L'enfant qui aimait lire

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Casablanca, années 90

Par où commencer ? Je ne me rappelle pas vraiment de ma première rencontre avec la lecture, tout ce que je sais, c’est que j’étais très jeune.

D’abord, il faut comprendre le contexte : durant les années 90, le Maroc n’était pas encore rentré dans l’ère du numérique, même les consoles de jeux vidéo étaient très rares. Nous, enfants, nous devions nous occuper comme on peut.

Alors, avant de parler de livres, parlons de jeux. Nous étions réglés comme des horloges suisses, les jeux ne se chevauchaient pas, ils changeaient au gré des saisons, et chaque jeu attendait sagement son tour. Il y avait la saison de la toupie, celle des billes (il n’y avait pas de chaussée à l’époque, il suffisait de faire des trous par terre pour créer les cibles des billes) ou encore zdi (une sorte de balle au prisonnier, pas forcément avec une balle).

Avec ces jeux, nous étions la plupart du temps livrés à nous-mêmes, le quartier lui-même était notre gardien, nous pouvions entrer dans n’importe quelle maison voisine (ou presque), prendre le repas puis repartir jouer, pour ne rentrer à la maison que pour dormir.

La lecture, même si, honnêtement, je pense qu’elle était plus répandue qu'aujourd'hui — j’expliquerai mes raisons un peu plus loin —, n’était pas vraiment la priorité des jeunes Marocains, et oublier les bibliothèques scolaires, ça n’existait pas.

C’est dans ce contexte que j’ai fait ma première rencontre avec la lecture, un petit magasin miteux dans la rue voisine. Je n’avais jamais compris ce qu’il vendait réellement, il avait surtout des épices, et pas mal d’objets moins conventionnels, des lézards empaillés, des racines aux formes étrangères. une épicerie à l’ancienne, même pour les normes de l’époque.

Étrangement, il avait une section réservée aux livres, et c’est là que j’ai acheté ma première histoire, à l’âge de cinq ou six ans. C’était un certain épisode de L'Homme de l’impossible. Je pense que c’était l’un des tout premiers épisodes.

Mettons encore un peu de contexte, il y a une vieille citation arabe qui dit

“L’Égypte écrit,
le Liban imprime,
et l’Irak lit.”

Cette citation — même si son origine réelle remonte à plus loin que le vingtitième siècle — reflète très bien l’effervescence culturelle qui parcourait le monde arabe à l’époque, même si nous, enfants de l’époque, n'étions pas au courant des choses.

Nous avions des revues koweïtiennes, saoudiennes, des Émirats, des romans égyptiens, des traductions libanaises, et plein d’autres. Et tout ça était disponible dans n’importe quelle librairie du monde arabe.

L’Homme de l’impossible en faisait partie, édité par une maison d’édition égyptienne qui s’appelait “La librairie arabe moderne” et qui regroupait plusieurs auteurs très prolifiques. Généralement chaque série sortait un numéro par mois, tous les mois.

La série en question retrace l’histoire d’une sorte de James Bond à la sauce égyptienne (sans l’alcool et les femmes, faut pas déconner non plus), un gars des services de renseignement du pays qui battait héroïquement tous ses ennemis.

Il y avait aussi “Les dossiers du futur”, série SF du même auteur, ou encore “Ma waraa tabia” (= Métaphysique), série d’horreur/surnaturel d’un autre auteur de la même maison d’édition.

Alors, je me suis littéralement noyé dans ces univers, papillonnant d’un récit à un autre, d’un auteur au suivant, sans m’arrêter et sans prendre le temps de respirer, j’étais devenu accro.

Petit souci, c’est bien d’aimer lire, faut quand même en avoir les moyens. Heureusement, étant issue d’une famille de classe moyenne, j’avais la chance d’avoir de l’argent de poche, ce qui n’était pas le cas de beaucoup de gamins à cette époque. J’avais exactement dix dirhams (un euro) par semaine, ce qui est pas mal pour le Maroc de cette époque.

Mais ce n’était jamais suffisant. Le montant partait en fumée dès sa réception, six dirhams partaient pour Majed (une revue jeunesse hebdomadaire des Émirats arabes unis, parmi les plus appréciées de l’époque, notre journal de Mickey en quelque sorte), les quatre restants étaient exactement le prix d’un numéro de n’importe quelle édition de “La librairie arabe moderne”.

Mais voilà le dilemme, il ne restait rien pour les autres. Et il en avait beaucoup.

Donc, passons à la deuxième approche, parce qu’il fallait bien innover.

Il y a une sorte de magasins, et je parle au présent car ça existe toujours, au Maroc, qui vend des graines grillées (comment dire, non, ce n’est pas pour les oiseaux, c’est bien pour les humains), des graines de tournesol ou de courge principalement, avec des cacahuètes, des pistaches et d’autres encore, le produit principal étant les graines de tournesol.

Ces magasins là aussi, comme mon cher épicier, avaient décidé que vendre des graines n’était pas suffisant, alors certains avaient un job supplémentaire à côté, l’échange de livres, ils avaient une collection de livres, la plupart du temps tous issus de “La librairie arabe moderne”, et tu pouvais échanger avec un livre de la même collection pour seulement un dirham.

Le troc, je t’adore. C’est ce qui m’a permis de multiplier mes lectures. J’étais presque satisfait.

Mais ce n’était toujours pas assez, les livres étaient courts, se lisaient en une soirée ou deux. Il fallait plus.

Troisième approche, la jotia (brocante).
Là aussi, la particularité marocaine ne fait que s’affirmer. Oubliez les brocantes à la française, où des particuliers sortent une fois par an leurs vieux trucs pour les vendre dans ce qui ressemble à une fête de quartier bon enfant. Non, au Maroc, les brocantes (à défaut d’un nom plus pertinent) avaient lieu tous les jours, des vendeurs permanents, les vendeurs occupaient toute une rue (pas forcément avec l’accord des habitants), plaçaient leurs étals à même la terre, et vendaient leurs merveilles.

Vous pouviez tout y trouver, vraiment tout, je vais m’égarer encore, mais tant pis. Le principal des marchandises provenait du nord du royaume, on est encore loin de l’époque où la marchandise chinoise envahit tout, les nouveautés provenaient généralement des enclaves espagnoles dans le nord via contrebande, et finissaient sur les étals.

Mais, quand je dis que vous pouviez tout y trouver, je ne parlais évidemment pas de contrebande, ça aurait été trop facile. Tout ce qui pouvait être vendu (et même parfois ce qui ne le pouvait pas) se retrouvait par terre en attente d’acheteur. et ça pouvait aller d’une console vidéo dernier cri (dont le vendeur ignore tout de la valeur, et la vend pour les pièces) au stylo Bic dont il ne reste que le tube extérieur.

Évidemment dans le tas, il y avait des livres, beaucoup de livres, jamais neufs, mais tout était bon à prendre. Si j’avais les réflexes d’un collectionneur, peut-être aurais-je été riche aujourd’hui, avec toutes les revues des années quarante et cinquante que j’ai achetées.

J’allais oublier, parce que évidemment rien n’est simple, pour arriver à la jotia la plus proche de chez moi, il fallait traverser “Cariane central” (déformation du mot Carrières Centrales), le plus grand bidonville du Maroc, et qui se trouve juste à côté de mon quartier. Je vous raconterai peut-être son histoire, et la mienne avec, une autre fois. ;)

J’ai donc travaillé stratégiquement sur les trois axes. réussissant tant bien que mal à maintenir le rythme des lectures, qui ont évolué avec l’âge, mais sans jamais oublier “L’homme de l’impossible”.









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