Partie2. Chapitre 6
— Raphaël, j’ai eu une idée de génie !
— Toi ? Ça m’étonnerait !
— Arrête, t’es con, je suis sérieux là. J’ai une idée pour Manon. — J’ai repensé à un truc. Tu te souviens de la fille de Marie-Hélène ? Hugo n’avait pas laissé à son ami le temps de répondre : — Elle doit avoir seize ou dix-sept ans maintenant. Ça m’est revenu comme ça, bim mais c’est bien sûr, elle est la demi-soeur de Manon. Elle pourrait être compatible avec elle !
Raphaël avait répondu par :
— Je descends à la cave, je te prends une bière ?
Une fois remonté, il était allé prendre le décapsuleur à la cuisine et était revenu avec les deux bouteilles déjà ouvertes.
— Hugo, dis-moi si j’ai bien entendu, j’espère me tromper : tu vas aller proposer à une fille que tu ne connais pas, qui ne te connait pas non plus, qu’elle donne un rein à une enfant qu’elle ne connait pas.
— Je vais pas lui demander un rein, comme ça, de but en blanc. Je vais lui faire faire une prise de sang d’abord, sans lui dire pourquoi.
— C’est débile comme idée. C’est ta soeur qui a pondu ça ?
— Non. Les idées débiles c’est ma spécialité, pas la sienne !
— Si ça vient de toi, c’est pire. Réfléchis une minute. En admettant qu’elle accepte une prise de sang parce que je vois pas comment tu lui expliquerais ça, mais soit, passons ; en admettant qu’elle soit compatible, tu fais quoi ? Tu lui offres un cookie ? Et tu lui expliques que tu as une fille en attente de greffe ? Et que tu as besoin de son rein ?
— J’avais pas pensé au cookie mais oui, c’est l’idée.
— Non mais t’es con ? Tu te rends compte que jamais elle voudra te donner un organe ! Ni quoi que ce soit d’ailleurs.
— Ah oui et pourquoi ?
Raphaël s’était mordillé la lèvre.
— Mais parce que toi, tu ne lui as jamais rien donné, voilà pourquoi !
Hugo sursauta.
— Cette fille ne te connaît pas. Elle ne t’a jamais vu. Et toi, tu vas débarquer dans sa vie comme ça. Bonjour, je suis ton père. Jusqu’ici, j’avais pas trop envie. Et maintenant, j’ai besoin de toi.
— Arrête.
— Tu t’entends, Hugo ?
— C’est toi qui m’écoutes pas.
— Non. C’est toi qui vas trop loin. Je connais pas un seul père qui abandonne son enfant et qui ose revenir lui demander quelque chose.
— Qu’est-ce que t’en sais ? T’as déjà été à ma place ?
Raphaël hésita une fraction de seconde.
— Non. J’ai pas abandonné de gosse, moi.
— Et t’as pas d’enfant malade.
La bière donna une contenance à chacun. Dans son coin. Hugo bougonnait. Raphaël s’excusa mais les mots de son ami ne suffirent pas à dissiper son malaise. Ce gosse il s’en était foutu dès sa conception. Son destin lui importait autant que les études sur le blob. Mais si soudain, ce même blob était devenu vital pour lui ou un membre de sa famille, il s’y serait intéressé ! S’expliquer serait remettre de l’huile sur le feu. Il préféra se taire.
Raphaël parla le premier : — Je croyais que c’était ta soeur qui avait eu l’idée. Venant d’elle, ça m’aurait moins choqué que venant de toi. J’ai l’impression que tu vas utiliser cette pauvre fille. C’est comme aller chercher un organe à l’étranger, au marché noir.
Hugo ne voyait vraiment pas ce que sa soeur venait faire dans cette histoire. Surtout pourquoi venant d’elle ce serait moins grave. Elle avait une fille du même âge, à part ça…
— Vous pourriez faire un bébé médicament ? Avait suggéré Raphaël.
Tiens, là, ça le choquait pas Raphaël, de prendre un organe à un enfant…
— Le temps de le faire, qu’il naisse et puis que lui-même puisse supporter qu’on lui enlève un rein, ça te fait quatre années dans les lattes. Manon tiendra peut-être pas jusque là.
— Arrête, Manon n’attendra pas quatre ans, tu sais très bien que les enfants sont prioritaires sur les listes.
— Je suis pas si sûr qu’on trouve un donneur ! Et puis les reins de morts tiennent moins longtemps. C’est trop con de savoir que quelque part, il y a un rein, un rein de quelqu’un de vivant, quelqu’un qui partage la moitié de son code génétique avec ma fille. Et tu voudrais que je fasse comme si ce quelqu’un n’existait pas !
— Tu l’as bien fait jusqu’à présent !
La remarque de Raphaël irrita Hugo. Parce qu’il avait raison. Et du coup, Hugo n’eut qu’une idée, lui démontrer qu’il avait tort.
— C’est toi qui parlait de bébé médicament. Ben en fait, cette fille, c’est ça, sauf qu’elle est déjà née, prête à l’emploi.
— Prête à l’emploi, mais tu t’entends ? Tu parles d’un être humain, là ! Tu te rends compte de ce que tu dis !
— Les familles qui attendent un mort pour recevoir leur greffe sont pareilles.
— C’est pas pareil, Hugo. Pas pareil du tout.
Raphaël vida sa bouteille d’un trait.
— Prête à l’emploi. Tu t’entends ?
Hugo répondit : — Quand je dis prête, je veux dire qu’elle est grande, déjà. Bientôt majeure donc donneuse potentielle, prête dans ce sens là.
— Je crois que tu t’emballes, … J’ai de la peine à imaginer qu’une fille de seize ans qui n’a jamais connu son père, qui le voit débarquer pour lui annoncer qu’elle est un médicament, l’accueille les bras ouverts. Ou faudrait qu’elle soit vraiment coconne !
— Dit comme ça, évidemment, c’est moche. Je vais y aller en douceur, prendre le temps de la connaître et tout, je vais pas lui dire tout de suite pourquoi je suis là. Manon n’est pas greffable tout de suite. Et l’autre n’a que seize ans. J’ai deux ans devant moi.
Raphaël ne sembla pas convaincu.
— Vas-y, qu’est-ce qui te gêne ? lui avait demandé Hugo.
— Tout ! Tout ça me semble fou. Je… Je ne le sens pas. Je crois que tu vas t’attirer plus d’ennuis qu’autre chose.
— Je crois pas, non. J’ai une deuxième chance qui s’offre à moi et crois-moi, je vais pas la laisser passer.
— Je veux bien ! Mais en pratique, comment tu vas t’y prendre ?
— Je vais essayer de la retrouver, savoir où elle habite, où elle va à l’école. Puis je prends contact, je fais connaissance, je passe du temps avec elle, je m’intéresse… puis je lui explique que j’ai besoin d’elle.
L’attitude de son ami irrita Hugo. En plus, il fallait lui tirer les vers hors du nez.
— Vas-y, dis ce que tu penses !
— Ok, mais même en admettant qu’elle accepte de te voir, même si elle accepte ton idée, même si elle est compatible, même si elle veut bien donner un de ses reins, ce dont je doute encore plus que tout, et en supposant aussi que l’opération fonctionne, ça fait beaucoup de si ; ce qui me chiffonne, c’est qu’après tout ces si, tu en feras quoi de cette fille ?

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