Partie III - Les choses qui tiennent debout

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Le matin ne s’imposait plus à Constance comme une preuve qu’elle avait perdu la veille.

Il arrivait, simplement, avec sa petite monnaie de sons : un scooter trop pressé, un volet qu’on repousse du bout des doigts, le carillon lointain d’un tram.

Elle se levait plus tôt. Non pour travailler davantage, mais pour vivre avant que le reste recommence.

Elle prit l’habitude d’aller jusqu’au marché de Campo de Ourique.

Elle marchait vite en descente, lentement en montée, comme si le corps devait réapprendre à moduler l’effort et la douceur.

Au marché, elle achetait des choses qui ne servaient à rien tout de suite : des fleurs bon marché, des figues trop mûres, un pain aux graines qui s’émiettait partout.

Le vendeur de fleurs, un vieil homme au sourire attentif, lui glissa un jour :

— Les bouquets tiennent plus longtemps quand on coupe ce qui boit trop.

Elle répondit merci. Elle comprit plus tard.

À la galerie, les caisses finirent par arriver.

Du bois, des sangles, des inventaires tapés trop vite.

Constance les ouvrit avec la délicatesse d’une chirurgienne hésitante.

Des œuvres contemporaines, béton, verre, acier.

Tout ce qui prétend ne rien ressentir.

Elle installa un triptyque minimal sur le grand mur blanc.

Trois rectangles parfaitement alignés, trois nuances de gris.

En reculant, elle se surprit à sourire : c’était le paysage intérieur de ces dernières années, un désert propre.

Elle appuya son front contre le mur froid, juste une seconde.

Puis elle recommença, mais autrement : elle déplaça de quelques millimètres la troisième pièce.

Presque rien.

Soudain, l’ensemble respirait.

Le vide devenait un intervalle.

Elle nota dans son carnet :

« Parfois il suffit de décaler l’ombre pour que la lumière trouve où se poser. »

Elle décida de louer un vélo. Pas par souci d’écologie héroïque, mais pour sentir ses jambes.

Lisbonne la gifla gentiment : pentes rudes, pavés imprévisibles, vent qui s’invite sans prévenir.

Elle tomba une fois, genou écorché, paume brûlée.

Elle se releva sans colère.

La douleur la ramena dans son corps.

Ce soir-là, sous la douche, elle regarda l’eau rougir un peu et se dit que ce sang-là n’était pas triste.

Arthur réapparut comme reviennent les marées : sans demander la permission.

Elle le croisa près du Museu da Marioneta, croquis sous le bras.

— Vous cartographiez la ville ? lança-t-elle, amusée.

— J’essaie d’en saisir les joints, répondit-il. Là où ça se fissure sans s’écrouler.

— Vous aimez les failles.

— C’est là que l’air passe.

Ils marchèrent côte à côte un moment, sans projet.

Il parlait peu, comme s’il refusait de réquisitionner l’attention.

Elle, étrangement, n’avait pas envie de remplir les silences.

Ils s’arrêtèrent devant une façade d’azulejos dont une bande manquait.

— On devrait la réparer, dit-elle.

— Ou laisser la mémoire à l’air, dit-il.

Il se tourna vers elle.

— Comment va votre respiration aujourd’hui ?

— Moins courte, répondit-elle sans réfléchir.

— C’est bon signe.

Elle faillit dire “grâce à vous”, se retint.

Depuis quelques jours, elle veillait à ne plus offrir sa liberté en cadeau.

Le soir, un message de son mari : « As-tu réfléchi ? On ne peut pas rester ainsi. Reviens, on posera tout à plat. »

Elle relut trois fois.

Puis elle écrivit sur une feuille blanche, en haut : Ce qui tient debout.

En dessous, elle laissa venir des phrases courtes :

Dormir sans avoir peur de mes pensées.

Ne pas excuser ce qui me blesse.

Aimer sans me rabaisser.

Dire non sans roman.

Dire oui en regardant devant.

Respiration régulière.

Corps vivant.

Joie qui ne s’excuse pas.

Elle fit une photo de la feuille et la garda en fond d’écran.

Au message, elle répondit : « Je réfléchis. Pas de décision sous pression. Je te dirai quand je serai claire. »

Ce n’était ni une promesse ni une fuite. Juste un tempo retrouvé.

Elle s’inscrivit à un cours de danse du dimanche matin. Rien de spectaculaire : un atelier de “mouvements lents” dans une salle au parquet usé.

