Chapitre 0 - Les promenades du prince (4/6)

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-4-


Je partis à toutes jambes, la fuite était ma seule chance. Pourtant, la main dans mon sac, je cherchais une idée, et finis par reprendre mon rebec, dans un projet vain, inspiré par mon désespoir.

Je me sentais toujours assez lucide pour reconnaître que poursuivi par un monstre, le plus raisonnable était de ne jamais s'arrêter.

Des escaliers tordus descendaient plus profondément que je ne pouvais le voir, et même si je n'avais pas été tant déséquilibré par ma botte endommagée, les marches inégales finirent par me faire chuter, et je roulai encore sur quelques mètres, ma tenue plus déchirée que jamais, mon corps tuméfié, quelques saignements de plus, j'étais parvenu plus bas que jamais, j'étais plus perdu que jamais. Aucune douleur n'aurait su me détourner de l'effroi de me retrouver aux confins des ténèbres.

J'ôtai ma botte usée, puis l'autre pour faire bonne mesure. Je pouvais encore me relever.

Mais avant ça, je levai la tête vers le sommet des marches, la blancheur spectrale de ce monstre se distinguait toujours du noir vibrant. Ce halo néfaste révéla à peine mon rebec, qui s'était brisé dans ma chute, et restait en arrière, comme une partie de moi.

Le marcheur l'ignora dans sa descente, le recouvrant de ce voile blanc et visqueux.

Rien ne m'était plus précieux que mes instruments. Ils ne savaient qu'exprimer la beauté, et répondaient toujours à mes sentiments de manière juste et prévisible. Je préférais leur compagnie à celle des autres, voilà pourquoi ma chambre en était remplie. Eux m'avaient tant apporté, là où les humains ne m'avaient toujours que pris.

Une pensée m'emmena pourtant loin de cet endroit. Je n'étais plus au fond d'un trou, privé d'espoir et d'avenir. Quand la peur et la douleur dominait toute autre sensation, la tristesse devenait une lueur chaleureuse, pure caresse pour l'âme.

Je ne quittais plus le rebec brisé des yeux, devenus humides.

...Je ne peux pas mourir ici...

Quelque chose venait de se fendiller au plus profond de moi. Ces mots qui s'imposaient dans ma chair n'étaient en rien signe d'une résignation, c'était un serment.

Je ne mourrai pas ici... !

Péniblement, je me relevais. Sans semelle, je sentais la froideur et la dureté des profondeurs, mais mes joues me brûlaient. Je relevai la tête une fois de plus, défiant le monstre de mon intense chagrin.

Si je pouvais...

Je replongeai ma main dans le sac de thornecelia.

ne serait-ce que lancer un sort... !

Le visage sévère de mon père m'apparut. Le cratère immense. Les sanglots dans sa chambre. J'allais encore désobéir.

Je n'avais que ce rebec dans mon sac en temps normal. C'était le seul instrument que j'emportais partout avec moi. Mais aujourd'hui, j'en avais un autre.

Entre mes doigts fins, j'empoignai ma lyre. À travers l'or, je revoyais la main qui me l'avait tendue autrefois.

J'écartais à peine les jambes, comme si la stabilité m'était nécessaire. Le monstre s'approchait lentement, il savait que je ne pouvais pas lui échapper.

Face à moi, à quelques mètres, il me vit lever la main gauche, et ces doigts se posèrent sur les cordes.

J'avais toujours gardé un grimoire de Mère dans ma chambre. Père n'avait jamais su que j'étais en sa possession.

Une incantation. Un accord. Tel est la règle fondamentale de la magie musicale.

— Lamima eis !

Précipitamment, j'avais fait vibrer les cordes, en vain. Dans un bruit ridicule, l'une d'elle se rompit.

Oh misère.

Si l'on disait que chacun détenait du mana en lui, le pouvoir d'exploiter sa magie était ce qui différenciait les mages des amagistes. Sans s'éveiller à ses pouvoirs latents, il n'était possible de rien.

Le marcheur avançait patiemment, et je reculais plus vite qu'il ne s'approchait, sans lui tourner le dos.

— La-lamina... !

