Chapitre 2 - Enlevée (2/4)

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Le plafond était haut, et deux rangées de colonnes menaient de l'entrée jusqu'à deux escaliers, montant dans des directions opposées. Toutes sortes de fûts et de caisses en bois étaient entreposées contre les murs de cette immense pièce vide.

Les torches alignées révélèrent à trente mètres de moi deux hommes qui discutaient paisiblement.

L'un d'eux était assis sur un immense marteau, simple bloc de pierre rectangulaire au bout d'un manche de bois. Ce jeune homme brun à l'air mauvais, débraillé, et bruyant se figea un instant. Malgré la beauté que lui conférait ses traits fins, il crispa son visage en une grimace quand il m'aperçut.

— Eh, t'es qui, toi ?

L'homme a ses côtés semblait avoir la trentaine, mais sa calvitie précoce, et sa pilosité faciale négligée aurait pu lui donner l'air plus vieux. Malgré la fatigue et la lassitude dans son regard, il en émanait une certaine sagesse. Par rapport à son binôme grand et athlétique, lui était trapu et enrobé. Il portait un bouclier de métal dans le dos, un masque avec des binocles autour du cou, et une ceinture garnie de poches.

— Oh, j'y crois pas...

Malgré ma capuche, celui-ci semblait m'avoir reconnu, et il me parut aussi familier. Ce n'était plus la peine de me cacher, et je révélai mon visage furibond.

— Baldus ! s'écria l'homme sur son marteau. Mate ça ! On dirait le type qu'on a enlevé y a quelques jours !

— Non, sans déconner... soupira Baldus. C'est le prince, abruti.

Il avait ressenti mon hostilité, et raidit son corps, constatant que je gardais une main dans le dos.

— Tu viens pour te rendre, gamin, pas vrai ?

Je restais muet, j'ignorais comment mes mots pourraient influencer le dénouement de cette rencontre. J'avais réchapper une fois à un bandit, par pure chance, d'une certaine façon. Aujourd'hui, pouvais-je vraiment faire plus ?

— Quoi ?! Et on va juste le laisser entrer alors ?! fit l'autre en bondissant de son marteau.

Il le souleva ensuite par le manche, démontrant une force herculéenne. Ou plutôt, cette arme disproportionnée m'avait parue peser trois fois rien.

— C'est mort ! C'est sûrement ce type qui a buté Clotaire et Thorleif ! Il passera pas avant que je lui ai fracassé sa p'tite gueule !

— Crétin de Frem, le chef le veut en vie ! ronchonna Baldus. Et l'ordre vient encore d'en haut donc on est bon pour se faire embrouiller si tu le tues.

— J'en ai rien à foutre ! enrageait Frem. Je vais l'aplatir si fort qu'on pourra le livrer au chef en le faisant glisser sous sa porte !

Le jeune homme furieux s'avança au centre de ce qui était devenu une arène, et frappa de son marteau au sol, faisant résonner la pierre tout autour de nous. Sa tentative d'intimidation était un franc succès.

Pourtant, il s'immobilisa juste après, et s'écroula lentement, la bave aux lèvres.

— T'es vraiment qu'un guignol, Frem...

Baldus le rejoignit en un soupir. Ses pas calmes et assurés étaient d'autant plus menaçants de mon point de vue, et j'associais ce qui venait d'arriver à son binôme au mystérieux phénomène qui m'avait fait perdre conscience à l'extérieur des murailles de mon palais.

— Alors, petit prince ? Prêt à faire de beaux rêves ?

— A-attendez !

Je tendis ma main libre face à lui, par réflexe. J'avais eu la peur soudaine que son pouvoir me fasse tomber dans les vapes sans préavis.

— Je me rends !

Mon cœur cherchait à s'enfuir de ma poitrine, et mon corps s'agitait à l'idée que je ne sois pas en train de fuir malgré les injonctions de mon cerveau.

— E-emmenez-moi à votre chef !

Il pouvait lire dans mes yeux que je ne voulais pas me laisser faire, et je lus dans les siens qu'il n'était pas dupe.

Si je peux garder dans ma manche mon atout magique le plus longtemps possible, je trouverais peut-être un moment pour l'utiliser, et sortir ma sœur de là.

