Attention au chien

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Il n’aimait pas les gens.

Les gens parlaient fort, pensaient mal et surtout, ils avaient cette fâcheuse tendance à exister sans justification valable.

En revanche, il aimait bien sa voisine. Elle possédait cette qualité rare de ne pas déranger. Pas de musique, pas de visiteurs, pas de tentatives de conversation dans les parties communes. Elle se contentait d’exister avec une discrétion admirable, ce qui, à ses yeux, la rendait immédiatement supérieure à la majorité de l’espèce humaine. De plus, elle était charmante, dans ses âges. Et veuve.

Il savait également qu’elle fréquentait le restaurant chinois du quartier. Ce détail finit par justifier une entorse à ses principes. Un jeudi soir, il s’y rendit.

L’expérience fut pour le moins désagréable. Une lumière trop blanche agressait ses yeux fatigués et l'odeur persistante de friture s’accrochait aux vêtements. Il commanda néanmoins, s’assit avec raideur et attendit.

Malheureusement, pas de voisine en vue.

Quand vint la fin du repas, on lui apporta un cookie chinois offert par la maison. Il n’avait jamais compris l’intérêt de ces choses. Une pâtisserie médiocre assortie d’une maxime approximative. Pourtant, ce soir-là, poussé par une impulsion inexplicable, il le brisa.

Le message disait simplement :

<< Attention au chien, ne croisez pas son chemin. >>

Il resta un moment immobile, le papier entre les doigts, légèrement irrité par la précision de l’avertissement. Pas "aux chiens". Pas une généralité rassurante. Non. Au chien.

Comme s’il y en avait un en particulier.

Il haussa les épaules, rentra chez lui et décida que c’était parfaitement ridicule.

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Le lendemain, dans le hall de l’immeuble, il croisa un petit roquet nerveux, tenu en laisse par une femme au visage huileux, emmitouflée dans une fourrure trop grande et trop chère. Le chien tourna la tête vers lui et le fixa en lui montrant les crocs.

Ce ne fut rien, en apparence. Juste un de ces agaçants petits chihuahuas qu’un rien énerve.

Il détourna les yeux et poursuivit son chemin, un peu plus vite qu’il ne l’aurait admis.

Les jours suivants, il commença à remarquer les chiens avec une attention nouvelle, comme si le monde en avait soudainement produit davantage.

Un labrador au coin de la rue. Un bulldog sur un balcon. Un caniche derrière une vitre.

Aucun ne montrait d’agressivité et pourtant, tous semblaient animés d’une même volonté: le fixer avec insistance. Certains le suivaient même ici et là, sur quelques mètres avant de prendre une autre rue.

Essayant de ne pas trop y prêter attention, il retourna plusieurs fois au restaurant chinois. La voisine ne s’y trouvait jamais, mais cela cessa progressivement d’avoir de l’importance. Les cookies, en revanche, en eurent de plus en plus à ses yeux.

À chaque visite, il en ouvrait un.

Les messages variaient :

<< Les apparences sont trompeuses. >>

<< Le danger est plus proche que vous ne le pensez. >>

<< Restez vigilant. >>

Aucune mention de chien. Ce qui, d’une certaine manière, rendait le premier message plus insistant encore.

Il réduisit ses sorties, avant de les supprimer presque entièrement. Depuis sa fenêtre, il observait la rue, chaque matin, chaque soir, inlassablement. Les chiens passaient, accompagnés, disciplinés, parfaitement ordinaires. Et tous s’arrêtaient un instant, fixant sa fenêtre en levant la tête.

Son sommeil se détériora.

Des bruits discrets dans le couloir le réveillaient la nuit. Le frottement régulier de quelque chose sur le sol et contre sa porte, évoquant le son de griffes sur du bois, achevèrent de le tourmenter.

Les nerfs à vif, il décida un jour de remettre un pied dehors. Le magasin d’armes était à deux pâtés de maisons de chez lui.

Il lui fallait un revolver.

La procédure fut d’une simplicité affolante, comme si le monde lui-même reconnaissait la légitimité de son choix. Défense personnelle, indiquait la case.

— L’arme est-elle neuve et en bon état ? demanda-t-il, soucieux de ne pas se faire avoir.

— Absolument, lui assura-t-on.

Il s’en alla, confiant.

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Un matin gris, transporté par une volonté farouche de reprendre le contrôle de la situation, il sortit se promener. Son arme était calée dans sa ceinture, derrière son dos. Sa veste la couvrait. Les battements de son cœur tambourinaient contre sa poitrine. Non, il n’était pas serein. Dans la rue, à quelques mètres de l’entrée, se tenait un chien.

Seul, assis. Le chien ne bougeait pas. N’aboyait pas. N’avançait pas.

Mais il le fixait.

Aucun danger. Tout va bien.

Tout va bien…

Lorsqu’il se retourna, plus loin, il réalisa que le chien le suivait. Et ce chien-là était un molosse, une montagne de muscles au poil ras.

Sa gorge devint sèche, il eut du mal à déglutir. Il accélera sa marche, jetant des regards à gauche et à droite, dans l'espoir de trouver un moyen de le semer, vite.

Mais cette partie-là de la ville lui était inconnue. Très vite, il se perdit dans un labyrinthe de petites ruelles étroites, avant de finir dans une impasse. Derrière lui, le chien était toujours là.

L’inquiétude laissa place à la peur. Il vit les crocs du molosse et sa gueule baveuse se mettre en action, il entendit ses grognements.

C’était assez. Il sortit son arme.

Sa main tremblait mais son geste restait déterminé, guidé par une logique interne devenue inattaquable. Il devait se défendre. Rester en vie. Attention au chien. Attention au chien.

Ce dernier inclina doucement la tête, comme s’il observait avec intérêt le moindre mouvement de l’humain face à lui.

Un coup de feu retentit.

L’explosion fut immédiate et disproportionnée, bien au-delà de ce qu’impliquait un simple tir. Le mécanisme céda dans un bruit sec et violent, projetant métal et fragments avec brutalité.

Son visage se trouva exactement à l’endroit où il ne fallait pas être.

Lorsque le silence revint, la rue reprit son apparente normalité. Le chien s’approcha lentement, renifla ce qui restait de son visage en charpie, puis s’assit à proximité, léchant un bout de joue ensanglantée, pendante et noircie.

C’est une passante, sous le choc, qui alerta les autorités. Quelques minutes plus tard, un cortège d’ambulances et de voitures de police encadra la scène. Deux policiers, avec détachement, notèrent quelques éléments dans leurs carnets.

— On dirait qu’il s’est fait ça tout seul, celui-là, dit le premier d’un ton neutre.

Son collègue jeta un coup d’œil à l’arme éclatée.

— Mauvaise manipulation ?

Le premier haussa légèrement les épaules avant de répondre, distraitement :

— On dirait bien que le chien de l’arme était défectueux.

Un bref silence suivit. Ils échangèrent un regard. Le second esquissa une moue, quelque part entre l’amusement et la lassitude.

— Et lui, tu crois que c’est le sien ? dit-il en désignant du doigt le molosse qui avait décidé de faire sa sieste à côté du corps encore tiède.

— Aucune idée…

Puis, après un instant de flottement, il relança :

— Tu aimes les chiens, toi ?

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