Chapitre 4 - Bocal de Verre

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« Mon chéri, mon tout petit.

Puisque je ne peux pas te serrer dans mes bras, je t'envoie ces mots, en espérant qu'ils franchissent les murs. Mon contact m'a dit que les autres lettres s'étaient perdues. J'espère que celle-ci trouvera le chemin de tes mains.

La maison est vide sans toi, Lirio. C’est un silence qui fait mal aux oreilles. Ta sœur ne rit plus, elle traîne sa peine comme un boulet. Elle suit ton père à l’atelier, machinale comme une ombre, mécanique, vidée. Lui, il s'abrutit de travail pour ne pas craquer. Il rentre les mains sales, les yeux rouges, et il fixe ton assiette vide. Pour essayer de nous redonner un peu de vie, tes amis passent souvent. Charlie a réussi un miracle, il a trouvé du chocolat. Du vrai. Je te l'ai mis dans l'enveloppe. Mange-le doucement, ferme les yeux et imagine que nous sommes tous là, autour de toi.

Quant à moi... je range ta chambre tous les soirs. Je lisse tes draps pour qu'ils soient prêts à ton retour. La dernière fois, j’ai crié ton nom sous les fenêtres de l'hôpital en fuyant les gardes. J’espère que tu m’as entendue, que tu as senti que maman était là. On dit que je risque gros à force d'insister, que je viole cette loi de quarantaine absolue que j'ai pourtant défendue avec le Parti. Quelle ironie, n'est-ce pas ? J'ai soutenu les règles qui m'empêchent aujourd'hui de te tenir la main.

Pardon. Pardon d'avoir cru que la sécurité passait avant l'humain. Pardon de ne pas être là pour te border. Pardonne-moi d'avoir été si aveugle.

Je t'aime plus que tout. Maman. »

Margaret signa la lettre d’une main tremblante, la plia et la scella avec soin. Elle repoussa sa chaise. Le bureau était encore plongé dans la pénombre du petit matin. Aujourd’hui, elle ne reculera pas, elle fera passer sa lettre coûte que coûte. Elle enfila sa parka, but son infusion d’un trait pour se donner du courage et quitta l’appartement familial.

Sa fille et son mari étaient déjà partis s'user à l'atelier, l’obligeant à marcher seule vers l’hôpital. Le froid lui mordait les joues, Margaret ne pouvait s'empêcher de revivre en boucle son entrevue avec le Gouverneur. Ce moment où tout s'était figé.

Elle revit le chemin vers son bureau, escortée par deux gardes. Les couloirs du pouvoir n'étaient pas ostentatoires, mais d'une sobriété luxueuse, presque banale. Lorsqu’elle était entrée dans le grand bureau, le Gouverneur se tenait debout devant une immense bibliothèque, se servant un verre d’eau. La pièce était à l'image du reste : un majestueux bureau, un petit salon, des murs couverts de livres, et surtout, cette vue plongeante, vertigineuse, sur le Générateur.

Le Gouverneur s'était tourné vers elle, le visage marqué par la fatigue.

- Bien le bonjour Margaret, je vous en prie, asseyez-vous, avait-il dit en désignant l’un des fauteuils du salon. Souhaitez-vous un verre d’eau ?

L'accueil l'avait surprise. Elle s'attendait à un mur, pas à de la politesse. Elle ne l’avait vu que de loin, lors des rassemblements du Parti.

- Non merci, avait-elle répondu en s’asseyant, le dos raide.

Le Gouverneur avait repris sa place, sa voix retrouvant instantanément son sérieux.

- Que puis-je pour vous ? On m’a signalé un incident concernant votre fils ?

- Je souhaite le voir. Je souhaite voir mon enfant.

Le Gouverneur passa une main pensive dans sa barbe, le regard fuyant un instant vers la fenêtre.

- Vous demandez une dérogation à la loi de quarantaine absolue, c’est bien cela ?

Margaret sentit une ouverture. Il n’y avait pas d'hostilité dans sa voix, juste de la lassitude.

- Oui, Monsieur le Gouverneur. Je vous en supplie. Juste une fois. Juste quelques minutes.

Il réfléchit quelques instants, sirotant son verre d’eau comme pour gagner du temps.

