Chapitre 3 : L'Académie

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En fouillant dans mes tiroirs, j’ai retrouvé une histoire retranscrite au fil d’un ancien voyage. Elle m’avait été confiée par un vieil homme dont les mots, à l’époque, m’échappaient presque, tant ils semblaient relever d’une langue morte.

Je l’avais traduite au mieux.

Avec maladresse, sans doute.

Mais elle m’habite encore.

Elle raconte un peuple errant, qui vénérait jadis les astres familiers : le Soleil, éclatant, et la Lune, changeante. Leur équilibre semblait immuable, jusqu’à l’apparition d’un troisième astre. Un point noir, à peine visible, surgit un soir dans le ciel. Pas plus grand qu’une cendre, mais en mouvement.

Un fragment d’obscurité sur fond d’obscurité.

Ils ne le virent qu’une fois, mais ce fut suffisant.

Ils en retinrent la direction.

Alors, ils partirent.

Certains disaient que l’astre n’existait pas.

D’autres affirmaient que le poursuivre était folie. Mais, parmi ceux qui y croyaient, la décision fut unanime : ils formèrent un peuple nouveau, en marche. Ils abandonnèrent leur terre, leurs temples, et suivirent l’ombre.

Leur voyage dura des années.

Une décennie, dit-on.

Devenus nomades, ils arpentaient steppes et montagnes, convaincus que le ciel les mettait à l’épreuve. Chaque nuit, ils observaient le ciel, priant pour revoir l’astre. Puis, un jour, ils croisèrent un autre peuple. Celui-ci vivait sur une terre fertile, là même où la trajectoire céleste les menait. Une question divisa les voyageurs : fallait-il simplement traverser… ou conquérir ?

Certains croyaient que l’astre les attendait au-delà. D’autres pensaient que le peuple rencontré en était dépositaire, ou pire, qu’il l’avait détourné.

Le doute devint soupçon.

Le soupçon, certitude.

Et la certitude, guerre.

Les deux peuples s’affrontèrent.

***

Le monde réel intéressait peu Liam. Du moins, bien moins que celui des rêves. Il se souvenait de chacun d’eux avec une clarté troublante, parvenait parfois à les diriger et, surtout, en privilégiait certains, comme on choisit un livre aimé pour le relire encore. Il avait même déjà fait des rêves lucides. Ce fut donc à contrecœur qu’il quitta un monde bien plus doux que l’autre, tiré du sommeil par une sensation diffuse… une présence.

Sa mère était assise au pied du lit, silencieuse, les mains posées sur ses genoux. Lorsqu’il ouvrit les yeux, elle esquissa un sourire discret, soulagée de le voir revenir à lui. Sans un mot, elle l’aida à s’asseoir, lui fit boire un peu d’eau, puis examina ses blessures avec prudence.

— C’est du bon travail… souffla-t-elle. Tu serais sûrement mort sans lui.

Un silence flotta, chargé de non-dits.

Puis vint le sermon. Un peu flou, un peu maladroit.

***

Orange, la fille de Dame Nihiline, dévisageait Liam d’un regard dur.

— Qui t’a fait ça ?

— La Brute, répondit-il, tandis qu’Olen lui effleurait avec précaution les nouvelles aspérités de son visage tuméfié.

Lorsqu’il les interrompit pour demander où se trouvait Lamora, Orange et Olen répétaient à l’Académie. Dans l’acte qu’ils travaillaient, elle incarnait une enchanteresse : par sa voix, elle guidait l’esprit égaré du personnage joué par son compagnon. Séduit, celui-ci tentait de la conquérir… par le rire. Le rôle avait un goût amer pour Liam.

Ce qu’Olen osait jouer sur scène, lui n’avait jamais eu le courage de le tenter dans la réalité. En vérité, c’était surtout la jeune fille qui menait la répétition. Son partenaire, fidèle à lui-même, se montrait aussi dissipé que le personnage.

— Je ne sais pas où il est, répondit-elle. Je ne suis même pas sûre de l’avoir vu hier.

— Demande à Jean, répondit Olen. Il s’entraîne toujours au même endroit.

Lorsque Liam entra dans la salle, il fut surpris de voir Jean désormais armé d’une épée.

Et, accessoirement, encore mieux taillé qu’avant.

— … T’en fais pas, je vais m’assurer qu’il aille te voir. Dès qu’il remet les pieds ici, il va m’entendre, tiens !

Liam se sentit soulagé.

Il voulut exprimer sa reconnaissance, mais les mots, étouffés par les bandages, lui restèrent à moitié dans la gorge.

— Sinon… ça fait plaisir de te revoir, ajouta Jean.

Le ton trahissait quelque chose.

Une chaleur forcée.

Ou un vieux malaise mal enfoui.

— Même dans cet état-là, reprit-il avec un sourire en coin. Je voulais m’excuser pour… mon comportement, à l’époque. J’étais con. Enfin, on l’était tous. Je crois que j’essayais juste d’impressionner les autres.