On y apprenait à tourner sans se faire mal, à poser le pied pour de bon, à respirer par le dos (un mystère au début).

Le professeur, une femme aux cheveux courts, disait :

— On recommence. Sentez l’axe. L’axe, c’est ce qui vous traverse et vous soutient. Pas ce qui vous enferme.

Constance sortait de là avec l’impression d’avoir rangé ses organes.

Elle n’en parla à personne.

Un soir de pluie, Arthur passa à la galerie.

Il regarda longtemps le triptyque gris, la pièce déplacée.

— Là, dit-il, vous avez choisi la désobéissance délicate.

Elle eut envie de rire.

— C’est écrit dans votre carnet ? demanda-t-elle.

— "Désobéissance délicate" ? Oui. Je vole aux conversations leurs titres.

Ils restèrent à parler une heure.

De livres lus trop jeunes.

Des mots qu’on emploie par habitude,promesse, pardon, destin, et qui finissent par ne plus rien contenir.

De la façon dont la ville réchauffe les objets abandonnés.

Quand il partit, il salua comme on salue une évidence.

Constance verrouilla la galerie, puis revint marcher devant la vitrine éteinte.

Le reflet d’une femme lui fit face.

Elle mit du temps à reconnaître que c’était elle.

Pas parce qu’elle avait changé, mais parce qu’elle s’accordait enfin le droit de se voir.

Le lendemain, elle se réveilla avec l’envie d’être honnête.

Pas polie : honnête.

Elle écrivit un mail à son mari.

Pas long, pas cruel.

« J’ai besoin de trois semaines sans t’écrire. J’ai besoin de regarder ce qui, en moi, veut vivre et ce qui ne veut plus. Ce n’est pas contre toi. C’est pour respirer sans mentir. On parlera après. »

Elle relut, coupa deux adjectifs inutiles, ajouta : « Merci de respecter ça. »

Puis elle envoya.

Le geste la fit trembler. Elle s’assit. La peur passa comme un courant d’air : on frissonne, on ajuste le pull, on continue.

Elle acheta une plante pour l’appartement : un ficus trop ambitieux pour la pièce.

Le vendeur lui dit qu’il avait besoin de lumière indirecte et d’arrosages réguliers.

— Comme tout le monde, pensa-t-elle.

De retour chez elle, elle déplaça des meubles, ouvrit l’espace.

Elle donna un sac de vêtements à une association, supprima des applications de son téléphone, effaça des numéros dont l’existence entretenait de faux hasards.

Chaque suppression lui rendait un millimètre de souffle.

Arthur l’invita à une exposition de dessin dans un atelier partagé, près de l’Alfama.

Des portraits d’inconnus, des carnets ouverts comme des thorax.

Constance eut la sensation d’entrer dans un chœur où chacun parlait bas mais juste.

Arthur lui montra un croquis.

— C’est vous, dit-il. Enfin… ce que je vois de vous.

Le dessin n’était pas flatteur. Pas lissé.

Un visage penché, un cou tendu, une bouche qui hésite entre dire et retenir, une main sur la poitrine comme pour vérifier un battement.

Elle resta longtemps.

— C’est… correct, finit-elle par dire.

— Vivant, corrigea-t-il doucement.

Elle hocha la tête.

— Vivant.

Ils sortirent prendre l’air.

La nuit sentait la pierre mouillée.

— J’ai peur, dit-elle tout à coup.

— De quoi ?

— De devenir une autre et de n’avoir plus de place nulle part.

— Alors devenez celle qui vous fait de la place.

Elle sourit, les yeux humides, pas de tristesse : d’alignement.

Ce n’était pas une phrase magique.

C’était une autorisation.

Les jours prirent un rythme clair :

Matin, marche sans but, marché, carnet.

Midi, galerie, gestes précis, choix assumés.

Soir, cours, lectures, solitude peuplée.

Et parfois, Arthur.

Pas comme un centre, mais comme une présence parallèle.

Ils se croisaient, se parlaient, s’écartaient.

Rien ne brûlait. Et pourtant tout chauffait.

Elle remarqua qu’il ne la touchait pas. Ni par prudence, ni par retenue distante.

Plutôt par respect du temps de la mue.

Cette absence de gestes lui donnait envie de respirer plus grand.

Un dimanche, elle prit un train jusqu’à Cascais.

La mer avait la couleur d’une promesse raisonnable.

Sur la plage, les familles déballaient leurs piques-niques, les enfants criaient à s’user la voix.

Constance enfonça les pieds dans le sable frais.

