Chapitre 3 : Le Soleil

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L'Académie de La Lisière recevait de l'argent de la capitale pour former des artistes. Je dois préciser ceci : elle n'était pas la seule. Une partie de cette somme revenait aux familles dont les enfants étaient admis. Chaque année, au centre du royaume, une grande pièce attirait artistes, académies et familles entières. L'argent qui l'entourait suffisait à nourrir une part du pays. Son étrangeté résidait dans le sujet même de la pièce : on y rejouait une guerre vieille de plusieurs siècles, qui avait opposé le royaume à un autre peuple, un ennemi pourtant magnifié sur scène. Parmi les rôles inspirés de ce peuple, certains se distinguaient par des costumes symboliques : une tunique orange pour l'adoration du Soleil ; une tunique blanche pour celle de la Lune ; et une tunique noire. Pour y prendre part, artistes et académies se dévoraient presque.

***

Le lendemain soir, à table, personne n'osait parler. Le père brisa enfin le silence :

— Pour quelqu'un qui mange notre nourriture ce soir, vous tenez plutôt bien votre part du marché… pour l'instant.

Kvöt leva les yeux de son assiette.

— C'est que… c'est si bon, tenta le vieil homme, avec un sourire pour la mère, en quête d'une alliée.

Personne ne lui rendit son sourire. Liam tenait sa cuillère sans manger. Depuis la veille, il avait à peine quitté la pierre. Même quand elle n'était pas dans sa main, il la sentait. Son poids lui restait en mémoire. Sa promesse aussi. Sous la table, il la gardait serrée contre sa paume. Le chant y restait enfermé. Kvöt prit le temps de poser ses couverts, d'essuyer ses doigts, puis reprit :

— Comme convenu, je vais vous faire ma proposition.

Le père de Liam n'avait presque pas touché au pain ; il l'émiettait, les yeux fixés sur Kvöt.

— Encore une bouche à nourrir, donc ?

Kvöt prit le temps de répondre.

— Une année. Vous me logez. Vous me nourrissez. En échange, je prends Liam comme apprenti.

La cuillère de Liam heurta le bois. Apprenti. Le mot lui parut trop grand.

Sa mère redressa lentement la tête.

— Apprenti de quoi ?

Kvöt ne regarda pas les parents. Pas d'abord. Son regard s'arrêta sur Liam.

— De lui-même, pour commencer. Puis pour l'Académie.

Personne ne répondit tout de suite. Le père cessa d'émietter son pain.

— L'Académie ?

Le mot suffisait à rappeler tout le reste : la bourse venue de la capitale, les repas devenus plus maigres depuis l'exclusion de Liam, les regards du village, et cette gêne, chaque fois qu'il fallait lui remplir une assiette.

— Ils ne le reprendront jamais, dit la mère. Il a trop de retard. À son âge, les autres lisent les rôles qu'on leur donne. Lui… il ne sait même pas lire.

— Pas dans cet état, non.

— Alors pourquoi nous faire perdre notre temps ? demanda le père.

Kvöt eut un mince sourire.

— Parce que cet état ne durera pas.

Liam baissa les yeux vers sa main fermée sous la table. Les parents hésitèrent longtemps. Sa mère posa les yeux sur le visage encore marqué de Liam. Les bandages avaient beau se faire discrets, ils coupaient encore son visage. Elle détourna la tête la première.

— Et s'il échoue ? demanda-t-elle.

Kvöt ne répondit pas aussitôt.

— Alors je partirai avant la fin de l'année. Vous n'aurez pas à nourrir deux inutiles.

Le père releva les yeux. Cette formule-là lui plut moins encore que le reste. Son regard descendit vers la table, vers le pain entamé, vers la chaise de Liam. Depuis l'exclusion de l'Académie, cette place pesait davantage. Liam sentit la cuillère refroidir entre ses doigts. On ne parlait déjà plus tout à fait de lui. On parlait d'une dépense, d'un pari, d'une bouche susceptible de redevenir utile. Sa mère frotta lentement ses mains l'une contre l'autre, sans quitter Kvöt des yeux.

— Une année, répéta-t-elle. Pas davantage.

