Evanescence

2 minutes de lecture

Il n'avait pas de destination. C'était là son seul luxe.

La route nationale avalait les kilomètres avec l'indifférence des choses mortes, et Moreau roulait depuis cinq heures sans avoir allumé la radio, sans avoir regardé son téléphone, sans avoir pensé à rien qui méritât le nom de pensée. Juste la vibration du moteur dans les reins, les phares qui découpaient le brouillard par tranches inutiles.

Un flash — un seul — entre deux arbres. Quelque chose de blanc sur le bas-côté.

Il freina. Il ne sut jamais pourquoi.

Elle avait peut-être dix-huit ans, peut-être vingt-cinq, l'âge s'était absenté de son visage comme le reste. Elle saignait du crâne en petites pulsions régulières, presque propres, et regardait le ciel avec cet air de ceux qui ont déjà choisi. Pas de voiture accidentée. Pas de vélo. Rien. Elle était là comme une chose qu'on aurait posée.

Moreau resta dans sa voiture une minute entière. Moteur au ralenti.

Il avait un téléphone. Il avait des mains. Il avait un désir vague, résiduel, celui de ne pas être le dernier à l'avoir vue vivante — pas par compassion, plutôt par ce réflexe obscur qui pousse les témoins à vouloir rester témoins et rien d'autre.

Il sortit.

Elle ne réagit pas à ses pas. Il s'accroupit, vit que sa respiration était encore là, mauvaise et courte, et sentit monter en lui quelque chose qu'il aurait voulu nommer de l'intérêt pour elle mais qui ressemblait davantage à de la fascination pour le processus — pour cette façon qu'a le vivant de s'épuiser en silence, sans drame, sans cri, comme une bougie dans une pièce déjà obscure.

Il aurait pu appeler. Il ne le fit pas. Ce n'était pas de la lâcheté. C'était plus subtil, plus honteux : il regardait, et il trouvait ça beau. Cette dissolution. Cette façon qu'avait ce corps de rendre ce qu'il avait emprunté.

La perdition n'a pas de forme particulière. Elle ressemble à un homme accroupi dans le froid, les avant-bras sur les genoux, qui regarde mourir quelqu'un et qui attend — non par sadisme, mais parce qu'il a oublié depuis longtemps la différence entre regarder et agir, entre être là et être.

Futile, tout ça. C'est le mot qui lui vint enfin, une heure après, quand il reprit la route. Non pas pour elle. Pour lui. Pour cette vie qu'il continuait d'habiter comme un sous-locataire indélicat.

Le brouillard avait mangé la nationale. Il disparut dedans.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Jacquesb ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0