Après s'être longuement regardés en chiens de faïence, il finit par agiter la tête de droite à gauche.

— Non, je vais pas prendre de risque. Tu vas roupiller bien sagement.

Alors qu'il levait lentement sa main droite jusqu'à sa ceinture, je sortais la mienne de derrière mon dos, lyre entre les doigts.

Tant pis ! Je ne peux pas me permettre de perdre mon emprise sur la situation !

— AUXILIA EIUS !

Quand l'accord retentit, je sentis quelque chose rebondir sur le bouclier qui m'entourait. Les auxilia avaient tendance à s'illuminer quand quelque chose les frappait, et je pus ainsi identifier de fins réservoirs de verres avec une pointe de métal en leurs bouts.

Elles tombèrent au sol dans un son cristallin.

— Ohoh ! Alors comme ça tu utilises de la magie, le prince ? Voilà qui est marrant !

Quand mon bouclier disparut, je me retrouvais encore à sa merci.

— AUXILIA EIUS !

J'invoquai aussitôt un autre bouclier, et les dards empoisonnés rebondirent juste devant Baldus. Il réalisa que le dôme de verre lumineux était autour de lui.

L'auxilia est plus facile à utiliser sur soi, mais il peut aussi être utilisé sur une cible. Il est sûrement plus coûteux en mana ainsi et s'oppose à la résistance magique d'un adversaire, mais peu importe si le bouclier est plus faible, de si petits projectiles ne pourront pas l'endommager !

Je pouvais presque me souvenir du contenu des pages du grimoire qui mentionnaient l'auxilia. Ce sort aussi était plus complexe qu'il n'y paraissait, et je m'étonnai encore de réussir si facilement à en faire ce que j'en voulais.

Immobiliser ainsi le hors-la-loi me permit de me réfugier derrière une colonne.

— Ça se voit direct que t'es qu'un bleu ! se marra-t-il grassement.

Au moment où le bouclier magique se dissipa, je sortis de ma cachette, prêt à frapper les cordes.

Les auxilia durent un minimum de trois secondes, mais le mage peut les maintenir actifs plus longtemps. En décidant du timing, je m'offre l'occasion de faire de lui une cible facile !

— LAMINA EIUS !

Il se laissa surprendre par mon offensive, mais parvint à éviter la lame de lumière aisément. Je n'aurais pourtant pas dit à son physique qu'il démontrerait une telle aisance.

Novice du combat, je restai figé quelques instants. Je n'avais pas pu imaginer qu'il réussirait à esquiver, et j'avais bêtement attendu de voir le résultat de mon sort, alors que j'aurais dû rester en mouvement.

Il avait de nouveau ses dards entre les doigts, les lança, et je me réfugiai précipitamment derrière le pilier.

Je me disais que puisque deux sorts basiques ne peuvent coexister, utiliser l'auxilia puis le lamina était la meilleure tactique, mais ça ne suffit pas. Je pourrais tenter de plus près, mais ce serait m'exposer davantage !

Je sentis alors une brûlure à mon coude. Une petite entaille m'assura que je venais d'être effleuré par un de ses projectiles. Si ça ne m'avait pas assommé sur le coup, il me sembla pourtant que la fatigue me gagnait.

— Je suis en petite forme, moi, remarqua Baldus qui s'étirait nonchalamment.

Adossé à la pierre, je sentais ma respiration se faire plus lourde.

— Bah alors ? C'est tout ce que tu avais ? Ça valait bien le coup de pas se rendre !

Le savoir si à l'aise dans un affrontement où nous jouions pourtant nos vies me laissait plus fébrile encore. Utiliser de la magie n'avait pas fait tant de différence. Peut-être étais-je plus faible que je le pensais, mais j'étais certain que lui n'était pas le premier venu.

— Tu dors déjà ? La petite prisonnière va être déçue si mon anecdote s'arrête là !

Je tentai de retrouver mon calme, ou plutôt, la colère que m'évoqua ses mots sut compenser ma terreur.

— Tu parles de ma sœur ?

