ACTE I LE PARADIS NÉGOCIÉ Chapitre 2 - Clara - La femme qui ne cherche pas à plaire
Je n’ai jamais compris l’obsession des lieux parfaits.
Ils prétendent suspendre le temps, alors qu’ils ne font que le mettre en vitrine. Ici, tout semble disposé pour rassurer. Les couleurs sont trop franches, les lignes trop nettes, les sourires trop précis. Même la lumière paraît filtrée pour éviter les ombres trop marquées.
On ne vient pas dans un endroit comme celui-ci pour réfléchir. On vient pour confirmer.
Je dépose ma valise dans la villa qu’on m’a attribuée et je sors presque immédiatement. Rester à l’intérieur serait déjà accepter le confort. Je préfère observer avant de m’installer.
Les couples sont faciles à repérer. Ils se reconnaissent à la manière dont ils occupent l’espace. Deux corps légèrement inclinés l’un vers l’autre, comme si le monde autour n’existait plus, mais avec un œil toujours attentif à ce qui se passe à côté. L’amour affiché est rarement aveugle. Il compare.
Je sors mon appareil photo sans l’allumer. J’ai appris à regarder avant de cadrer.
Un jeune homme embrasse sa compagne avec une insistance presque pédagogique. Il veut montrer quelque chose. À elle, aux autres, peut-être à lui-même. Elle rit, ajuste ses cheveux, cherche l’angle qui la rendra plus lumineuse. Ils s’aiment peut-être. Mais ils veulent surtout que cela se voie.
Je ne méprise pas cette mise en scène. Je la trouve révélatrice.
L’amour contemporain est rarement silencieux. Il s’accompagne de preuves. D’images. De récits. On raconte son bonheur comme on raconte une réussite. Il faut qu’il soit visible pour exister pleinement.
Je marche jusqu’au bar à débordement. La piscine semble se fondre dans la mer. L’effet est étudié, évidemment. On abolit les frontières pour donner l’impression d’infini. C’est une belle métaphore. Les frontières ne disparaissent jamais vraiment. On les dissimule.
Je commande un café. Le serveur me demande si je fête quelque chose. Je réponds non. Il paraît légèrement déçu. Ici, chaque séjour devrait avoir une raison. Une célébration. Un événement.
Je suis venue travailler.
Officiellement, je prépare une série photographique sur l’amour mis en scène. Officieusement, j’essaie de comprendre pourquoi, malgré tout ce que je sais, je continue d’y croire.
À cinquante-deux ans, on ne croit plus aux contes. On croit aux dynamiques. Aux répétitions. Aux structures invisibles. On repère les déséquilibres dès les premières minutes d’une rencontre.
On pourrait penser que cela protège.
Cela isole surtout.
Je remarque un homme un peu en retrait, près de l’allée centrale. Il ne regarde pas la mer. Il regarde les gens. Son attention est méthodique, presque professionnelle. Il ne cherche pas à séduire, il évalue.
Il a cette posture de ceux qui pensent avoir déjà compris le mécanisme.
Je connais ce type d’assurance. Elle ressemble à la mienne.
Il détourne le regard avant que nos yeux ne se croisent. Pas par timidité. Par stratégie. Il ne veut pas initier trop tôt un échange qu’il n’a pas encore défini.
Je souris légèrement. Certains hommes ne supportent pas qu’on les observe à leur tour.
Je m’assieds face à la piscine et j’active enfin mon appareil. Je prends quelques clichés. Des alliances brillantes sous le soleil. Des mains qui se cherchent. Des gestes qui se répètent.
À travers l’objectif, tout paraît plus honnête. Les micro-tensions deviennent visibles. Les épaules légèrement crispées. Les regards qui se détournent une seconde de trop. L’amour n’est jamais parfaitement symétrique.
On dit qu’il suffit.
Je ne suis plus certaine de ce que cela signifie.
Suffire à durer ? Suffire à rassurer ? Suffire à faire taire la peur d’être seul ?
L’amour peut être intense et pourtant instable. Il peut être sincère et pourtant déséquilibré. Il peut être profond et pourtant incapable de survivre à l’orgueil.
Je ferme les yeux un instant. Le bruit régulier des vagues traverse l’espace. Il est apaisant, presque hypnotique. Le décor donne envie d’y croire, malgré soi.
Je rouvre les yeux.
L’homme de tout à l’heure est toujours là. Il a refusé le champagne qu’on lui proposait. Il préfère voir clair.
Moi aussi.
Le paradis n’est jamais innocent. Il révèle ce que l’on apporte avec soi.
Je n’ai pas traversé la moitié du monde pour me laisser séduire par la surface.
Je suis venue voir ce qui résiste.
Et peut-être, malgré moi, ce qui cède.

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