Silence.

— Le combat, c’est toujours pas ton truc.

Il accompagna ses mots d’un bref geste vers les bandages de Liam, le sourire toujours accroché aux lèvres.

— Bref… j’aurais pas dû en profiter.

Il s’interrompit soudain.

— C’est qui, le vieux qui nous mate là-bas ?

— Il s’appelle Kvöt, répondit Liam en tournant la tête à son tour.

***

Liam était sur le chemin du retour. Il s’était montré courageux : se rendre à l’Académie, affronter les regards, dans son état, surtout. Pour éviter La Brute, il avait soigneusement choisi ses itinéraires, veillant à rentrer avant la tombée de la nuit.

Mais quelque chose retint son attention.

Sur un banc, un oiseau.

Pas un oiseau du coin : ses couleurs sylvestres et ses plumes aux reflets profonds semblaient venir d’un autre monde. Et pourtant, le garçon le reconnut presque aussitôt.

C’était bien le même.

Celui qui, quelques jours plus tôt, avait interrompu le chant de la fille du bois. Lui aussi l’avait remarqué, ce soir-là, et elle s’était penchée vers lui avec surprise. L’oiseau n’était pas seulement étrange. Il attirait le regard. Intrigué, il s’approcha lentement, prenant soin de ne pas l’effrayer.

Il voulait le revoir de plus près. Autour de son cou pendait une amulette. Le bijou, noir et poli, évoquait un cristal ovale, lisse, profond, presque liquide.

L’objet tout entier respirait le raffinement.

Il n’avait rien d’ordinaire.

Un soir, la fille s’était laissée charmer. L’oiseau avait atterri sur son bras comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Et plus tard, elle était repartie avec lui. Comme le personnage joué par Olen, l’oiseau avait eu ce qui lui avait manqué : le courage d’aller à sa rencontre.

Et, semble-t-il, la chance d’être accepté.

Aujourd’hui, la jalousie avait laissé place à une fascination plus calme. Mais une question le hantait : pourquoi cet oiseau, venu d’ailleurs, se trouvait-il ici ?

Et pourquoi portait-il une amulette ?

Puis un autre souvenir lui revint.

Après le départ de la fille, Lamora l’avait rejoint sans savoir qu’il était déjà là. En le découvrant, il l’avait sermonné : interdiction d’espionner de nouveau la fille. « Tu ne la mérites pas », avait-il dit. L’oiseau s’envola, tirant Liam de ses pensées. Il reprit sa route, le pas plus lourd qu’à l’aller.

Mais une hypothèse commençait à prendre racine. Et si Lamora… avait envoyé La Brute le frapper pour l’éloigner d’elle ?

Liam n’en était pas sûr.

Mais il ne pouvait plus ignorer ce doute.

Il devait absolument parler au meneur.

***

Ainsi, ce soir-là, on frappa à la porte de chez lui. Son cœur fit un bond : il espéra que ce soit Lamora. On l’invita à aller ouvrir. Sur le seuil, sous la pluie battante, se tenait le vieil homme, entièrement trempé.

— Kvöt.

Liam sentit la honte l’envahir : plus tôt, il s’était laissé aller, avait exprimé une affection qu’il n’avait jamais osé montrer à cet homme. Leur relation en serait, il le savait, changée à jamais. Pourtant, il devait reconnaître que le vieil homme lui avait sans doute sauvé la vie et représentait désormais, pour lui, une forme de sécurité.

— Je viens inspecter tes blessures… Et j’ai une surprise, ajouta-t-il, les yeux plissés par ce sourire typique, à la fois bienveillant et malicieux.

Une fois dans la chambre du garçon, l’homme tint sa promesse. Ses doigts passaient avec assurance sur l’hématome, tandis que le garçon, crispé, s’efforçait de contenir la douleur malgré une grimace persistante.

— Et cette surprise ? demanda-t-il, la voix encore tendue.

— Je suis content que tu me le demandes, répondit Kvöt avec un léger sourire. Je te la montre juste après en avoir fini avec cette bosse. Il se trouve, mon enfant, que tu as gagné.

— Gagné ? Arrête d’être aussi énigmatique.

— Je parle de notre jeu… tu sais, avec les cartes. Et, pour être honnête, tu as même gagné haut la main. Tu as un don, tu sais. Compte sur moi, à partir de maintenant, pour t’aider à reprendre ta vie en main.

Liam tiqua. La fin de la phrase sonnait comme une intrusion, presque une offense.

— C’est donc pour ça que tu m’as sauvé ? Pour me contrôler ?

Le vieil homme se figea, comme vexé par l’accusation. Il acheva ses soins en silence, puis fouilla dans sa besace. Il en sortit une pierre noire, plus petite que celle qu’il avait utilisée pour le jeu.

