Grand Pied Rouge
On rapporte des terres australes situées au-delà des mers et océans, une créature d’aspect si déroutant que nul bestiaire connu ne la contient sans la trahir. Elle se tient dressée comme un homme mal formé mais son visage rappelle celui d’un cerf sans bois, adouci et presque innocent, tandis que ses oreilles, longues et mobiles, évoquent celles du lièvre toujours aux aguets.
Ses membres antérieurs sont courts et faibles, semblables à ceux d’un enfant ou d’un petit singe, mais ses membres postérieurs sont d’une puissance remarquable comparables à ceux d’une grande grenouille ou d’un bouc prêt à bondir. Car la bête ne marche point comme les autres quadrupèdes : elle avance par sauts, franchissant la terre comme si elle la méprisait, couvrant en un seul élan la distance que d’autres mettraient maints pas à parcourir.
Sa queue, épaisse et longue comme celle d’un grand lézard, lui sert d’appui et certains jurent qu’elle s’en aide comme d’un troisième pied lorsqu’elle se repose, ce qui la rend plus étrange encore, car elle semble alors former un trépied vivant.
Mais le trait le plus étonnant réside en son ventre. Car la femelle porte ses petits non point en son sein comme les bêtes ordinaires mais dans une sorte de bourse de chair, ouverte vers l’extérieur, où le petit demeure caché, ne montrant parfois que la tête, comme un enfant curieux sortant d’un manteau.
La bête n’est point féroce mais sa force en ses bonds et en ses jambes la rend difficile à poursuivre. Certains, frappés par son allure composite, la rapprochent des créatures fabuleuses telles que les satyres, bien qu’elle n’ait ni leur malice ni leur forme exacte, ou encore des monstres décrits aux confins du monde, faits de plusieurs natures mêlées.
Ainsi apparaît-elle comme une œuvre inachevée ou un assemblage de diverses bêtes, que la nature aurait tenté d’unir sans décider d’une forme parfaite. Pourtant, elle vit et prospère, ce qui contraint à admettre que le monde recèle des figures que ni les Anciens ni nos maîtres n’ont su imaginer.

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