Partie 01

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Le ciel gris qui nous domine depuis l’aube me rend maussade. Je me suis réveillé seul, entre mes draps de soie. Mon regard se perd dans le vague, pendant que ma servante s'affaire à me servir le petit déjeuner et ouvrir les rideaux et contrevents. Je dois me lever. Le sermon habituel pour avoir veillé est parfaitement ignoré au point de la faire soupirer. Je n’en ai cure, il m’est plus aisé de fermer les yeux et de replonger dans les affres du souvenir.

Oui… L’absence de lumière, la sensation d’un corps contre le mien. Ses vêtements qui glissent, révélant une peau dorée par le soleil. L’odeur d’encre et de paille de sa chair, le côté un peu rêche de sa chevelure brune maltraitée. Oui, me souvenir m’est bien plus agréable, et un sourire rêveur vient se perdre sur mon visage.

Ne voulant pas contrarier davantage la petite silhouette dynamique, je quitte donc mes draps. Nu comme au premier jour, l’agitation extérieure aiguise ma curiosité. Je marche vers la fenêtre, non sans questionner Niña, ma servante.

« Que se passe-t-il ? Pourquoi autant d’animation en ce jour si gris ?

— Un hérétique aurait été arrêté ce matin. Ses crimes ont déjà été jugés : il sera exécuté par le feu d’ici peu, » me répondit-elle de sa voix calme, tout en rangeant ma chambre.

Je me contente de hausser un sourcil. La place de Santa Eulàlia va donc encore s’illuminer de la couleur du bûcher ? C’est pour cette absence de finesse que Barcelona me déplait autant. Je laisse ma servante apporter ma tenue du jour. Ma sœur a probablement insisté pour que je sois parfait vu la qualité du tissu. Quel intérêt ?

Je laisse Niña ajuster ma chemise de soie, pendant que j’enfile mes dessous ainsi que la jupe. Elle noue avec habitude le lacet d'un cuir sombre et robuste qui embellit l'encolure de mon haut. Un veston de brocart cintré, où les fils d’or et d’argent s’entremêlent en un motif floral, termine ma tenue. Vert et blanc, hein ? C’est élégant, j’en conviens. Mais j’aurais préféré des couleurs plus sombres ! J’ai le teint si pâle, cela m’aurait mieux sis. Et puis, le vert jure avec le bleu de mes iris. Je me perds un instant dans mes pensées, alors que la jeune fille d’une dizaine d’années à mon service utilise un petit tabouret de bois pour ajuster ma chevelure auburn.

« Vous n’êtes pas curieux de savoir quel crime cet hérétique a commis, ou son nom, mon seigneur ? » me demande-t-elle soudainement.

Surpris par sa question, je regarde son reflet dans le miroir sur pied. Je ne comprends pas cet éclat dans ses yeux d’un marron si sombre qu’ils donnent l’illusion d’être noirs. Sa chevelure blonde nouée en chignon lui offre cet air dur, mais son ton est comme préoccupé. Je fronce les sourcils, et ma langue claque contre mon palais alors que ma pensée se fait parole.

« Et que devrais-je donc savoir ? Il n’y a guère un cycle lunaire sans morts dans cette cité ! Je te concède que le Cardinal Jiménez de Cisneros est plus conciliant que ne l’étaient Torquemada ou Deza, mais l’Inquisition reste l’Inquisition.

— Ces mots… viennent-ils de vous, ou sont-ils de señor Joaquim de Barcelona ? »

Ma mâchoire se serre, et je me retourne violemment. Ma main se pose sur sa gorge, sans hésitation. Cette sale gamine : comment ose-t-elle ?!

« Ximo est à moi, et non l’inverse. N’insinue jamais qu’il ait l’ascendant sur ma personne, Niña… » dis-je d’une voix sourde et pleine de menaces. Et pourtant, elle sourit. Elle sourit avec un air… triste ?

« C’est lui mon seigneur : l’hérétique sur le bûcher. Ses écrits ont été trouvés… L’inquisition ne laissera jamais quelqu’un dénoncer leurs abus. Car il n’y a d’abus si c’est pour Dieu et sa Grandeur. »

Être transpercé d’un carreau d'arbalète aurait été moins douloureux que ces mots. Ma poigne se desserre. Je n’ai pas le temps de comprendre son sarcasme envers le Divin que je me précipite vers la fenêtre. Vers le balcon que j’avais ignoré. De cette chambre, on a une vue sur la route menant à la place. Et alors… la voix des crieurs publics me parvient. Le nom de Joaquim, MON Joaquim retentit. Les papiers tout droit sortis d’une presse locale se répandent aussi.

Mes doigts se resserrent sur la pierre de ce balcon. Non, je ne peux tolérer une telle destinée ! Hier soir encore, je prenais possession de ses lèvres. Je sentais son corps fusionner avec le mien. Sa sueur avait imprégné mes draps et s’était mélangée à mes râles de plaisir. Pourquoi ?! Comment ?! Lorsqu’il est rentré chez lui ? Assurément. Mais qui ? Qui aurait pu le trahir ? J’étais le seul à savoir sur quoi il écrivait. Le seul. Il était mien, personne ne pouvait savoir pour lui. A moins que…

« Si vous vous demandez, mon seigneur Natan, si je suis responsable : sachez que vous-même seriez actuellement en situation délicate. Après tout, ce n’est certes pas le bûcher qui attend votre pêché, mais vous comme moi savons que votre lignage ne le laisserait pas impuni. »

Niña… Son regard est sombre, calculateur, mais son sourire est là. Oui, j’aurais été capturé aussi si cela avait été elle. Car elle n’aurait pas caché mes crimes de sodomite si elle avait eu assez d’audace pour livrer mon comparse. Je retourne dans la chambre, et mets mes chaussures. Les talons claquent sur le sol d’un marbre poli. Je quitte donc la pièce, ma servante personnelle me suivant. Là, j’aperçois ma chère sœur et mon beau-frère au rez-de-chaussée. Ils semblent se préparer à sortir.