- Vous travaillez au laboratoire, Margaret. Vous êtes une fervente militante du Parti, n’est-ce pas ? Vous avez soutenu cette loi. Vous savez exactement pourquoi elle existe.

- Oui, je sais, mais…

- Vous êtes donc consciente, la coupa-t-il doucement, que cette loi est notre unique rempart pour réduire la contagion ?

Margaret baissa les yeux. Elle comprenait la logique. Elle la connaissait par cœur. Mais c'était son sang qui était derrière les murs. Le Gouverneur posa son verre. Il semblait sincèrement désolé.

- J’ai les mains liées, Margaret.

Il se leva, fit quelques pas, cherchant ses mots pour être clair sans être cruel.

- Si je vous laisse passer, j'adoucis la loi. Je crée un précédent. La règle perd son efficacité. De l'autre côté, si je refuse...je maintiens la loi telle qu’elle est nécessaire pour la survie de la ville.

Il retourna à son bureau, ouvrit un dossier, le referma aussitôt comme si la réponse ne s'y trouvait pas, puis redressa la tête vers elle.

- Je suis navré. Mais je me dois de refuser votre passe-droit. La recrudescence des malades doit être endiguée.

- J’en suis profondément désolée, murmura-t-elle, avant que la colère ne prenne le dessus sur la raison.

Margaret se leva brusquement, renversant presque sa chaise.

- Vous n’avez donc pas de cœur ?! Vous n’êtes même pas capable de comprendre une mère qui veut juste voir son fils ? Comment comptez-vous gérer une ville sans humanité ?!

Alertés par les cris, les gardes entrèrent. Le Gouverneur leur fit un signe bref de la main leur intimidant la retenue.

- Madame, dit-il en la regardant droit dans les yeux, avec une tristesse infinie, je comprends votre désarroi. Je ne suis pas insensible. Mais si la maladie gagne du terrain, d’ici deux semaines, nous n’aurons plus de main-d’œuvre pour faire tourner le Générateur. D’ici six semaines, nous n’aurons plus de réserves. C'est mathématique.

Margaret s’emporta de nouveau, mais les gardes la saisirent par les bras. Elle vit une dernière fois le regard du Gouverneur avant que la porte ne se referme. Il ne la regardait pas avec mépris, mais avec le poids de celui qui doit sacrifier quelques-uns pour sauver les autres.

Margaret revint au présent. Elle était arrivée devant les portes massives de l’hôpital. Elle serra la lettre contre elle. Le Gouverneur avait ses mathématiques. Elle, avait son amour de mère.

Elle rabattit sa capuche sur son front, dissimulant ses traits tirés, et s’engouffra dans le hall du bâtiment. L'air y était saturé d'odeurs d'éther et de désinfectant. Une fois l’accueil passé, elle balaya la zone du regard, cherchant le visage familier de son contact. Elle était tellement concentrée sur sa furtivité qu'elle ne vit pas l'étau se refermer. Deux gardes et une infirmière surgirent dans son dos, lui coupant toute retraite.

- Madame Robert ?

La voix était calme, trop calme. Margaret pivota brusquement, l’adrénaline inondant ses veines, prête à nier, à fuir. Mais à la vue des uniformes barrant le passage, ses épaules s'affaissèrent. Elle était piégée. La loi qu’elle avait soutenue venait de l’attraper.

- Oui... c’est bien moi.

Elle attendait les menottes. Elle attendait la lecture de ses droits ou l'ordre d'expulsion.

- Veuillez nous suivre, s’il vous plaît, fit l’infirmière.

La jeune femme esquissa un sourire tremblant, presque douloureux, qui mit Margaret mal à l'aise. Ce n'était pas le sourire d'un geôlier. Margaret, confuse, emboîta le pas de l’infirmière, encadrée par les deux gardes silencieux qui fermaient la marche. Ils ne la conduisirent pas vers la sortie, ni vers les cellules de sécurité. Ils s’enfoncèrent dans les entrailles de l’hôpital.

Le trajet parut durer une éternité. Ils traversèrent des couloirs de plus en plus froids, de plus en plus silencieux, loin de l’agitation des urgences. Tout au long de ce périple, Margaret sentait les regards du personnel se poser sur elle. Des regards lourds, insistants. On la jugeait. Le groupe s’immobilisa enfin devant une double porte battante, au niveau des sous-sols. Le bourdonnement du Générateur semblait plus lointain ici, étouffé par l'épaisseur des murs.