— Tiens. Cadeau. Elle est vide.

Liam la prit, surpris par son poids. À l’oreille, elle ne sonnait pas creux, et il resta un instant interdit, incapable de trouver les mots face au goût prononcé pour le mystère que cultivait le vieil homme.

— Tu n’as pas compris ? dit enfin le vieil homme. Ces pierres sont comme des coffres, mon enfant. Tu peux y garder tes souvenirs.

***

Dans la semaine, un matin, on frappa de nouveau à la porte de chez Liam. Son père alla ouvrir. Sur le seuil se tenait un jeune homme à l’air assuré. Après un bref échange, il se tourna vers l’intérieur :

— Liam ! Viens, on t’attend.

Lorsque son fils arriva, il le dévisagea un instant, puis lança d’un ton franc, devant l’invité :

— Je ne le connaissais pas, cet ami-là… Il change du gosse hideux.

Sur ces mots, il tourna les talons et retourna à ses occupations, le laissant face à Lamora.

Liam baissa les yeux, gêné.

— Lamora… murmura-t-il, intimidé.

— L’autre connard de Jean m’a pas menti : t’es vraiment arrangé.

— La Brute…

— Tu lui as fait quoi ? Il est méconnaissable.

Silence. Incompréhension.

— En tout cas, t’en fais pas, reprit Lamora. Il ne t’embêtera plus. Va savoir pourquoi… mais il a l’air de s’être calmé pour de bon. Par contre, retiens bien une chose : si je te revois dans le bois, la nuit, à m’espionner, moi ou la fille, je me chargerai personnellement de ton cas.

— La Brute… Tu lui as demandé de me faire ça ?

Silence.

— Non. Il a juste un grain.

— J’ai revu l’oiseau…

Lamora plissa les yeux.

— Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

***

Il faisait sombre.

Liam avait fait preuve d’une grande ouverture d’esprit en suivant à la lettre la procédure de Kvöt. Toute cette affaire lui semblait pourtant étrange, presque tordue. Mais il devait reconnaître qu’il était curieux de comprendre ce qui s’était produit avec la pierre du vieil homme, lors du jeu de cartes. Sous sa couverture, il serrait fermement la petite pierre qu’on lui avait confiée. Certes, il fait toujours sombre sous une couverture… mais cette obscurité-là était différente. En quête de la carte oubliée, le garçon traversait un monde nouveau.

Jusqu’ici, il n’en connaissait que deux : le monde réel et le monde des rêves, celui qu’il affectionnait le plus, pour le contrôle qu’il parvenait à y exercer. Le monde que lui offrait la pierre semblait, à bien des égards, voisin de celui des rêves, à ceci près que la sensation de contrôle y était plus forte encore, presque grisante. « Vide » : c’est ainsi que son tuteur avait qualifié la pierre. L’absence totale de couleur, en ce lieu, laissait supposer à Liam qu’il existait un lien. Le temps passa. Au fil de son exploration, l’enfant finit par comprendre que le vieil homme avait menti. Méfiant, il l’avait d’ailleurs pressenti : il soupçonnait depuis le début que celui-ci s’était amusé à y cacher son souvenir perdu.

Et maintenant, il la voyait.

La carte.

À partir de là, l’histoire devient bien plus claire : j’ai bien moins à inférer, et la réalité, bien que passée, se fait palpable.

***

L’ambiance à table était lourde, presque étouffante. Personne ne parlait, jusqu’à ce que le père brise le silence :

— Pour ce qui est de manger notre nourriture ce soir, vous remplissez plutôt bien votre part du marché… pour l’instant, dit-il d’un ton sinistre.

— C’est que… c’est si bon ! tenta le vieil homme, avec un sourire à l’adresse de la mère, comme pour rattraper le coup.

Silence.

Kvöt prit le temps de poser ses couverts, d’essuyer ses doigts, puis reprit :

— Comme convenu, je vais vous exposer la proposition suivante…

Ce soir-là, on quitta la table tard. Le vieil homme proposa de prendre Liam comme apprenti pendant une année, à condition d’être logé et nourri par la famille.

Mais qu’apprendrait-il exactement ?

L’Académie faisait vivre l’économie du village. Elle recevait des fonds de la capitale, qu’elle redistribuait aux parents des enfants qui en faisaient partie. Lorsque la famille apprit que Liam ne pourrait plus y étudier, son train de vie en fut directement affecté, tout comme sa relation avec lui. L’ambition du vieil homme était de réintégrer Liam à l’Académie. Une idée qui paraissait insensée, compte tenu du retard accumulé.

Bien que surpris, les parents acceptèrent après une longue hésitation. Ce soir-là, Liam n’avait guère prêté attention à la conversation : sous la table, sa pierre dissimulée entre ses mains, il parvenait à capter le chant féminin entendu la veille dans la forêt… depuis sa nouvelle cachette, cette fois.

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