Défiler !
Je défile tous les ans depuis 2004. Je bois des bières tièdes sur des trottoirs bondés, je drague, je danse, je baise. Je finis dans des bars sombres, des appartements étouffants, des soirées trop pleines où la musique cogne trop fort avec des mecs dont je ne connaîtrai jamais le prénom.
Mon meilleur pote dit que c’est le seul moment de l’année où tout le monde est exactement à sa place, où nos regards cessent d’être des jugements pour devenir des invitations. C’est un idéaliste.
Mais pas complètement.
Dans une communauté qui juge vite et fort, qui catégorise les êtres et qui met des étiquettes, ces quelques jours de juin sont à part. On parle à des gens différents, on sourit à des garçons qu’on aurait toisés en soirée, on embrasse sans calcul. On met de côté, pour quelques heures, une part de nos débats et de nos querelles, on refait société. Une minorité qui se rassemble pour faire la fête, pour revendiquer et pour exister.
Je suis lucide. Jeune, je n’allais défiler que pour choper, me faire inviter dans les soirées, tester mes limites, briser les interdits bâtis par mon éducation. Mais le temps passant, j’ai lu les slogans, j’ai écouté des discours, j’ai appris notre histoire. La Pride m’a sensibilisé. Je suis devenu un trentenaire engagé. Évidemment, je continue à danser et à choper, mais le centre s’est déplacé : la fête est politique.
Elle me renvoie à mon illusion. A mon confort de bourgeois.
Parce que dans ma vie quotidienne, dans une métropole ouverte, avec une gueule de gendre idéal, des heures de salle de sport et un compte en banque bien garni, je passe sans accroc. Je peux faire comme si et oublier. Oublier que ce que je vis n’est pas encore évident partout, que tenir la main de mon mec n’est toujours pas anodin, que ce qui est simple pour moi peut être compliqué pour d’autres.
Il suffit de peu pour que l’illusion se fissure. Une remarque criée dans la rue, le silence un peu trop long d’un serveur, le regard d’une mère de famille sur la plage, un séjour chez mes parents avec ses sous-entendus… Et une gêne qu’on croyait disparue qui ressurgit. La honte. La peur. Alors, je me rappelle que rien n’est complètement acquis, même pour moi, que mon confort est précaire. Que ma vie, mon couple, pour certains, ne sont pas acceptables.
Je sais que c’est dans ma nature d’être mesuré, de feindre et de naviguer, d’omettre parfois que j’aime les garçons. De la prudence ? Assurément. Mais surtout une peur ancienne, profonde, intégrée, un réflexe de survie hérité de mes années de collège.
La Pride me rattrape.
Me mêler à mes pairs dans leur diversité d’identités, si différents de moi, si différents entre eux, me rappelle ce que je pourrais ne plus voir depuis ma bulle bourgeoise et trop bien intégrée. Les chars, les paillettes, les drapeaux… Parce que je sais que cette visibilité tapageuse, libre, même imparfaite, radicale parfois, a permis à des vies comme la mienne d’exister plus simplement, et permettra, je l’espère, à d’autres de mieux vivre.
Alors j’y retourne, pas par conviction totale, pas par adhésion complète, mais parce que je sais que ça compte.
Et même si je reste, comme souvent, un peu dedans, un peu à côté, je préfère être là qu’ailleurs.
Alors cette année encore, j'irai défiler, danser, exister.

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