Témoignage
Marie a de nombreuses casquettes. Tantôt surveillante, tantôt coach sportif, parfois animatrice d’activités en tout genre, elle s’efforce d’occuper la vingtaine d’enfants que les parents déposent chaque matin au portail. Et de temps en temps, lorsque le groupe n’est pas trop dissipé, elle leur fait classe.
Car oui, j’ai oublié de préciser que Marie est enseignante en école primaire depuis une dizaine d’années. Licence, concours, master… tout ça pour finir institutrice à Saint-Je-Ne-Sais-Pas-Où, une petite bourgade de quelques centaines d’habitants. L’école est à l’image du village : vieillissante, réduite au strict minimum. Quelques classes, une cour de récréation et une cantine située un peu plus loin.
Marie travaille avec deux collègues : Colline, la directrice, et Sophie. Avec elles, elle fait preuve d’une diplomatie sans limite. Plutôt que de confronter, elle encaisse les remarques sans broncher, au moins jusqu’au départ à la retraite de Colline.
Oui, elle n’aurait pas dû racheter de nouveaux manuels.
Oui, depuis qu’elle est devenue maîtresse formatrice, elle n’est présente à l’école qu’une semaine sur deux.
Oui, elle devrait garder une année de plus cet élève « à problèmes ».
Oui, Sophie serait plus « qualifiée » pour prendre la direction quand Colline partira.
Oui, tout va très bien dans le meilleur des mondes.
Pour Marie, ce n’est pas si grave. Elle ne voulait pas être directrice de toute façon. Dès que la conversation devient trop lourde, elle prétexte un peu de travail et retourne dans sa classe. Elle allume son enceinte, laisse la musique faire taire ses pensées, et attend le retour des enfants.
Cette année, elle a une classe à double niveau. La moitié des élèves travaille comme elle peut et se montre plutôt sage, bien que bavarde. L’autre moitié nécessite… un traitement particulier.
Prenons Léon, par exemple. Énergique par nature, il a beaucoup de mal à rester assis toute la journée. Marie doit régulièrement lui demander de regagner sa place et d’arrêter de mâchouiller sa gomme ou son crayon.
Il y a aussi Lily. Très en retard par rapport aux autres, elle est entrée en CE1 sans savoir lire et doit jongler en permanence entre deux niveaux pour combler ses lacunes.
Victor, quant à lui, est sans doute le plus difficile à gérer. Travailler l’insupporte, et la moindre frustration déclenche des crises presque ingérables. Une fois, il a même tenté de fuguer.
Marie a donc été bien gâtée cette année. Et je ne parlerai pas de Simon, toujours mêlé aux embrouilles de récréation et pourtant étrangement jamais fautif ; de Mila, qui n’a jamais ses affaires et ne rend jamais ses devoirs ; de Paul, harcelé à cause de ses cheveux roux ; ou encore de Maé, qui dort en classe. Un sacré groupe, en somme.
Mais ce n’est pas grave. Marie peut gérer. Elle a agencé plusieurs îlots afin que les plus autonomes puissent aider les autres, placé les élèves turbulents au fond ou près d’elle, et mis en place un système de gain de perles pour motiver les plus paresseux. De sa poche, elle finance quelques récompenses destinées à l’îlot le plus méritant en fin d’année. Elle aide les élèves les plus en difficulté tout en gardant un œil sur l’ensemble de la classe, pour qu’au final, chacun ait appris, plus ou moins, ce qu’il devait apprendre.
C’est sans compter sur les programmes qui changent chaque été, impossibles à appliquer pleinement faute de temps. Il faut progresser en français, introduire les fractions tout en consolidant la géométrie et le calcul mental, assurer deux heures de sport, de l’anglais, de la poésie, de l’espace-temps et des arts plastiques… le tout dans un emploi du temps déjà saturé.
Marie reste souvent tard le soir pour ranger sa classe et préparer les prochaines leçons. Elle fait de son mieux, crée des activités toujours plus inventives et adaptées, allant jusqu’à concevoir des jeux complets retraçant le travail effectué autour d’un livre. Le soir, elle rentre épuisée, d’une humeur massacrante, s’enferme dans son bureau et continue de travailler.
Parce que les bons enseignants n’arrêtent jamais. Ils travaillent le soir, les week-ends, pendant les vacances. Ils répondent aussi aux mails des parents, pas toujours bienveillants.
Parlons-en, des parents. Pas ceux qui ne font pas de vagues, qui accompagnent leurs enfants et prennent rendez-vous chez les professionnels quand c’est nécessaire. Non. Parlons de ceux qui se désintéressent totalement de la scolarité de leur enfant, de ceux qui estiment que l’échec scolaire est toujours la faute de l’enseignant, de ceux qui accourent au portail pour réprimander Marie sur la foi des récits parfois arrangés de leur progéniture, et de ceux qui élèvent leurs enfants dans des conditions déplorables.
Pour Marie, les parents sont une source de problèmes inépuisable. Ils sont souvent à l’origine du comportement de leur enfant et de son désintérêt pour les apprentissages. Très attachés à l’idée que l’école ne doit plus être stricte comme autrefois, certains seraient prêts à porter plainte au moindre bobo sur leur « bijou familial ». Une véritable épine dans le pied.
Et la situation ne s’améliore pas. Les salaires stagnent, les élèves sont de moins en moins autonomes et motivés, les parents de plus en plus méfiants, persuadés de devoir apprendre leur métier aux enseignants.
Marie ne tient qu’à un fil. Elle aime son métier et sa classe, mais elle n’a pas été formée pour s’épuiser sans jamais être reconnue. Elle ne recevra ni médaille, ni titre, ni récompense. Même le respect et la gratitude se font rares.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez votre maîtresse de primaire — ou celle de vos enfants — pensez à la remercier. Ce simple geste pourrait ajouter un peu de légèreté à son quotidien.

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