« Les Frères Dalton : 1892 »

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C’est fou comme avoir une arme à feu posée sur le front délie rapidement les langues.
Le pauvre bougre, dans son costume des villes, devait grandement regretter son intrépidité.
Quitter San Francisco pour parcourir les plaines du Far West à la recherche de l’aventure…
Quelle mauvaise idée. À défaut d’aventures, il allait connaître la fin de l’histoire de sa vie.

Détective privé engagé par la Southern Pacific, grand manitou des banques et des transports ferroviaires, pour enquêter sur le gang des frères Dalton, il n’avait rien trouvé d’intéressant, alors que le siège central lui demandait des comptes.
Et surtout, pour justifier ses notes de frais exorbitantes, il avait attribué aux Dalton des délits commis par quelqu’un d’autre, notamment une attaque de train de la compagnie.
En l’occurrence, le grand métis tout au bout de l’arme.

Despèrasta reposa encore une fois la question :
« Alors, gringo, c’est toi qui racontes partout que les Dalton sont les plus dangereux hors-la-loi ? »
« Heu… oui ! Mais j’ai une explication logique… »

Aucune détonation n’interrompit sa phrase.
Ses genoux devenaient de plus en plus douloureux sur le sol rocailleux, et la pression de l’étrange fusil sur son front aggravait l’inconfort de la situation :
« J’ai rencontré une fille qui se nomme elle-même “Miss Moore”. Elle m’a dit de travailler pour les quatre frères, je vous jure… Elle leur fait passer les arrêts et les horaires des trains transportant de l’argent… »

Il ferma les yeux, déglutit et attendit le coup fatidique.

Il regarda l’étranger violent s’éloigner au galop, emportant toutes ses possessions.
Dans son malheur, être nu comme un crotale au milieu du désert, plutôt qu’une balle dans la tête, n’était peut-être pas une bonne nouvelle.
Les piaillements des vautours le lui confirmèrent très vite.

Despèrasta n’eut pas de mal à retrouver la catin Moore : quand la vantardise est plus présente que l’or dans les paysages désolés du Far West, rien n’est difficile à trouver.
C’était une belle femme, jouant de ses charmes pour survivre dans le Nouveau Monde.
Elle fréquentait toutes sortes de gens, du comptable boutonneux aux bandits de grand chemin.
Elle ne s’attendait pas à ce que le grand débile avec un flingue ridicule tienne sa promesse d’appuyer sur la détente.
Sa tête disparut au moment même où elle terminait de répondre aux questions de l’étranger.

Le couple Dalton avait enfanté une quinzaine de mômes, dont les futurs Robert, dit Bob, William, dit Bill, Gratton, dit Grat, et enfin Emmett, dit Averell, du gang des Dalton.
Les gamins avaient grandi dans une famille respectable.
Leur vieux, James Louis Dalton, était un héros de la guerre du Mexique.
Fermier, travailleur acharné, modeste et posé, il avait su gagner le respect des notables de la région, un respect que même le comportement de ses quatre fils n’avait pu entacher.

Le vieux Dalton et son épouse s’étaient installés dans le territoire.
Les aînés étaient sortis d’une grande école, un frère marshal, Frank Dalton, Red Dead, aucune rédemption…
Il avait fallu qu’ils jouent aux cons avec Despèrasta.
Il avait la haine contre tous les usurpateurs qui lui violaient la vedette.

Coffeyville était une ville du Kansas, située dans le comté de Montgomery.
Despèrasta chevaucha le plus vite possible dans la direction où le menait sa vengeance.
La gueuse lui avait dit que les quatre frangins, accompagnés par quelques autres crétins, avaient prévu de braquer les deux plus grandes banques de la ville.
Bob et Emmett s’occuperaient de la First National Bank, tandis que Grat Dalton, W. Powers et Dick « Zboub » Broadwell attaqueraient la Condon Bank. Un plan parfait…

Despèrasta était arrivé quelques heures avant le gang Dalton dans la ville, qui servait de comptoir marchand aux frontières des territoires peaux-rouges.
Il prenait le frais à l’intérieur du saloon, sirotant un whiskey local.
Il avait remarqué, dès son arrivée en ville, une effervescence inhabituelle parmi la populace.
Dans le bistrot, les gens semblaient attendre fébrilement quelque chose.
Les mères cachaient les enfants dans les caves des maisons.
Les fenêtres, barricadées par des planches, donnaient une atmosphère feutrée aux intérieurs.

Un dénommé Chapman, imbibé au tord-boyau, racontait à qui voulait écouter son délire alcoolisé qu’il avait honte de lui :
« Moi, j’vous dis qu’ils vont v’nir… Churrr, sûr et certain… Hein… Chuis dégoûté… Chais, c’étaient mes potes… P’tain… Pourquoi j’vous l’ai dit ? Hein ! ’Culés… »

Despèrasta observait la scène, mâchonnant sa cigarette indienne, lorsque soudain un homme armé d’une vieille pétoire fit irruption dans le bâtiment.
Son costume noir et le haut-de-forme vissé sur sa tête indiquaient sa profession morbide et son inexpérience au maniement des armes.
D’un geste, la main tremblante, il demanda le silence et murmura :
« Ils arrivent, Johansonsky les a vus près de la rivière… Préparez-vous à les recevoir… »

Aussitôt, la foule apeurée prit place derrière des barricades de fortune, armes obsolètes en main.