L’infirmière ouvrit un battant et s'effaça.

- Nous allons vous attendre ici. Prenez le temps que vous voudrez.

Le temps que je voudrai ? On ne donne pas de temps aux criminels. Margaret crut à une erreur, une confusion de dossier, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Elle entra. La pièce était plongée dans une pénombre glaciale. Elle était vide, dépouillée de tout équipement médical, à l'exception d'un brancard métallique au centre et d'une autre infirmière, debout, comme une gardienne silencieuse. À la vue de Margaret, cette dernière sursauta et manqua de lâcher la petite boîte en carton qu'elle tenait serrée contre elle. Margaret s’avança, ses jambes soudainement lourdes comme du plomb. Sur le brancard, un drap blanc dessinait les contours d'une silhouette immobile.

Une fleur blanche en papier, était posée sur le tissu, au niveau du torse. L’infirmière posa la boîte sur une chaise avec une délicatesse infinie, puis vint se placer de l'autre côté du lit. Elle posa ses mains sur le bord du drap, marquant une hésitation, comme si elle voulait retarder l'inéluctable.

- Toutes mes condoléances, Madame.

Ces mots frappèrent Margaret plus violemment qu'un coup de poing. Le drap glissa. Le visage de Lirio apparut. Cireux. Immobile. Terriblement absent. Le monde de Margaret s'arrêta. Le son se coupa. L'air quitta ses poumons et refusa d'y revenir. Elle tendit une main tremblante vers la joue froide de son fils, espérant sentir un souffle, une chaleur, n'importe quoi qui contredirait la réalité. Mais elle restait froide. Plus froide que l'hiver dehors.

Le monde de Margaret s’effondra en une fraction de seconde. Son cœur rata un battement, puis s'arrêta net, comme si son propre corps refusait de survivre à ce qu'il voyait. L'air se solidifia dans ses poumons.

Elle chercha le regard de l'infirmière, espérant un démenti, une erreur, une blague cruelle. Mais les larmes qui coulaient silencieusement sur le masque de la soignante furent le verdict final.

Margaret ne pouvant se retenir plus longtemps s'effondra, sur le corps inerte de l'enfant qu'elle avait elle-même condamné à mourir seul. Les sanglots de Margaret résonnaient contre les murs carrelés, brisant le silence aseptisé de la morgue.

Elle reporta son attention sur Lirio. Elle caressa le torse de son fils à travers le drap et s'arrêta net. Ses doigts rencontrèrent un vide, une dépression anormale là où la cage thoracique aurait dû être bombée. Puis une cicatrice, longue, fraîche, traversant le sternum.

Elle retira le drap d'un geste brusque. Le torse de Lirio était recousu grossièrement, comme un sac de toile qu'on aurait vidé de son contenu. Il était plat. Effondré.

- Qu'est-ce que... qu'est-ce qu'ils lui ont fait ? hurla-t-elle en reculant, horrifiée.

L’infirmière baissa les yeux, incapable de soutenir le regard de Margaret.

- La loi de "Récupération Vitale", Margaret. Votée la semaine dernière. "Tout citoyen décédé devient propriété de la Cité pour assurer la survie des malades en attente de greffe".

Le monde de Margaret vacilla une seconde fois. Elle se revit au laboratoire, discutant avec ses collègues, approuvant le texte. « C'est logique », avait-elle dit. « Un mort n'a plus besoin de ses organes, alors qu'un vivant, si. C'est du pragmatisme. ». Elle avait voté pour que l'on vide son propre fils comme un animal à l'abattoir. Elle avait signé l'arrêt de profanation de son enfant.

- Ils ont... tout pris ? demanda-t-elle, la voix éteinte.

- Les poumons. Le cœur. Les reins. Les cornées. Tout ce qui était sain. Il a sauvé quatre personnes ce matin.

- Je ne veux pas qu'il sauve des gens ! Je veux mon fils ! Je veux qu'il soit entier !

