Partie 2. Chapitre 4
Hugo avait encore un peu de temps avant de partir travailler. Il s’était installé derrière la baie vitrée, dans le large fauteuil que sa mère lui avait laissé. Enfant, il s’y asseyait souvent avec sa sœur. Ils tenaient à deux, serrés, comme si le meuble avait été conçu pour ça.
Du plus loin qu’il se souvenait, Nathalie avait toujours été là. Avant lui, après lui. Une présence stable, continue, comme les jardins du quartier, les arbres plantés depuis longtemps, les saisons qui revenaient sans surprise. Il avait grandi là, persuadé que le calme était un acquis. Qu’on pouvait bâtir une vie à l’abri. Il savait désormais que c’était faux.
Depuis l’hospitalisation de Manon, tout s’était disloqué. Laure passait ses journées à l’hôpital. Lui faisait les allers-retours entre son service et les soins intensifs. Le transfert en chambre ordinaire avait amélioré les choses, un peu. Ils pouvaient manger ensemble, se parler. Faire semblant d’une normalité.
Il regardait le jardin quand la porte d’entrée s’ouvrit. Les grelots accrochés par Laure tintèrent brièvement. Nathalie passa la tête, hésitante, puis entra, les bras chargés de sacs.
— Hep.
— ’lut.
Il se leva pour l’aider, la suivit jusqu’à la cuisine.
— J’allais partir au boulot.
— Je me doutais. J’ai apporté des repas. Et des courses.
Elle parlait déjà en ouvrant le frigo, en rangeant les plats, en rinçant le plan de travail. L’eau de la bouilloire se mit à chauffer. Hugo la regardait faire, cette manière qu’elle avait de remettre de l’ordre sans demander.
— Des nouvelles ?
Il n’avait pas envie de parler des résultats, des chiffres, des machines. Il détourna la conversation.
— Et les enfants ?
— Bien. Ils pensent glander les deux semaines de vacances mais leur père leur a préparé un planning pour l’aider à la maison et dans le jardin.
Hugo sourit. Un instant. Puis, pensa que sa fille n’était jamais en congé de la maladie. Voyant son visage devenu sombre, Nathalie demanda :
— Elle revient quand, Manon ?
— La semaine prochaine. Si tout reste stable.
— Et après ?
— Dialyse à la maison.
Nathalie hocha la tête. Puis, plus bas :
— J’ai cherché. Tu n’en parles pas, mais… il faudra une greffe, non ?
Hugo soupira. Il avait choisi de ne pas dire. Dire ne changeait rien.
— Si jamais toi ou Laure n’êtes pas compatibles, je ferai les tests. Je donnerai un rein à Manon.
Il ne répondit pas tout de suite. Quelque chose céda, sans bruit. Sa sœur le guida jusqu’au fauteuil. Il n’y avait plus assez de place pour eux deux, elle s’assit sur l’accoudoir et lui caressa les cheveux. Comme avant.
— Merci, dit-il. Je suis content de t’avoir comme sœur.
— Et maintenant, c’est quoi le plan ?
— On doit attendre. Qu’elle prenne du poids. Pas avant plusieurs années.
— Combien ?
— Encore deux ans.
Ils restèrent silencieux.
— Mais on peut déjà faire les tests de compatibilité, non ?
— Oui. J’attends nos résultats à Laure et moi.
— Je te le redis, je suis là si besoin pour Manon, comme tu serais là pour mes enfants.
Un rein. Deux cents petits grammes de chair. C’était cela la mesure exacte de ses besoins.

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