Le père eut un souffle bref.

— Et s'il nous fait perdre notre temps, vous partirez avant.

Kvöt inclina la tête.

— Marché conclu.

Alors seulement, ils acceptèrent.

***

Dans les jours qui suivirent, Kvöt reprit à son nouveau disciple la pierre offerte quelques jours plus tôt. Il parla d'une analyse, sans autre explication. Liam tenta d'apprivoiser ce vide imprévu. Les leçons n'avaient pas encore commencé. Pas vraiment. Kvöt observait, posait des questions, disparaissait avec la pierre, puis revenait avec des remarques vagues. Liam obéissait mal. Sans l'objet contre sa paume, il avait l'impression de redevenir celui d'avant. On venait de lui donner une issue, puis de la reprendre.

Le matin de la sortie, Olen vint le chercher plus tôt que prévu.

— On va montrer la colline à Orange.

Liam le regarda sans répondre.

— Tu veux lui montrer notre endroit ?

Olen baissa les yeux vers sa tunique, puis hocha la tête avec un sérieux absolu. Depuis son rôle dans la pièce de l'Académie, quelque chose en lui s'était redressé. Les adultes le regardaient davantage. Cela ne voulait pas dire qu'ils le voyaient mieux, mais Olen, lui, semblait vouloir y croire. Liam aurait pu refuser. Kvöt l'attendait peut-être. Ou peut-être pas. Avec lui, rien ne commençait jamais au moment prévu. Et la pierre n'était plus là. Rien ne l'obligeait à rester assis chez lui, les doigts fermés sur du vide. Alors il suivit Olen. Ils attendirent ensemble devant la porte de chez Orange. Elle apparut bientôt sur le seuil, les cheveux encore mal attachés, l'air de ne pas savoir si cette invitation l'amusait ou l'agaçait.

— Vous allez vraiment là-haut ? demanda-t-elle.

Olen hocha de nouveau la tête.

— C'est beau, dit-il.

Le mot suffit. Orange referma la porte derrière elle.

En chemin, ce furent surtout elle et Olen qui parlèrent. Liam les écoutait à moitié, ramené sans cesse à l'absence contre sa paume, là où la pierre aurait dû peser. Les projets de Kvöt restaient obscurs ; il les acceptait pour une raison simple : ils menaient à la Pierre. La lui reprendre, maintenant, relevait de la trahison. Orange n'était pas vraiment son amie. Pas encore. Olen suffisait à les maintenir côte à côte. Depuis l'attaque, on ne regardait plus Liam tout à fait de la même façon. La rumeur courait que La Brute n'oserait plus jamais s'en prendre à lui. Olen portait encore sa tunique du Soleil, soigneusement lissée sur le devant. Même Orange, malgré l'implication de sa mère, ne s'était jamais identifiée à l'Académie au point d'en revêtir les couleurs pendant ses jours de repos.

Après bien des efforts, ruisselant de sueur, le trio atteignit enfin le sommet de la colline, au bord de la forêt. Jamais les deux amis n'avaient mené quelqu'un jusque-là. Haletante mais émerveillée, Orange regarda le village en contrebas. La lumière sur les toits la fit sourire.

— Vous venez souvent ici ? demanda-t-elle.

Olen hocha la tête avec fierté. Elle observa les toits, puis eux deux.

— C'est beau, dit-elle simplement.

Liam détourna les yeux. Il n'aimait pas entendre leur refuge devenir une chose visible, presque explicable. Bientôt, Olen leva le doigt vers une corniche plus haute, à demi dissimulée par les premiers arbres. Il parut plus grand, tout à coup. Liam croisa alors le regard d'Orange. Elle avait compris la fierté d'Olen.

Ils se remirent en route. Chaque pas, chaque prise dans l'ascension exigeait une prudence redoublée. Un raccourci aurait consisté à pénétrer directement dans la forêt, mais les enfants du village savaient au moins une chose : la faune qui y rôdait n'avait rien d'inoffensif. Les histoires suffisaient à les retenir. Lorsqu'ils atteignirent la corniche, ils étaient à bout de souffle. En vérité, ils n'avaient gagné qu'une poignée de mètres, mais n'en pouvaient plus. Olen lissa sa tunique orange, puis se tourna vers eux, comme s'il attendait déjà leur avis.