— Ta sœur ? Je l'ignore. Pourquoi ne pas aller voir pa-

— ANGUEM IRIDIS !

Tout en restant dans son angle mort, j'avais fait apparaître un ruban de magie, et le fis onduler jusqu'à lui. Je n'avais pu me repérer qu'à sa voix pour essayer de diriger le sort, mais son rire gras annonça mon échec.

— Tu pensais vraiment réussir ce coup là à l'aveugle ? Tu crois vraiment que tu t'en sortiras en restant planqué ?

Toutes mes tentatives de réflexion étaient brouillées par une peur panique. Les mains moites sur ma lyre, je tentais de l'empêcher de trembler.

— Bah, cache-toi autant que tu le veux ! Morphée vient te chercher !

Je l'entendis poser au sol quelque chose de métallique. Le bruit de la vapeur s'échappant lentement d'une marmite attisa mes craintes.

— AUXILIA EIUS !

Je fis apparaître un bouclier autour de lui dès l'instant où je sortis de ma cachette. C'était bel et bien l'égide qu'il avait dans le dos qu'il tenait debout sous ses mains. Ce bouclier bavait une dense fumée violette qui se répandait tout autour de lui. Mais puisque mon sort l'enveloppait, la fumée s'élevait désormais au niveau de son visage, recouvert de son masque à binocles.

— Pas mal, hein ? J'ai pas la classe avec ce masque ? Mais c'est pas que pour ça que je le porte. Il est sacrément efficace pour me protéger des vapeurs soporifiques !

Il avait disparu dans cet auxilia devenu opaque. Ma première idée avait été de me cacher aussitôt que j'avais vu ce qu'il tramait, mais je m'immobilisai encore, confus. Cette fumée allait s'étendre à moi rapidement une fois mon bouclier disparu. Rester sur la défensive ne me mènerait peut-être à rien, et si chaque choix me rapprochait du scénario où il me neutralisait avec son poison, chaque non-choix était d'autant plus dangereux pour ma liberté, et ma survie.

Le bouclier magique venait de céder, et dans l'instant où la fumée conservait encore cette forme ovale, j'aperçus les dards s'en extraire.

Par un réflexe opportun, j'étais parvenu à m'esquiver tardivement, mais avais senti quelque chose se planter dans mon torse. Je l'ôtai immédiatement, mais je sentis le poids d'une violente fatigue m'assommer.

Je n'avais aucune chance... Contre lui... !

Ma lyre tomba la première au sol, et je m'écroulai juste après.

— Tu étais vraiment pressé de la retrouver, hein ? me nargua-t-il tandis qu'il reprenait le bouclier dans son dos.

Celui-ci continuait de vomir sa fumée inlassablement. L'homme masqué avançait jusqu'à moi, au milieu de la brume soporifique.

— Mais il faut croire que tu ne la retrouveras que dans tes songes.

Je n'avais senti aucune joie dans cette dernière remarque alors que sa voix se distordait dans mon esprit. Les yeux mi-clos, je l'aperçus néanmoins dégainer une dague imbibée.

Tout m'était confus tandis qu'il m'expliquait les qualités du poison spécial qu'il employait sur son arme. Son timbre se mêla au brouhaha de la fête des mille lumières, les bavardages dans les rues, les éclats de voix des membres de ma famille. Il me semblait même entendre le grincement répétitif de cette étrange machine, et l'odeur du sucre me vint aux papilles. Tout était dénué de sens alors que je me laissais plonger dans un profond sommeil.

— Alors... C'est tout ce dont tu étais capable pour elle... ?

J'ignorais s'il avait prononcé ces mots, tout était mélangé. Ces sons pétris les uns dans les autres se taisaient mutuellement, le silence m'appelait. Mais il y avait encore ce murmure. Les mots qu'elle m'avait dit au milieu des détonations. Sa joie. Le bonheur simple qui l'animait à l'idée que les lendemains soient heureux.

Ma main glissa mollement sur le sol de pierre, elle tâtait tout jusqu'à sentir le métal de la lyre. Je m'étais fait basculer sur le côté pour l'atteindre, sans force, et ne parvenais pas à ouvrir plus d'un œil.

— Je ne repartirai pas... !

