Chapitre 3 : La demande.
MARSEILLE
01/07/2026
Isabelle posa son tube de rouge à lèvres sur le bord du lavabo. Les gestes routiniers placèrent le mascara dans sa main gauche. Elle se pencha en avant, au plus proche du miroir, ferma un œil, puis l’autre. Les deux traits noirs habilement dessinés mirent fin à la séance de maquillage. Elle virevolta dans un nuage de parfum bon marché. Un sourire échangé avec son reflet, et Isabelle coupa la lumière.
Un coup d’œil à sa montre lui indiqua qu'il ne lui restait guère de temps avant l'arrivée de son cavalier. L'image de Mourad habillé comme le "Con de Lu" la fit éclater de rire. Voilà, elle était prête. Mourad avait fait un tel mystère pour leurs un an... Elle n'était pas cruche : il allait lui faire sa demande et elle feindrait la surprise, même si elle l'attendait depuis longtemps.
— Bon, qu'est-ce tu fous, mec ? s’interrogea-t-elle à voix haute.
Dix minutes de retard ? Ce n'était pas le genre de Mourad. Isabelle se précipita vers la fenêtre de la cuisine et plongea son regard dans l'obscurité de la rue. Il lui fallut quelques instants pour reconnaître la bagnole de son homme, la petite Twingo d'occasion. Elle sourit bêtement. Il était là.
Son téléphone jaillit instantanément et ses doigts manucurés composèrent le numéro de Mourad. Un fugace mouvement secoua la "Bat’momo", comme elle aimait le charrier. Isabelle fronça les sourcils en voyant, de sa fenêtre, les clignotements du téléphone posé sur le tableau de bord de la voiture, synchronisés avec les sonneries restées sans réponse.
Isabelle poussa un râle de dépit, referma la fenêtre, caressa le chat, éteignit les dernières lumières et verrouilla la porte de son appartement. Elle dévala les trois étages, surgit sur la « Place du souvenir de la rue d’Aubagne » et fonça droit vers le véhicule. Tout ça en moins de trois minutes…
— Momo ! Mon cœur ? Qu'est-ce tu fais ? Tu réponds pas…
Dans l'obscurité du quartier, Isabelle ne pouvait distinguer l'intérieur de la voiture. La place était vide et la nuit, anormalement silencieuse. Un frisson désagréable descendit de sa nuque jusqu'au bas des reins. Quelque chose stoppa net son geste, ses doigts effleurant à peine la poignée. Elle ne discernait aucun mouvement dans l'habitacle, aucun signe de Mourad s'apprêtant à déverrouiller la portière.
L'unique nuage traînant dans le ciel d'été, se déplaçant au gré des vents, finit par s'écarter. Les rayons lunaires filtrèrent alors, crus, dévoilant le voile sanguinolent qui couvrait le pare-brise et tout l'intérieur de la Bat’momo…
Un cri d’horreur resta bloqué dans sa gorge, étouffé par une nausée fulgurante. À travers la vitre maculée, elle crut deviner une forme affaissée sur le volant, une silhouette qui n'avait plus rien de l'homme qu'elle aimait. Mourad... son Momo...
Pourtant, il n'y a encore qu'une heure, elle ricanait toute seule en pensant à lui. Mourad, c’était pas le genre ténébreux à la sauce Netflix. C’était le gars qui s’était pointé à leur premier rendez-vous avec un bouquet de basilic parce qu’il trouvait que ça sentait meilleur que les roses. Un pur gamin du Panier, un peu maladroit, qui bossait comme un damné sur les chantiers de la Joliette pour lui offrir ce fameux week-end à Cassis.
Il passait ses dimanches à retaper cette Twingo asthmatique qu’il appelait fièrement la "Bat’momo", jurant qu’un jour, il l’emmènerait jusqu’au bout du monde, ou au moins jusqu’en Italie. Il était sa stabilité, son phare dans le bordel ambiant de la vie marseillaise. Et là, dans ce silence de plomb, le phare venait de s'éteindre dans une mare d'hémoglobine.
Isabelle recula d'un pas, puis deux, ses talons claquant sur le pavé du trottoir comme des coups de feu dans la nuit. L'odeur de sang et de mort, semblait déjà filtrer à travers les joints de la portière. Elle tomba à genoux, les mains plaquées sur la bouche pour ne pas hurler, les yeux fixés sur cette bague qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui passer au doigt.
Le silence ne dura pas. La ville finit toujours par hurler...
Le hurlement vint d'abord des sirènes, lointaines, puis déchirantes, ricochant sur les façades décrépies de la rue d'Aubagne. En moins de dix minutes, la Place du Souvenir fut envahie par un balai de gyrophares bleus, transformant la scène de crime en une boîte de nuit macabre.
La lourde portière d'une berline banalisée claqua avec un bruit sourd qui fit sursauter Isabelle. Deux silhouettes s'en détachèrent. La première, immense, semblait sortir tout droit d'un cauchemar ou d'un vieux film noir : un ours en pardessus, le regard aussi gris que le ciel d’hiver, une cigarette aux lèvres malgré le périmètre de sécurité. La seconde, plus fine, plus nerveuse, fendit la foule des badauds avec une autorité naturelle.