Je ne parvenais pas à faire abstraction de tous ces sentiments négatifs. Il y a un instant encore, tout m'avait paru limpide, mais la réalité de ce duel me laissait l'esprit gelé.

L'aberration leva le bras aussi haut que possible, et d'un mouvement tout aussi lent l'abattit dans le vide.

Je me décalai précipitamment, dicté par la tension dans ma chair.

Un son derrière moi attira mon regard vers les larges lacérations sur ce mur de pierre. Trois griffes avaient creusé la roche.

Tétanisé, je fis aussitôt face au monstre, l'accusant de mes pupilles tremblantes d'être à l'origine de ce pouvoir qui avait failli me coûter la vie.

Je m'enfuis de nouveau, pressé par l'alarme dans mon crâne, si paniqué que je ne réalisai que tardivement que ce couloir interminable avait pris fin, et que j'étais au beau milieu d'une pièce immensément vide, avec pour seule aspérité ce dôme inversé de vitraux bombés au centre de son plafond. Ils auraient dû laisser la lumière du jour entrer, mais je crus apercevoir la terre et les roches qui s'étaient accumulés depuis bien longtemps sur cette structure affaiblie par le temps.

Le marcheur des catacombes me rejoignit dans cette bien trop grande arène. J'étais proche du prochain couloir et pouvais fuir encore un temps. Je pouvais faire de bien pires rencontres en m'enfonçant plus profondément. Et de toute façon, n'étais-je pas déjà condamné ? Sur ce constat, mon pas ralentit, jusqu'à l'arrêt.

Si j'avais été un prisonnier modèle, j'aurais pu m'éviter quelques peines et quelques douleurs, mais je doutais que les otages politiques rentraient un jour chez eux. Ma tentative de rébellion m'avait conduit ici, dans ce monde souterrain, captif cette fois-ci d'une obscurité prédatrice, d'un nid monstrueux. Mon dernier lien avec le monde que j'avais connu était ces quelques couleurs affadies qui s'étiraient laborieusement jusqu'au sol poussiéreux et irrégulier. Regarder vers le haut, tenter d'apercevoir le ciel était ce que je m'infligeais de plus cruel.

Je sentais l'or devenu chaud dans le creux de ma main. Moi aussi, j'avais été choisi pour partir avant les autres. Je serai celui qui finit oublié malgré tout le malheur qu'il avait causé par son départ, simple victime de la volonté d'autrui, et d'un hasard indifférent. C'était ce qui n'arrivait pourtant pas à soi-même, c'était ce qu'on entendait sur un énième inconnu, entre deux conversations.

Je n'avais découvert qu'aujourd'hui cette sensation au-delà de la panique, quand toute sa vie se trouve bouleversée, quand submergé par les événements, la mort peut se trouver à l'issue de chaque choix. Dans ces moments-là, tout était si surréaliste que l'on oubliait qui on était, toute sa vie, ce qu'on croyait important. Parce qu'on n'avait pas le temps d'y penser, périr n'était plus qu'une possibilité. C'était l'issue évidente, et elle n'avait pas plus de sens que quoi que ce soit d'autre. On mourait rarement en ayant à l'esprit la complexité de son existence. Quand on se retrouvait face à la menace de la fatalité, il n'y avait plus que l'instant présent, plus de regret, plus de question.

Je me retournais lentement vers le marcheur, qui s'avançait au centre de la pièce.

Si je ne voyais plus mon passé, je ne voyais pas non plus mon futur. Il n'y avait pas d'après quand la plupart des chemins menaient à une impasse. Pourquoi penser à si loin quand les prochains mètres étaient si incertains ? Peut-être que chaque route s'arrêtait là. Pourtant, il existait toujours un avenir, quitte à ce que j'en sois absent. Dans cet avenir proche, elle guettait mon retour, et dans cet avenir lointain, elle acceptait sans s'en rendre compte que je ne reviendrai jamais.

Nojù...

Je levai la lyre dans ma main droite, au niveau de mon cœur. C'était ce souvenir qui tout à l'heure m'avait inspiré à tenter tout tant que je le pouvais.