Baldus haussa les sourcils, puis recula d'un pas. Une sourire lui échappa.

— ...sans Nojù... ! MAGNA ANGUEM IRIDIS !

J'avais eu à peine assez de tonus pour faire vibrer deux cordes, et l'imposant ruban jaillit de l'instrument, comme s'il était seul à incarner la fureur qui m'avait permis de rester conscient.

— Eh ben ! T'es sérieusement éveillé malgré la brume et le dard que t'as reçu ?! T'es fait en quoi, le prince ?!

Le ruban ondulait de manière chaotique autour de lui, j'essayais de maintenir mes paupières ouvertes pour diriger ce sort.

Encerclé par cette magie scintillante, il attendit le moment où je me décidai à frapper pour trancher le ruban avec sa dague. Mon sort avait tenté de forcer le passage, et s'était retrouvé scindé. Les deux rubans continuaient de virevolter, animés par des sentiments qui refusaient de s'assoupir.

Il parvint à en trancher un et à éviter l'autre de justesse avant qu'ils ne disparaissent.

— Bel effort... ! Tu as bien mérité un petit somme !

J'essayais de redresser la tête, le défiant du regard.

— ...Toi... ...Aussi... ! AUXILIA... EIUS... !

Encore une fois, j'invoquai mon bouclier autour de lui, et il en souffla de déception.

— Tu aurais pu finir sur un autre sort. J'imagine que c'est ça d'avoir l'esprit embrumé. Je pensais que tu serais plus malin que ça.

Il s'aperçut que le bouclier s'emplissait encore de vapeur.

— Oh ? Le mécanisme est encore coincé ? Faudra que je voie ça tout à l'heure.

Alors que je maintenais mon sort aussi longtemps que possible, Baldus haussa les épaules.

— Petit génie, je te l'ai dit pourtant que ça servait à rien. Tant que j'ai mon masq-

Il sentit qu'à son dernier mot, le bandeau qui retenait ce qui lui cachait le visage venait de se desserrer. Il ne lui fallut qu'un instant pour faire le lien : la deuxième bande de mon sort avait rempli son objectif.

Stupéfait, il laissa le masque tomber au sol, et se mit à rire de plus en plus fort, jusqu'à s'étouffer dans les vapeurs. Sa toux tonitruante résonna dans toute la pièce.

Le bouclier se rompit, et Baldus s'écroula au sol. Nous étions désormais trois à terre au milieu de la brume.

Quelque chose venait de rouler jusqu'à moi. Je l'apercevais malgré la purée de pois.

— Oh non... déclara-t-il faiblement. Mes dards-antidotes... ! Quelle maladresse...

Même si mes esprits ne revenaient pas, ce jeu d'acteur m'apparut d'une pauvreté sidérante.

— Je ne suis pas... si crédule...

Ils étaient pourtant à portée de mains.

— Plante-les... Dans ton bras... tenta-t-il d'articuler. Puis... monte... à gauche... Tu dois passer... par la salle des monstres... Ils sont en cage... Et au-dessus... les cachots...

Le visage collé au sol, mes mots étaient tout aussi étouffés.

— Pourquoi... vous croirais-je ?

J'avais pourtant cru percevoir quelque chose dans son timbre. Je ne m'expliquais pas les raisons de son attitude.

— Il... répondit-il plus faiblement encore. Il vous gardera tous deux... Il ne la libérera pas... en échange...

Je n'avais plus de doute sur la véracité de ses propos, et pourtant...

— Pourquoi... me dire ça... ?

Un long silence se fit. Durant celui-ci, j'avais empoigné l'un des dards.

— Moi aussi... baragouina-t-il. Moi aussi... J'ai une petite sœur... Ne la fais pas... Attendre...

Je me plantai l'aiguillon dans le bras, et je crus que ça ne suffirait pas. Il fallut quelques dizaines de secondes à lutter contre l'assoupissement avant que mon énergie me revienne.

En me relevant péniblement, je ne quittais pas Baldus des yeux, qui ronflait aussi bruyamment qu'il ne riait il y a encore peu.

Perplexe, je levai malgré tout les yeux vers les escaliers.

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