— Écartez-vous ! Allez, circulez, y'a rien à voir ! aboya Yassine Belkacem en écartant un voisin en short qui essayait de filmer avec son Smartphone de marque « i »...
Serling ne dit rien. Il s'arrêta à deux mètres de la Twingo, les mains enfoncées dans les poches. Il ne regarda même pas Isabelle, prostrée sur le trottoir. Son regard de prédateur était déjà fixé sur le pare-brise, analysant les projections de sang avec une froideur chirurgicale.
— Putain, murmura Yassine en arrivant à sa hauteur, le visage brusquement pâle. Patron... c'est en plein centre-ville, là. On est à deux pas de la Canebière. Cette saloperie a changé de terrain de chasse.
John Serling lâcha une longue bouffée de fumée. Ses yeux rencontrèrent enfin ceux d'Isabelle, vides de toute expression.
— C’est plus un terrain de chasse, Yass, grogna-t-il d'une voix de papier de verre. C’est une déclaration de guerre.
Serling fit un signe de tête imperceptible en direction d'une ambulance qui venait de se frayer un chemin entre deux fourgons de CRS.
— Yass, dégage-moi the girl de là. Elle va nous faire un arrêt cardiaque sur le goudron. Envoie-la à la Timone, en psychiatrie de crise. Et assure-toi qu'aucun gratte-papier ne l'approche avant que j'aie fini ici.
Yassine hocha la tête, attrapa Isabelle par les épaules avec une douceur surprenante pour un flic de la PJ, et l'entraîna vers les gyrophares blancs. Elle se laissa faire, poupée de chiffon aux yeux grands ouverts, ses talons traînant sur le sol, emportant avec elle l'odeur de son parfum bon marché et ses rêves de mariage en lambeaux. Pour elle, le monde s'était arrêté à la Place du Souvenir. Pour John, il ne faisait que commencer à livrer ses secrets les plus vils.
Une fois la jeune femme évacuée, Serling enfila ses gants en latex. Le bruit du plastique qui claque contre ses poignets sonna comme le début d'une messe noire. Il s'approcha de la Twingo.
Le spectacle à l'intérieur était une insulte à l'anatomie humaine. Mourad était encore sanglé dans son siège, mais son torse ressemblait à une corolle de chair ouverte au scalpel émoussé. La Bête n'avait pas seulement tué ; elle avait "visité" le corps. Comme pour les précédentes victimes, l'intrusion était chirurgicale dans sa folie : le péricarde était vide. Le cœur de Mourad, ce muscle qui battait la chamade pour Isabelle quelques minutes plus tôt, avait été prélevé avec une précision qui donnait le vertige. Une forte odeur forestière flottait au dessus du corps, une odeur familière pensa l’inspecteur sans pouvoir y mettre une origine.
—Fucking Christ... souffla-t-il, laissant l'anglais reprendre ses droits dans un murmure glaçant pour qui n’était pas habitué..
John pencha sa carcasse de deux mètres pour examiner le plafonnier. Des lambeaux de tissu et de peau y étaient restés collés, projetés par une force centrifuge démente. Ce n'était pas un crime de rôdeur, ce n'était pas un règlement de comptes entre voyous de la Castellane. Aucun être humain, même armé d'une machette, ne pouvait déployer une telle énergie dans un espace aussi restreint qu'une Twingo sans en faire exploser les vitres de l'intérieur. Pourtant, les vitres étaient intactes, seulement tapissées de ce rouge sombre qui commençait à coaguler sur les plastiques bon marché du tableau de bord.
— Patron... regardez le levier de vitesse, lança Yassine qui venait de revenir, le teint livide.
Serling sortit sa lampe torche. Le faisceau blanc balaya l'habitacle et s'arrêta sur le pommeau de vitesse. Posée là, avec une ironie qui fit monter un goût de bile dans la gorge du policier, se trouvait une bague de fiançailles. Un petit anneau d'or modeste, brillant sous le sang, enserré par deux doigts sectionnés du défunt. La Bête ne s'était pas contentée de prélever un organe ; elle avait mis en scène la tragédie. Il se redressa, sentant le froid de la nuit marseillaise s'insinuer sous son pardessus.
— The son of a bitch is playing with us. Elle nous parle, Yass, reprit John en revenant au français, mais avec cet accent traînant qui ressortait toujours quand il était à bout de nerfs. Elle sait qui il attendait. Elle sait ce qu'il allait faire.
— Qu'est-ce qu'on fait, John ? Demanda son fidèle adjoint.
Serling jeta sa cigarette entamée dans le caniveau et l'écrasa d'un coup de talon méthodique, comme s'il s'agissait de la tête de la Bête elle-même.
— Call the doc... Dis au légiste de ramener sa morgue mobile. Et appelle le préfet. On va avoir besoin de plus que de la Rubalise estampillée POLICE pour protéger Marseille. If this bastard, décide de remonter la Canebière demain, we’ll be picking up the pieces with a shovel. On ramassera les morceaux à la pelle. Fuck, fuck...
A suivre...

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