L’infirmière s'approcha et la prit dans ses bras, serrant fort cette mère qui n'était plus qu'une coquille vide.

- Il faut faire vite, chuchota-t-elle. L'incinération est programmée dans vingt minutes. La loi sanitaire interdit de garder les corps plus de six heures. Flux tendu. Question d'organisation.

Margaret se laissa tomber sur la chaise, anéantie.

- Est-ce qu'il a... Est-ce qu'il a parlé ? À la fin ?

L’infirmière s'assit face à elle, prenant ses mains froides dans les siennes.

- J’aimerai pouvoir vous le dire mais je ne le peux. J’étais son infirmière référente il y a de cela 4 jours. Je venais tout juste d’être réaffecté à sa surveillance suite à ma demande. Mais lorsque je suis arrivée… il était déjà mort. Toutefois, je peux vous dire que durant ces 2 mois, il n’a cessé de penser à vous…

Soudainement, les sens de Margaret se troublèrent, laissant les mots de l’infirmière se perdre dans le brouillard de son esprit. L'heure suivante ne fut qu'un flou grisâtre. Abattue par la terrible nouvelle, son cerveau s'était éteint, livrant Margaret à son désespoir. De cet instant, elle ne se souvint que du bruit sourd des brûleurs, l'odeur âcre qui s'échappait des cheminées, et cette chaleur, la seule chaleur que Lirio produirait désormais.

Ce ne fut pas une attente, mais une dissolution. Margaret resta assise sur ce banc de métal, le dos droit, les mains jointes, fixant une porte close derrière laquelle la machinerie de la Cité accomplissait sa tâche. Ce n’était pas une crémation rituelle, c’était une procédure industrielle. Elle entendait le vrombissement sourd des injecteurs de gaz, les vibrations du sol, l’efficacité redoutable d’un système qui ne tolérait aucun déchet, même humain. Pas de prières, juste le ronronnement de la ventilation.

Lorsque l'infirmière revint, elle ne portait pas une urne funéraire, mais un bocal en verre épais, standardisé, fermé par un couvercle hermétique vissé à la machine. Dessus, une simple étiquette autocollante avec son nom accompagné d’une fleur de papier.

Margaret prit le bocal. Il était chaud. Une chaleur douce et cruelle, dernier fragment de vie de son enfant.

Quand elle sortit de l’hôpital, le soleil déclinait, incendiant l'horizon de traînées violacées qui ressemblaient à des hématomes sur la peau du ciel. Elle ne marchait pas, elle avançait comme un automate dont le ressort serait sur le point de lâcher. Elle serrait le verre tiède contre sa poitrine, comme pour empêcher cette dernière chaleur de se dissiper dans le froid mordant de la rue. Dans sa poche, la tablette de chocolat, écrasée par la pression de sa cuisse contre sa hanche, avait fondu. Elle sentait cette pâte sucrée et inutile traverser le tissu, poisseuse, comme une souillure qu'elle ne pourrait jamais nettoyer.

L’appartement l’accueillit dans un silence de tombeau. Son mari et sa fille ne rentreraient pas avant deux heures. Deux heures de sursis ou deux heures de trop.

Elle posa le bocal sur la table de la cuisine, exactement à la place où Lirio posait son bol le matin. Le verre fit un bruit mat sur le bois. Elle sortit le chocolat fondu de sa poche, l'emballage déchiré, et le déposa à côté. Une offrande dérisoire, grotesque, gâchée. Elle s’assit à ses côtés, prit une feuille de papier, son stylo, et écrivit. D’une écriture régulière, sans rature, clinique.

« Ils ne me l'ont pas rendu. Ils l'ont pris, morceau par morceau, en vertu des lois que j'ai défendues. J'ai construit les murs, j'ai forgé les serrures, et j'ai donné l'ordre aux bourreaux. Lirio n'est pas mort de la maladie. Il est mort de ma main. Il est mort de mon obéissance. Je ne peux plus regarder son père, mon mari, en face. Je ne peux pas regarder ma fille grandir en sachant que j'ai sacrifié son frère sur l'autel de notre "survie commune". Il n'y a pas de pardon pour les mères qui dévorent leurs enfants. J'ai fait mon devoir envers la Ville. Maintenant, je dois faire mon devoir de mère. »

FIN

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