La paix n'a pas de prix
Par Sorel Lise,
En regardant autour de lui, Antoine poussa un soupir de satisfaction. De la verdure, des arbres surplombant la rue, des haies parfaitement taillées, il y avait tant de nuances de vert qu’on pouvait se croire au musée d’Orsay devant le Bassin des Nymphéas de Monet. Il avait tant rêvé de son retour à la nature, l’espace, après des années à travailler d’arrache pieds en ville dans un bureau exigu pour un salaire de misère. L’air lui avait paru trop pur les premiers jours mais maintenant il en appréciait chaque souffle. La solitude ne lui pesait pas, bien au contraire, elle lui ramenait une clarté d’esprit et une joie naturelle.
Il revenait de son jogging de fin de journée quand il s’engagea dans son allée bordée de bosquets d’hortensia en fleurs. L’herbe avait bien poussé et il se nota mentalement de s’occuper de son jardin dès le lendemain matin. Le ronronnement de sa nouvelle tondeuse sonnerait comme une mélodie à ses oreilles qui lui annoncerait bientôt la satisfaction du travail bien fait et d’un extérieur impeccable. Sa maison se trouvait au fond de l’allée ce qui lui permettait de jouir d’une tranquillité de vie. Les haies de cyprès soigneusement taillées autour de son terrain lui assuraient un rempart contre les indiscrets. Il avait su en quelques mois, matérialiser son jardin secret intérieur, autrefois si chaotique, en un havre de sérénité. Il n’avait jamais cru au travail des psychologues, thérapies ou autres programmes de développement personnel mais force était de constater que le jardinage lui avait été très bénéfique.
Il ouvrit sa grande porte en bois massif qui donnait sur une immense pièce de vie dans les tons beiges, taupes et bois. Il y avait peu de meubles mais il se dégageait une atmosphère authentique et du charme avec ses poutres de caractère et son toit cathédrale. Les murs en pierre avaient traversé les âges pour que des années plus tard ils se parent d’un immense écran plat incurvé. Il avait quitté la ville pour retourner à l’essentiel, se recentrer sur lui-même après des années à courir après l’argent et esclave de cette cupidité insatiable. Sans réussir à complètement se détacher de l’ancien Antoine, il avait meublé son antre, par touche, de meubles et décorations au confort discret et luxueux. Après une douche tonifiante, il s’habilla simplement d’un pantalon de lin léger et d’une chemise bleu clair qui mettait en valeur sa peau tannée au soleil. Il se mit aussitôt aux fourneaux afin de préparer des mets de choix pour ses invités.
Ses amis, qui devaient venir diner le soir même, ne le reconnaitraient pas. Ils s’amusaient de sa vie de banlieusard et de reclus. Il mettrait donc un point d’honneur à leur faire découvrir la Dolce Vita de la cambrousse. Au menu, fromage de chèvre, légumes du jardin, foie gras et vins du producteur local, le tout dressé sur la nappe en dentelle qui complèterait le tableau, héritage de sa grand-mère maternelle. Vers 20H, il accueillit ses convives et après un tour du propriétaire, ils se retrouvèrent sur la terrasse, chahutant joyeusement. Ils étaient impressionnés par la bâtisse et par l’entretien permanent que nécessitait un tel endroit digne du jardin d’Eden. Les charges devaient être astronomiques mais Antoine souriait en leur répétant que la paix valait bien toutes les dépenses.
En revenant de la maison pour apporter les desserts, il leur présenta fièrement son colocataire, un nain de jardin des plus grotesques, trônant fièrement dans le jardin à côté du puit. Devant leurs airs ébahis, il riait aux éclats en introduisant ses yeux et ses oreilles, son fidèle Grincheux. Il avait hésité avec un chien de garde mais ce compagnon serait tout aussi effrayant pour garder la maison. Il avait été vendu avec la bâtisse et il s’était attaché à cette figurine de terre cuite. Une vieille tradition annonçait même qu’on trouvait la paix de l’esprit en contant ses sombres secrets au gnome puis en jetant une pièce dans le puit pour être absous. Amusés et enivrés par le vin, ils se prêtèrent chacun leur tour au jeu. Avant de partir et cerise sur le gâteau, Antoine leur offrit, soigneusement emballés dans du papier de soie, des petites miniatures de Grincheux à conserver précieusement. Ils s’embrassèrent gaiement avant de reprendre leur voiture et retrouver le cours de leur vie.
Quelques semaines plus tard, après son sport journalier et l’entretien de la pelouse, il s’attabla à son bureau afin de trier les différentes factures. Son train de vie n’avait pas diminué avec son emménagement et les notes se succédaient inlassablement. Il décida donc de descendre à la cave, soigneusement aménagée avec tout un pan de mur recouvert d’écran d’ordinateurs. Sur chacun, on pouvait voir en direct la vie de ses amis. Les Grincheux, ses fidèles yeux et oreilles, équipés de caméras et de micros, lui permettaient ainsi de capter tous les moments et surtout tous leurs secrets. Par la suite, à l’aide de lettres anonymes, ils les faisaient chanter afin de remplir ses comptes via des paiement cryptés, intraçables. Il lui faudrait bientôt produire de nouveaux grincheux qu’il vendrait à ses anciens associés et amis lointains pour maintenir son train de vie. Il n’avait aucun remord, sa paix n’avait pas de prix.

Annotations
Versions