Un carreau se ficha dans le cou d'Olen.

Pendant un instant, rien ne bougea. Puis le sang jaillit, trop vite, trop fort.

Olen porta une main à sa gorge, sans comprendre, comme si son corps avait réagi avant lui. Ses lèvres s'entrouvrirent. Aucun son n'en sortit. Il tomba à genoux, puis sur le côté, dans sa tunique orange.

Liam avait souvent pensé à la mort, jamais à celle d'Olen, son meilleur et unique ami.

Il chercha l'origine du tir trop tard. Une silhouette obscure s'effaçait déjà dans l'épaisseur de la végétation.

Alors la pluie tomba. Comme dans une mauvaise histoire. Pas quelques gouttes : une averse.

Combien de temps Liam resta-t-il sans respirer ? La trace, ici, hésite. Peut-être une seconde. Peut-être davantage. Il revint seulement à Olen lorsque son corps, déjà immobile, semblait ne plus pouvoir être secouru. Vérifier aurait détruit son dernier espoir. Alors Liam ne vérifia pas.

Quand il reprit conscience de ses propres gestes, il descendait déjà la pente. Ses pieds glissaient, ses mains cherchaient des prises, son souffle se brisait dans sa gorge. Derrière lui restaient Olen et Orange. Beaucoup plus bas, il s'arrêta et comprit qu'il avait fui.

Il leva les yeux sans savoir pourquoi. Si Olen voyait encore quelque chose, il voyait Liam debout, vivant, en train de descendre la pente.

Ses jambes cédèrent.

Puis il pensa à Kvöt. À la Pierre. Au souvenir qu'il finirait peut-être par y déposer, malgré lui ou volontairement, faute de pouvoir le porter seul. Si ce moment survivait là-dedans, Kvöt le verrait un jour : la pente, la fuite, l'abandon. Il saurait. Les autres l'avaient toujours tenu pour peu de chose. Lui, au moins, avait résisté jusqu'ici.

Il regarda encore le bas de la colline. S'il continuait, il ne savait pas ce qu'il resterait de lui.

Alors il fit demi-tour, pas par courage, pas encore, mais par refus de descendre davantage.

La colère vint après. Immense. Brûlante. Olen venait de lui être arraché ; incapable de supporter l'incertitude, Liam avait déjà tranché : son ami était mort. Quel genre d'ordure tirait sur un enfant ? Pourquoi Olen ? Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Ces dernières semaines n'avaient été qu'une suite de choses absurdes, impossibles à comprendre : la Pierre, Kvöt, Dame Ua, Lamora, La Brute, la fille, l'oiseau, et maintenant ce carreau.

Quand Liam reparut sur la corniche, Orange était toujours à genoux près d'Olen. Ses mains tremblaient autour de la plaie, rouges jusqu'aux poignets, sans savoir s'il fallait appuyer ou reculer. Olen, lui, n'était plus orange. La tunique du Soleil avait viré au rouge sombre. Ses mains restaient ouvertes dans l'herbe, paumes tournées vers le ciel.

Liam voulut se jeter vers lui. Le prendre dans ses bras. Presser la plaie. Supplier. Accomplir n'importe quel miracle avec des mains inutiles. Mais la culpabilité l'arrêta net. Peut-être aurait-il dû le faire dès le premier instant. Peut-être Olen serait-il encore vivant.

Il se tourna vers la forêt. Il ne lui resta qu'une volonté, dure, irrévocable : retrouver celui qui avait tiré. Liam entra sous les arbres.

La pluie battait si fort qu'il ne distinguait presque plus rien. Il crut d'abord suivre la direction dans laquelle la silhouette avait disparu. Puis il comprit : le tireur n'avait pas fui tout droit. Il avait bifurqué. Dans la boue, des empreintes restaient visibles. Liam les suivit.

