X
Cela fait maintenant des mois, des années que je suis remisée dans cette pièce sombre et exiguë. J’ai d’abord cru, j’ai même espéré, qu’il s’agissait d’un oubli temporaire, d’une surcharge de travail ou d’un contretemps passager qui l’empêchait de venir me chercher. Les jours se sont empilés les uns sur les autres, silencieux et poussiéreux, jusqu’à former une masse confuse où même le temps semblait avoir abandonné sa course.
Malheureusement, je suis contrainte d’accepter la réalité : mon destin est scellé. J’ai entendu des voix derrière la porte, en particulier la sienne. Sa voix résonnait comme un verdict :
— Je ne veux plus la voir. Elle est vieille, usée… et cette odeur, vraiment, je ne la supporte plus.
Chaque mot avait traversé le bois, s’était insinué jusque dans mes fibres. Vieille, usée, comme si le temps n’avait travaillé que contre moi. Comme si les années offertes et partagées devenaient soudainement un crime.
Il avait essayé de répondre, mais il était déjà résigné.
— Mais, ma chérie… J’ai passé tellement de bons moments avec elle. On ne peut pas simplement l’abandonner, non ? Elle peut toujours nous servir… pour le jardinage, le bricolage…
Ce mot, « servir », m’a profondément blessée. Ainsi donc, tout se réduisait à cela : l’utilité. Non, les souvenirs, pas ses gestes répétés mille fois, pas les traces invisibles laissées par nos aventures, nos voyages ou même de nos flâneries.
Seulement servir. Le silence qui suivit fut encore plus accablant, comme un poids mort qui s’abattait sur nous. Finalement, la sentence fut prononcée d’un ton désinvolte comme si cela n’avait aucune importance.
— Fais comme tu le souhaites, mais je ne veux plus qu’elle reste dans la maison.
Dans la maison… J’ai alors compris que j’appartenais déjà à un ailleurs. Depuis, personne n’est réellement revenu. La seule source de lumière est désormais un étroit sillon lumineux qui s’étend chaque jour sous la porte, comme pour me montrer l’art de l’effacement. Parfois, la porte s’ouvre légèrement pendant quelques secondes, et la lumière m’éblouit. J’espère avec acharnement, en vain. Car personne ne s’approche de moi. La nuit, le calme et l’oubli me recouvrent encore et toujours.
Pourtant, je perçois que la vie se poursuit ailleurs : des éclats de rire, des mouvements d’objets, une existence qui s’adapte sans ma présence. On m’a remplacée. Je le sens, je le sais. Quelque chose de neuf, de lisse, sans histoire, sans mémoire est arrivé.
Pourtant, s’il poussait cette porte et prenait le temps d’observer, Il verrait que mes souvenirs demeurent gravés en lui. Et que même abandonnée, l’oubli ne m’a jamais atteint.
Je rêve encore de grands espaces, de soleil éblouissant, de giboulées rafraîchissantes, de vagabonder sur des chemins pierreux, de fouler des paysages enneigés, voire de me repaître d’éclaboussures dans les flaques d’eau.
Je reconnais sans crainte que j’ai perdu ma souplesse. Que mon derme est ridé, craquelé, comme ils disent. Le temps a laissé ses marques, profondes, irréversibles. Chaque pli raconte une distance parcourue, chaque cicatrice un obstacle franchi. Pourtant, au plus profond de mon âme, quelque chose demeure intact. L’élan, et cette envie irrépressible de plaire encore un peu, même pour « servir ».
Je me souviens de notre première rencontre, le jour où il m’a choisie. Ses mains délicates et hésitantes, son regard intrigué et apaisé. J’étais neuve, pleine d’orgueil, d’éclat et de souplesse. L’odeur fraîche de l’atelier flottait encore dans l’air, annonçant la promesse des départs à venir. Nous étions remplis d’impatience, unis par une loyauté tacite et une soif commune de liberté.
Ensemble, nous avons sillonner le monde. Nous avons exploré les matins pressés, accomplis des courses improvisées, et des longues promenades sans but précis. Partout, docilement, je portais son poids, ses fatigues, je partageais ses hésitations. Je connaissais le rythme de ses pas mieux que quiconque. Ses moments de joie rendaient sa marche légère ; ses moments de tristesse, au contraire, me submergeaient comme une pluie glaciale.
Je ne me suis jamais plainte.
Même lorsque la boue s’incrustait. Même lorsque la pluie me transperçait. Même lorsque les pierres me perforaient sans pitié.
C’était ma raison d’être : l’accompagner, m’accrocher à tous les terrains, même les plus glissants, le réconforter, le garder au chaud et au sec.
Puis, les sorties se sont espacées progressivement, d’abord une journée, puis une semaine. Ensuite, d’autres objets, impeccables, et silencieux, se sont alignés dans l’entrée : plus légers, plus modernes, plus colorés, plus désirables.
Je n’ai rien dit. Les amis fidèles savent vite quand il faut se taire.
Un jour, il m’a laissée ici, sans violence, presque avec gêne, comme si on détournait le regard d’un souvenir trop lourd à porter. La porte s’est refermée lentement derrière lui.
Je pensais qu’il reviendrait. Je l’ai attendu longtemps, très longtemps, trop longtemps.
Malgré la poussière accumulée, malgré l’odeur du vieil âge dont on me reproche tant, je sens encore en moi l’appel de l’extérieur. Il suffirait d’un geste, d’une décision reportée, d’un désistement, d’un instant de mélancolie.
Hier encore, il s’est arrêté derrière la porte. Le silence a duré longtemps. Puis sa voix, basse, presque honteuse :
— Où sont passées mes vieilles chaussures de marche ?
Mon cœur s’est arrêté, mon cuir s’est détendu. La poignée a frémi. Je n’ai jamais cessé d’attendre.
Je suis prête.
Je serai toujours prête.
Car certaines âmes ne cessent jamais vraiment d’attendre qu’on reprenne la route avec elles.

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