20) Moralités divergentes

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Un relatif calme revenait dans la station. L'enquête approfondie sur le passé du tireur ayant blessé Patrick Branston aboutit à une conclusion. Il fut établit que son cri de revendication au regard de Némésis était un coup de bluff. Il avait voulu profiter des tensions avec la Fraternité du Sanctuaire Céleste pour orienter les efforts de recherches sur une fausse piste. Mais dans son plan initial, il réussissait à filer une fois son acte accompli. Il n'avait pas prévu que les gardes du corps du PDG se sépareraient et que l'un d'entre eux l'attrape alors qu'il n'avait même pas encore quitté les lieux. Et pire, il avait raté son coup. Branston s'en était tiré qu'avec une simple blessure à l'épaule. Alors il avait avoué.

Il s'agissait de Phil Pullman dont le fils était décédé plusieurs mois plus tôt lors de la dépressurisation d'une partie du secteur 34. Sa femme et lui étaient restés dans le déni de nombreuses semaines. Puis la colère avait débarqué.

Ils s'étaient alors entre-déchirés. Martha, son épouse, poussée par le soutien de ses amis, choisit alors de se faire aider par un psychologue. Phil, lui, refusa net toute session. Entretenant un cycle de colère dévastateur, Martha s'éloigna de son mari pour pouvoir avancer dans le cheminement du deuil de son enfant.

Lui, dégringolait toujours plus. Alors il avait choisi Patrick Branston pour cible. C'était son entreprise qui avait conçu et construit Némésis. C'était donc forcément de sa faute si la station possédait des malfaçons. C'était donc forcément de sa faute si son fils chéri avait perdu la vie. C'était comme si Branston l'avait tué lui-même. Sans lui, son enfant serait toujours là ! 

Et quand il ne supporta plus de le voir se pavaner sur toutes les chaînes d'informations, se poser encore une fois en sauveur de l'Humanité, sa décision fut prise. Se procurer une arme à feu demeurait étrangement facile. Il suffisait de quelques questions et de s'adresser aux bonnes personnes et le tour était joué. 


* * *


Son acte mettait en lumière une toute nouvelle question concernant le Retour. Des crimes seraient toujours commis et leurs coupables jetés en prison. Mais que faire d'eux quand les ressources étaient désormais comptées ? Là aussi, deux courants de pensées s'entrechoquaient. Ceux en faveur de la réhabilitation ou alors l'exclusion pure et simple. Dans le premier cas, il faudrait prévoir des cellules de cryogénie pour les détenus et organiser leur séjour carcéral en même temps que la reconstruction de la civilisation. Dans le second cas, les détenus se verraient tout simplement refuser leur ticket pour le Retour. Ils auraient alors plusieurs choix : une euthanasie de courtoisie ou espérer rejoindre les rangs de la Fraternité du Sanctuaire Céleste et continuer à vivre en orbite dans leur nouvelle Arche.

Le Conseil d'Administration devait trancher la question. Logan n'était pas ravi par ce nouveau dilemme moral. Mais ils partageaient la décision avec l'ensemble du Conseil, ce qui le rassurait un peu. Zia, de son côté, s'opposait farouchement à toute forme de sélection. Qu'il s'agisse d'argent, de compétences, d'âge ou d'erreurs passées, elle ne voulait pas se mettre dans cette position de décideur divin. Elle se revoyait sur la plateforme de départ, accrochée au bras de sa mère. Alors qu'elles avaient tant sacrifié pour lutter pendant sept longues années lors de la construction de la station. Sa mère n'avait pas eu droit de vivre car des vieux riches au sommet de leurs tours d'ivoire ne voulaient pas partager le même oxygène que trop de Rats. Alors ils avaient instauré un nouveau critère sur l'âge des Rats et sa mère devait rester sur le tarmac. Leur décision l'avait condamnée à mort. Hors de question de faire vivre ça à d'autres ! Elle croyait en chacun. Elle croyait qu'avec suffisamment d'aide, tous pouvaient obtenir une rédemption. Et cette optique s'alignait avec son autre objectif. Faire une sorte qu'aucune discrimination sociétale ne contribue à la création d'une nouvelle génération de Classes 5. Avec son surClassement effectif en Classe 2 et les différentes incorporations des autres jeunes dans les Classes de leurs apprentissages ou dans leurs familles pour les adoptés, officiellement, il n'existait plus aucun Rat en vie. Elle en était ravie et faisait tout pour que ça continue.

La question des détenus ne resta pas longtemps cantonnée aux cercles décisionnels. Très vite, elle s’infiltra dans les conversations, dans les couloirs, dans les lignes d'assemblage. Chacun y allait de son avis, souvent tranché, rarement nuancé. Certains réclamaient une justice implacable ; chaque ressource gaspillée pouvait coûter des vies. D’autres, au contraire, rappelaient que personne n’était irréprochable. Et entre ces deux extrêmes, une peur sourde grandissait. Celle d’être un jour soi-même jugé inutile.


* * *


Logan observait son amie en silence. Il connaissait bien ce regard. Celui qui ne laissait aucune place au doute. Zia ne céderait pas. Pas sur ça. Pas après tout ce qu’elle avait vécu.

— Je t'envie, tu sais.

Elle releva la tête pour le fixer, sans comprendre.

— Tu as des valeurs fortes qui t'animent et tu les suis. Envers et contre tout. 

— Un chemin bien compliqué si tu veux mon avis, soupira Zia.

— Certes. Mais moi, j'ai l'impression d'être balloté par le courant. Je ne fais que suivre ce qui se passe. Je n'ai pas de conviction, murmura t-il. 

— Arrête ton cinéma, c'est grâce à toi que je suis à cette place. Et tant d'autres sont entrés en mouvement grâce à ton impulsion. Tu es un catalyseur du changement Logan. 

Le jeune homme baissa les yeux, gêné. Dans le fond, il était d'accord avec Zia sur le principe de non sélection. Mais la pure logique dictait autre chose. Les ressources nécessaires, celles réellement obtenables, les probabilités de survie, les risques encourus... Tout pointait vers une sélection, une optimisation. Mais en quoi ce serait différent de ce que l'Humanité avait fait lors du Départ ? En fait il avait déjà pris sa décision. Depuis le fruit offert à Jensen, un premier refus de séparer l'Humanité selon un statut arbitraire. 

— Le Conseil ne sera peut-être pas d'accord, argua t-il.

— Peut-être, répondit-elle calmement. Mais quelqu'un doit bien dire non. 

Au loin, à travers les parois translucides du dôme, un éclat métallique attira leur attention. Une structure en cours d’assemblage dérivait lentement, entourée d’une nuée d’ouvriers en combinaison. L’Arche de la Fraternité. Même inachevée, elle imposait déjà sa présence. Une autre réponse. Une autre fuite. Une autre Humanité.

— Ils avancent vite… murmura Logan.

— Oui, souffla Zia. Eux au moins ne se posent pas de questions.

Car pendant que le Conseil débattait, que les scientifiques calculaient, que les politiques négociaient… d’autres construisaient sans attendre. Sans compromis. Sans regard en arrière.

Les jours suivants, les travaux s’intensifièrent encore. Les Tardigrades multipliaient les sorties, les scientifiques validaient les dernières simulations énergétiques, et les premiers modules du Retour entraient en phase de test. Tout devait être prêt. Tout devait fonctionner. Car il n’y aurait pas de seconde chance.

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