Elles le menèrent jusqu'à un champ de ronces. Il y entra sans réfléchir. Les branches lui griffèrent les bras, les joues, les jambes. À chaque pas, les ronces lui arrachaient un peu de peau. Bientôt, son corps fut aussi marqué que son visage après l'attaque de La Brute. Il avança encore. Puis il chuta. Son genou s'enfonça dans la boue. Sa main se referma sur quelque chose : une étoffe, un lambeau de vêtement arraché par les ronces au passage du tireur. D'un vert noirâtre, marécageux. Liam resta là, trempé, lacéré, le tissu serré dans le poing. Pour être revenu, il n'avait trouvé que cela.

Puis, plus rien.

***

Aux funérailles d'Olen, Liam tint moins longtemps qu'il ne l'aurait voulu. Le père de son ami restait près du corps, droit par orgueil plus que par force. Autour de lui, le village parlait bas. Liam, lui, n'entendait presque rien. Il regardait la tunique orange, désormais immobile. Puis les visages autour du corps. Tous lui parurent suspects.

Puis il vit Dame Ua. Elle se tenait à l'écart, sombre, impeccable, le visage fermé. Sa gorge se serra, puis la phrase sortit.

— C'est vous.

Des têtes se tournèrent. Dame Ua ne répondit pas.

— C'est vous ! répéta Liam, la voix rauque. Vous saviez quelque chose. Vous savez toujours quelque chose.

Lamora fut le premier à réagir. Il s'avança d'un pas sec, assez près pour lui barrer la vue.

— Ferme-la.

Liam ne le regarda même pas. Il cherchait encore Dame Ua derrière lui.

— Votre disciple, votre danse, le bois… Tout commence avec vous.

Le coup partit aussitôt. Liam plia sous l'impact, une main contre la bouche, mais resta debout. Lamora le saisit alors par le col et le projeta au sol. Cette fois, la douleur lui coupa le souffle.

Le père d'Olen s'éloigna du corps de son fils. Il traversa l'espace entre eux d'un pas lourd, presque titubant. Son visage s'était fermé.

— C'est toi qui l'as emmené là-haut.

Liam ouvrit la bouche. Aucun mot ne vint.

— C'est toujours toi.

L'homme leva la main. Orange s'interposa avant le coup. Elle se planta devant Liam, les bras écartés. Le père d'Olen s'arrêta net. Devant Orange, son bras resta suspendu.

— Ça suffit, dit-elle.

Sa voix tremblait. Elle tint pourtant.

Kvöt et les parents de Liam arrivèrent enfin. Sa mère se précipita vers lui. Son père s'interposa à son tour, trop tard, maladroitement. Kvöt, lui, posa une main ferme sur l'épaule de Lamora sans un mot. On tenta de relever Liam. Il ne tint pas vraiment sur ses jambes. Autour de lui, les adultes parlaient déjà d'excuses à présenter à Dame Ua, à la famille d'Olen, au village entier peut-être. Liam ne sut même plus à qui elles s'adressaient. Il avait de la terre et de l'herbe dans la bouche, du sang sur la langue.

Alors il la vit. Étendu au sol, Liam distingua, à l'écart du tumulte, la fille du bois. Il ne vit d'abord qu'elle. Sur son épaule se tenait l'étrange oiseau blanc. Dans sa poche, Liam pressa entre ses doigts la pierre que Kvöt lui avait rendue avant les funérailles. Il voulut y enfermer cette image avant qu'elle ne disparaisse.

***

Kvöt logeait de nouveau chez Liam. Le « contrat » l'exigeait. Une nuit, le garçon descendit jusqu'à la petite chambre du vieil homme et se mit à fouiller dans l'obscurité, à la recherche de sa veste. Quand il la trouva, il gagna la salle à manger, alluma une bougie, puis l'examina sous toutes ses coutures.

Il compara l'étoffe de la veste au morceau vert noirâtre ramassé le jour de la mort d'Olen. Le tissu ne venait pas de cette veste.

Liam compara encore. Puis encore. Jusqu'à ne plus pouvoir se mentir.

Alors seulement, il éclata en sanglots.

Il avait soupçonné Kvöt, qui l'avait sauvé, qui dormait dans la pièce voisine. Et Olen, lui, restait mort.

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