Elle pensa à la petite fille qu’elle avait été, obstinée, fière, rapide, et à la femme patiemment dressée qu’elle était devenue, prudente, excellente, transparente.

Elle comprit que la seconde avait sauvé la première pendant des années.

Il était temps de les réconcilier.

Elle écrivit à même la page sableuse avec un bâton :

JE SUIS À MOI.

La vague effaça la phrase avec une douceur cruelle.

Elle rit.

La vérité n’avait pas besoin de rester visible pour exister.

En rentrant, elle trouva un mail de la direction de la galerie de Bordeaux : « Avancement ? Calendrier ? Nous avons besoin d’une date ferme de retour. »

Elle s’assit.

Regarda la plante, déjà un peu plus droite.

Répondit : « J’ai besoin d’un mois de plus. Nous y gagnerons en qualité. Je vous envoie demain un plan précis : budget, calendrier, partenaires. »

Elle savait qu’elle pouvait.

Elle savait surtout pourquoi.

Toute la nuit, elle bâtit un dossier net : planning, livrables, scénographie, risques et parades.

À quatre heures, elle relut.

Aucun éclat d’égo, aucune fioriture : de la clarté.

Elle s’endormit une heure, se réveilla neuve, envoya le dossier.

À midi, réponse : « Accordé. Votre plan convainc. »

Elle posa le téléphone face contre table et ferma les yeux.

Pas de victoire, juste une pièce en place.

Le soir, elle invita Arthur à marcher.

Ils suivirent les rails du tram jusqu’à un petit belvédère que personne n’avait l’air de connaître.

La ville s’illumina lentement, comme un organisme géant qui s’étire.

— Vous avez l’air réglée, dit-il.

— Je me règle à moi-même, répondit-elle.

— Et lui ?

Il n’avait pas besoin de préciser.

— Je ne sais pas. Je ne vais plus décider en fonction de sa peur. Ni de la mienne.

Ils restèrent silencieux.

Elle posa la main sur la rambarde tiède.

Il posa la sienne un peu plus loin.

Entre leurs doigts, un espace qui lui parut précis, indispensable.

— J’aimerais vous embrasser un jour, dit-il, sans la moindre urgence.

— J’aimerais que ce jour arrive parce que je n’en ai plus besoin, répondit-elle.

— Alors il arrivera.

Ils sourirent, presque amusés par leur propre exactitude.

La ville, en contrebas, respirait avec eux.

Dans la nuit, Constance se réveilla en sueur.

Un rêve : elle portait une valise immense, pleine de livres qu’elle n’avait pas écrits.

Au bord d’un quai, on lui disait d’embarquer, vite, sinon le bateau partirait sans elle.

Elle ouvrait la valise : que des copies, des brouillons, des versions d’elle-même qui ne la regardaient pas.

Elle la poussait dans l’eau.

Le soulagement la réveilla.

Elle se leva, but un verre d’eau, s’assit près de la fenêtre.

La rue était vide.

Elle écrivit :

« Je n’ai plus à prouver que je suis digne d’être aimée. Je vais choisir. »

Puis elle se recoucha, et dormit d’un sommeil franc.

Le lundi qui suivit, elle entra dans la galerie avec l’assurance silencieuse des gens qui savent où poser le pied.

Elle modifia la lumière, changea deux accrochages, supprima un cartel trop bavard, écrivit un texte de salle simple, sans métaphores épuisées.

Une femme d’un certain âge, élégante et fatiguée, resta longtemps devant le triptyque.

— On dirait que ça respire enfin, dit-elle à Constance, sans savoir à qui elle parlait.

— C’était le but, répondit Constance.

— Merci.

La femme partit, un peu plus droite.

Constance inscrivit ce merci-là dans son corps.

Il tenait debout.

Ce soir-là, elle n’alla pas voir Arthur.

Elle rentra, se fit des pâtes, mit de la musique douce, lut vingt pages d’un livre qu’elle n’avait jamais réussi à terminer, trop de phrases qui se regardaient elles-mêmes.

Cette fois, elle sut choisir ce qui comptait, abandonna ce qui ne venait pas.

Elle se regarda dans le miroir, sans jugement.

— Nous y sommes, murmura-t-elle. Pas à la fin, pas au début. À l’endroit qui tient.

Et pour la première fois depuis des années, elle s’endormit sans penser à ce qu’elle devait faire pour que tout se passe bien.

Elle s’endormit en sachant qu’elle allait décider.

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