« Natan ! » s’exclame ma sœur aînée en m’apercevant. Son grand sourire et sa joie la mettent parfaitement en valeur dans sa robe d’un rouge grenat. Sa longue chevelure d’un noir d’encre est prise dans un chignon sophistiqué.

« Rafael et moi-même allions rejoindre la place. Son jeune frère est parmi la Garde ayant attrapée cet hérétique. Voulez-vous vous joindre à nous, mon cher frère ?
— Ce serait avec le plus grand des plaisirs, ma sœur, mon frère, » répondis-je avec sourire, à son invitation pleine de joie et de bonne humeur.

Je sentais en moi l’envie de vomir et de hurler. Nous parlons là de la vie d’un Homme. De la vie de MON homme. Mais mon masque de noble s’est glissé sur mon faciès, à l’instant où la porte de ma chambre privée s’est ouverte. Dans mon rôle du gentil petit frère amateur d’art, vivant un peu dans son monde artistique et décalé, mes lubies ne sont vues comme rien d’autre que cela.

C’est en riant, en discutant avec eux, que je me rends à la place. Santa Eulalia nous accueillant, nous sommes guidés vers une scène où nous aurons une meilleure vue. Le ciel est plus noir encore… Et le tonnerre gronde. Alors que je peux le revoir, l’orage éclate mais sans pluie. Juste le tonnerre, lointain. Comme si le ciel le juge autant que cette foule d’ignares et de gueux !

Son visage à la mâchoire carrée est abîmé. Lèvres coupées, nez cassé, œil au beurre noir. Sa peau sombre est tuméfiée. Ma sœur commente joyeusement son allure de gueux, comme quoi un tel être est indigne et que cela se voit. Moi, je lui dis oui mais au fond… J’enrage. Ce corps que j’aperçois lacéré par endroit est normalement dessiné par les travaux multiples qu’il réalise pour payer sa pitance. Sa peau est dorée par le soleil et le travail en extérieur. Ses cheveux sont rêches mais leurs boucles naturelles m’amusent tant. Ses yeux d’un vert profond comme l’émeraude, m’ont captivés et poussés à le capturer. Ses lèvres charnues, sa voix rauque… Même sa barbe de trois jours, ou encore, la balafre sur sa joue ou les callosités de ses mains sont pour moi parfaites. Bon, son seul défaut c’est qu’il sent des pieds, le bougre. Mais là, alors qu’on l’attache au milieu du bois recouvert d’huile de roche : je n’arrive pas à comprendre. A me dire que je ne le reverrais plus jamais. C’est impossible, n’est-ce pas ?

J’aperçois soudainement son regard alors qu’il observe la foule. Nos yeux se croisent… Et je comprends alors que c’est notre dernier échange. Son sourire se fait provocant. Je vois ses lèvres bouger, ses dernières paroles. Je n’ai aucun mal à comprendre les mots que j’y lis, et l’intonation m’est donnée par l’éclat d’émeraude.

« Tu as perdu ton droit ? » dit-il, victorieux.

NON ! Ma mâchoire se crispe et ma colère est interprétée par mes proches. Pour eux, je trouve horrible son crime de blasphème et de critique de l’inquisition. Non, j’enrage ! J’enrage car je me souviens de notre relation. Car je l’ai piégé.

J’avais entendu parler de lui par mon maître en art, lettres et sciences. Maître Hernando était si jovial quand il parlait de son apprenti, Joaquim. J’étais si jaloux. Je voulais savoir qui captivait autant MON professeur. J’avais fait fouiller et retourner les dessous de Barcelona pour le dénicher. J’avais alors appris sur quoi il travaillait. Depuis lors, je le fait chanter.

Il est mien, ma poupée, mon bien. Je suis le seul à avoir droit de regard sur son futur ! Ximo se doit d’être mien lors de mes venues à Barcelona. En échange, je lui fournis des biens ou des informations pour son ouvrage. La lignée de mon père, « Ilum » et celle de ma mère « Tempesta » sont des familles influentes parmi la noblesse régionale. Je peux obtenir ce que je veux. J’obtiens ce qu'il faut pour le garder lui ! Et là, alors que l’orage vrombit, que l’éclair déchire le ciel, que les torches enflamment le bûché : il ose me narguer ?!

Même quand ses hurlements font écho aux cloches de notre bonne Cathédrale, même quand la Mort le trouve, je ne détourne pas le regard. Finalement, ma sœur insiste pour que l’on rentre. Je la suis, et l’arrivée de la pluie dissimule finalement les larmes que je retenais durant son exécution.

Rage. Dégoût. Révolte. Tristesse. Impuissance. Regret. Tant de choses… Mais surtout, la Haine. Ce Dieu qui de là-haut nous juge, de quel droit m’a-t-il arraché mon aimé ? J’écoute et souris faussement à Julieta et Rafael. Mais au fond, mes pensées sont dirigées vers la Haine. Et lorsque j’entends que son âme, à mon Ximo, moisira en Enfer… Je me murmure vaguement « Oui… »

Je rentre dans mon domaine le lendemain. Oui. Je peux trouver un moyen, il doit bien en exister un. Je le ramènerai. Et même les foudres du Divin ne m’en empêcheront pas.

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