Chacun détenait de la magie en soi. Un organe, pareil à un portail, permettait d'acheminer cette énergie, bien différentes des autres, qui pouvait être convertie en toute chose par la volonté de ceux qui avaient le don de la manipuler.

Ma main gauche se levait à son tour.

Le souvenir de son rire me raccrocha enfin à mon passé. Il y avait tant de visages que je laissais derrière moi. Pour la première fois, je pouvais observer la vie que j'avais vécu, avec un recul qui lui rendit ses couleurs.

— Nojù...

Ce murmure ébranla bien plus que le silence. Je faisais face à ce que j'avais toujours voulu fuir, et la solution me parut enfin.

Les yeux qui répondaient au regard béant du marcheur n'étaient plus ceux d'une proie. Dans ces souterrains, où il n'y avait ni passé, ni futur, ni entrée, ni sortie, il me restait encore une chose : il me restait le choix. Et je venais de le faire.

— ...Je rentre. Lamina eius.

D'un coup sur les cordes, une brise caressa mes doigts, mais ce fut à peu près tout.

Le marcheur des catacombes s'était immobilisé sous la lumière terne des vitraux, il avait ressenti ce qui venait de s'éveiller en moi.

Différent de la chaleur et de l'émotion, un flux d'une autre réalité s'était greffé à moi. Au plus profond de mon corps, au cœur même de mon âme, au centre de mon existence, une lueur était née.

Je restais étourdi par cette nouvelle sensation, comme si l'accès à autre chose que ce monde m'avait été ouvert. Dans ma chair, ce qui échappait à toute loi physique se répandait rapidement. Foudre sans en être, feu sans en être, similaire à la vie elle-même, elle affluait en moi, fluide puissant, flot torrentiel. Dans chaque veine, dans chaque cellule, dans chaque sentiment, elle m'animait désormais. Et quand cette énergie surnaturelle atteignit le bout de mes doigts, ils frappèrent de nouveau les cordes de la lyre, avec plus de force que jamais.

— LAMINA EIUS !!

Croissant de lune éblouissant, lame horizontale de pure lumière, le radieux projectile magique s'éleva dans les airs.

Ma précision n'était pas approximative, je n'ignorais pas que le sort avait suivi mon regard dès l'incantation, mais j'avais l'humilité de croire que mon tout premier sort ne suffirait pas à vaincre un monstre.

Mes connaissances étaient la seule chose que j'avais pu affûter pendant ma vie, elles étaient ma meilleure arme.

Je ne croyais pas que je dirais ça un jour, mais merci Eilwen. Merci de m'avoir appris que les marcheurs des catacombes n'étaient que des pseudo-spectres.

La lame de lumière s'abattit sur la structure de métal qui céda enfin son fardeau. Dans un grincement de fer, les vitraux se fissurèrent, et les lourdes pierres trouvèrent la force de percer le dôme.

Cette pluie de météores ne semblait faire qu'un avec la fureur de tous ceux qui avaient péri dans ce dédale. Au milieu des tessons, dans un tourbillon de poussière, le marcheur des catacombes se retrouva inhumé dans un ultime cri qui perdura jusqu'à la fin de ce brouhaha, ne laissant plus qu'une pile de roches et de terre au centre de cette pièce.

La fumée se dissipait lentement, et je retins mon souffle jusqu'au retour du silence.

C'était vrai : les marcheurs ne peuvent rendre leur corps entièrement impalpable. S'il ne passait pas à travers le tombeau de pierre que je lui avais offert, c'est qu'il avait été détruit.

La lumière qui descendait dans cette pièce n'en était qu'à peine plus vive, et je finis par en savoir la raison. Un crépitement léger se fit le dernier son quand mes pulsations se calmèrent. La pluie tombait lentement par ce grand cercle éclairé.

Des odeurs de la surface me montèrent aux narines, terre mouillée, chaleur d'été. Ce n'est qu'ainsi que je réalisai : je n'étais pas sauvé.

Je me laissai tomber au sol, assis sans force, mes muscles s'étaient relâchés, inspirés par la simple mélodie de la nature.

Le marcheur n'était plus, mais cela ne changeait rien : j'étais toujours perdu, seul, et conscient qu'on ne réchappait pas à un tel endroit pour si peu.

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