~ Chapitre 0 ~

4 minutes de lecture

Novembre 2 021

Atlas :

« Lorsque le monde se met à pleurer, les chœurs deviennent aussi ternes que les branches effeuillées d'un arbre en automne. »

C'est ce que mon père répétait sans cesse lorsque j'étais encore un garçonnet insouciant. Je n'ai compris ses mots qu'il y a quelques années, lorsque le sol s'est dérobé sous mes pieds à la suite d'un accident tragique. J'ai déposé mes rêves entre les planches d'un cercueil que j'ai observé s'ensevelir, sous une pluie battante, comme mes tempes qui me tiraillaient.

Traumatisme crânien.

C'est ce que le médecin m'a annoncé lorsque j'ai ouvert les yeux dans une pièce aseptisée.

Paralysie des membres supérieurs droits.

On m'a appris qu'une partie de mon corps était morte cette nuit-là, avec une froideur dans la voix et un regard aussi glacial que le marbre sous lequel j'ai délaissé mes envies. Au début, j'ai songé à une plaisanterie de mauvais goût, à un humour noir auquel je devais faire face sans sourciller, jusqu'à ce que je constate que mes doigts ne réagissaient plus. Le majeur que je désirais tendre vers ce connard en blouse blanche ne s'est jamais dressé. J'ai essayé à de nombreuses reprises, j'ai espéré lever le bras pour attraper un verre d'eau, enserrer le gobelet pour atténuer les flammes qui se répandaient dans ma gorge, sans jamais y parvenir. Je me suis plongé dans un déni épais, puis, de mon bras valide j'ai retourné la chambre d'hôpital jusqu'à ce qu'une aiguille vienne calmer le feu de mes ardeurs. Le brouillard m'a encagé, les barreaux de ma cellule illusoire m'ont étouffé. De longues heures se sont écoulées avant que mes paupières ne s'ouvrent à nouveau. Moi qui pensais avoir touché le fond, c'est lorsqu'on m'a appris le décès de mon ami que le ciel s'est déchiré. Il s'est fendu aussi brutalement que claque un coup de fouet dans l'air, il a engendré une succession d'horreurs auxquelles je n'étais pas préparé. Des larmes acides m'ont arraché le cœur, puis l'âme, la raison, et tout ce qui faisait que mon monde était entier. J'ai égaré la source de mes rires, la douceur de mes journées et tout est ma faute. Je suis responsable de la mort d'un être lumineux. J'ai déversé mes ténèbres sur un esprit ébloui, éteins les lumières d'une vie épanouie.

Ma présence à elle seule a détruit la joie, supprimé les sourires, fait perler des sanglots ensanglantés sur une peau trop pâle, blême parfois, terne, souvent.

Une brume funèbre emplit l'espace alors que je tente de déceler, de mon regard perçant, les lumières de la ville. Le silence règne, le brouhaha de la circulation est muet de ce point culminant, même les oiseaux ont cessé de chanter leur mélodie funeste. Probablement que le monde ne s'est pas suspendu, que le temps continue de s'étirer mais mon cerveau anesthésié par la vodka ne perçoit plus rien d'autre que mes pensées embrumées. Un défilement d'images atroces, une succession de flashs foudroyants qui calcinent le reste de mon cœur.

J'ai étalé du sel sur mes plaies, la douleur est intenable, si intense qu'elle me fait grincer des dents sans vraiment discontinuer. J'ai déversé des larmes salines sur mon bras immobile. S'il est inutilisable, les souffrances qu'il irradie dans mon corps ne se taisent guère. Comme une piqûre de rappel, un signe venant d'outre-tombe pour que jamais je n'oublie que mon cher ami s'est effacé à cause de moi. J'ai planté la lame de ma colère entre ses côtes déjà brisées.

Comment aurais-je pu imaginer que jamais je ne le reverrais ? Que les traînées de sang sur le goudron resteraient cette ultime réminiscence de sa présence, que ce souffle saccadé serait éternellement suspendu à l'entre-deux-monde ?

J'ai mis un temps fou à déposer sur le papier les bribes de ces souvenirs que je peine à oublier. Peut-être pour qu'ils ne s'effacent jamais, pour que Montanna puisse les lire un jour, avant que l'ombre ne vienne me cueillir un matin enflammé, ou après que le monde se soit écroulé.

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Quiconque trouvera ce cahier, demain, dans quelques jours ou quelques années, veuillez le déposer entre les mains de celui que j'ai tant aimé. De mon vivant, de mon présent, de mon futur, enterré. Je l'aimerai jusqu'à l'oubli, sûrement l'infini. Les larmes de mes regrets lui serviront de havre de paix au milieu de cet incendie.

Un long soupir m'échappe alors que je pose mon stylo sur l'herbe humide. Le vent fait siffler les dernières feuilles qui persistent, qui résistent, sur ces branches atrophiées par le temps d'automne. Par les désespoirs du monde qui se meurt et s'effeuille, qui se heurte et se démaquille de ses parures enjolivant un univers crasseux et poussiéreux. De ses dorures, usées, que même les journées ensoleillées ne parviennent à aimer.

Je sais que Montanna me cherche, mais je n'ose plus me relever. Je ploie sous la honte et les regrets, je me noie dans l'eau salée de ses larmes, et des miennes, des leurs, de ceux que j'aimerais ne jamais avoir blessés.

Demain, peut-être que...

je ne serais que le reflet de cette vie désœuvrée.

Demain, peut-être que je ne serais plus.

Demain,

Annotations

Vous aimez lire Li nK olN ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0