Un silence de mort couvrit la ville, seulement perturbé par le vol circulaire des vautours qui sentaient le festin venir. De longues minutes s’égrenèrent ainsi.
Despèrasta ne quittait ni sa place ni le nerveux Chapman, qui se dirigeait vers la porte de derrière.

Despèrasta finit cul sec son verre de gnôle, jeta un dollar sur le comptoir et suivit sa proie à l’extérieur du bâtiment.
Il serpentait entre les maisons et magasins de l’allée centrale quand les premiers coups de feu résonnèrent dans le silence.
La double attaque de banques devait déstabiliser les habitants de Coffeyville ; la trahison de Chapman avait changé le plan du gang des Dalton, et pas vraiment à leur avantage.

La jubilation qui montait le long de son échine était, pour Despèrasta, la meilleure des drogues.
Toute cette foule allait enfin pouvoir raconter comment il avait rétabli la vérité sur :
« Despèrasta, le plus dangereux bandit du Far West. »

Au détour d’une pile de caisses, Despèrasta tomba nez à nez avec Robert Dalton.
À ses pieds gisait le corps sans vie de Chapman, criblé de balles.
Pour sa trahison, Bob l’avait abattu froidement.
La décharge du tromblon de Despèrasta fit voler en éclats les quelques tonneaux et balustrades situés à l’emplacement désormais vide où se tenait le bandit.
Celui-ci courait à demi-couché, esquivant les balles maladroites des civils.

Despèrasta rageait : il avait failli l’avoir.
Il rechargea son arme à coup unique mais dévastateur.
Il avançait d’un pas décidé vers la Condon Bank, ne prenant pas la peine d’éviter les tirs qui pleuvaient autour de lui et dans toute la ville.
Lorsqu’il défonça la porte principale de la banque d’un coup de latte, il surprit l’un des frères aux prises avec l’employé, qui prétendait que le coffre-fort ne s’ouvrait que si la pendule était réglée sur une certaine heure.

Grat Dalton fit un pas en arrière devant l’entrée soudaine et brutale de Despèrasta.
Il tira, vidant le chargeur de son colt dans la direction de l’étrange intrus, mais aucune de ses balles ne toucha sa cible.
Un « Mais qui est donc ce gringo… ? » traversa son esprit au moment même où une giclée tromblesque effaçait définitivement Gratton Dalton de la liste de Despèrasta.

Le pauvre employé de banque avait été soufflé, au propre comme au figuré, par le retrait fracassant effectué par le hors-la-loi inamical et très méchant.

Il faut dire que l’arrivée de Despèrasta dans l’équation presque parfaite du plan des Dalton faisait une vraie différence face à l’armée d’incapables citoyens de la ville.
L’exécution de Grat retarda grandement le départ de la bande : alors que Bob et Emmett finissaient leur vol dans la First National Bank, ils tentèrent de prendre la fuite.
La porte située à l’arrière de la banque n’était gardée que par « Zboub » Broadwell.

À l’intérieur, Despèrasta entendait les cris de souffrance des diverses victimes de la fusillade.
La porte s’ouvrit : Zboub Broadwell et Bill Powers, qui avait rejoint Bob Dalton, furent déchiquetés par une grêle de balles tirée par Despèrasta.
La rafale les faucha tous les trois lors de leur extraction de la banque.
Ils étaient tellement encombrés par les sacs de pognon qu’ils partirent pour un monde meilleur dans une pluie de confettis vert dollar.

La ville avait pris un véritable bain de sang, avec autant de morts et de blessés que sur un champ de bataille. Despèrasta se dit qu’il ne lui restait plus qu’à trouver le dernier des frères, Emmett Dalton…

Le silence refit son apparition, légèrement entrecoupé par les pleurs des veuves.
Despèrasta arpentait la rue principale à la recherche de son ultime cible.
Il le trouva à plat ventre dans une grange, caché parmi les crottins et la paille.

Despèrasta dépoya son sourire carnivore lorsque Emmett Dalton demanda, au milieu des sanglots :
« Mais… mais t’es qui, mec ? »
« Je suis l’ombre de la mort, et tu connaîtras pourquoi mon nom est l’Éternel quand sur toi s’abattra la vengeance de Despèrasta, le plus dangereux bandit du Far West… »

La décharge de l’étrange tromblon déchira les chairs d’Emmett Dalton, mettant un terme à la vengeance de Despèrasta.
Il chantait presque en quittant la ville.
Son nom reprendrait sa place dans l’Histoire.
S’éloignant dans le coucher de soleil, il se dit que la date du 5 octobre 1892 resterait gravée dans les mémoires.
La mort des Dalton par le grand DESPERASTAhAhAh !

Son rire glaçant fut le seul souvenir de lui qu’eurent les habitants de Coffeyville.
Certes, beaucoup de gens se demandèrent pendant longtemps quel étrange animal rôdait près de la ville.
Mais leur attention était surtout tournée vers la découverte du corps, encore vivant, d’Emmett Dalton.
Grièvement blessé, criblé de vingt-trois impacts de balles, il respirait faiblement.
Bien qu’il n’ait tiré aucun coup de feu dans l’attaque, les pronostics sur son avenir allaient bon train.
Il serait accusé de braquage de banque et de deux meurtres, tandis que les dépouilles encore chaudes de ses frères et amis étaient exposées comme de la vulgaire marchandise.
Un opportuniste déposa une carte d’avocat dans la main d’Emmett Dalton, seul survivant du carnage de Coffeyville…

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