pouvoir garder ce cap dans ma tête sans trop y penser. Je considérai ma position de départ, et y confrontai les informations que j'avais sur les environs.

Aussi silencieusement que possible, je m'écartai de la route. Ils y resteraient sûrement pour avoir plus de visibilité.

Après encore quelques mètres, je m'arrêtai. Mon cœur matraquait ma poitrine, prisonnier de ma cage thoracique. La désagréable sensation retenait toute mon attention, pas seulement par sa violence, mais par sa primeur.

Les troncs tordus autour de moi semblaient danser entre eux, invitant de leurs branches les autres à se joindre à la fête. Le vert me parut différent, comme si je le voyais pour la première fois. Tout était teinté de terreur, et de découverte.

Loin de chez moi, j'avais pu dormir tout mon soûl, je n'avais pas eu à rendre de visite, pas eu à répéter ce cycle sans fin de repas et de tracas. La mort et la captivité m'épiaient. J'étais revenu à la nature en tant que proie. Petit prince malhabile, le visage collant même là où le soleil ne m'atteignait pas, je levais les yeux vers la lumière que laissait filtrer le feuillage.

Je n'imaginais pas qui aurait pu vouloir de moi comme prisonnier politique. Notre duché était paisible. Poisons et complots faisaient parti du passé. Une autre idée me vint alors, et je la rejetai aussitôt en secouant la tête.

Rincé de sueur, je m'approchai d'une grotte, les rayons qui perçaient en de fines lames d'or révélaient le sentier qui y conduisait. J'en savais assez sur la région pour savoir qu'y pénétrer n'était pas judicieux. Voilà pourquoi je m'y engouffrai.

J'entendais encore l'agitation des cavaliers et le tonnerre lointain. Il n'y avait plus que les ténèbres face à moi, et je ne pus que jeter un œil vers la lumière du jour dans mon dos.

Personne ne devrait parier sur le fait que je sois assez idiot pour me rendre ici. Il me suffit d'attendre que les choses se calment, qu'ils abandonnent, et je pourrais reprendre la route vers le sud en paix.

Mon esprit était étrangement confus, il n'y avait plus que maintenant. Étourdi, je n'imaginais pas mon retour au palais, ni même ne me souvenais de ma soirée de la veille. Mais une pensée me rappelait toujours loin de cette forêt.

Elle doit sûrement s'inquiéter.

Cette sensation me fit me sentir plus vulnérable que jamais, mais paradoxalement, elle me poussa à m'enfoncer dans la nuit éternelle de cette cavité.

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