— Signore Aurélian ! Je vous suis reconnaissante d’avoir si promptement répondu à ma sollicitation. — Une invitation de la Bella Lucretia ne se diffère pas, surtout quand le ton de sa missive relève davantage de la convocation que de la requête, répondit le noble Vénitien, imperturbable.
Les yeux azur de l’héritière Borgia restèrent fixés sur l’alchimiste, tandis qu’un coin de sa bouche framboise se relevait légèrement, satisfaite. Les règles du jeu étaient claires : elle détenait le pouvoir, à lui de choisir s’il servirait son ascension… ou sa perte.
Lucretia s’avança et détailla son invité. Son pourpoint de velours orange était richement brodé, sa cape cramoisie portait l’emblème de sa famille : le crocus. Sa silhouette était fine et athlétique et son visage couvert d’un léger duvet des plus plaisants. Même si jamais elle ne porterait la barrette de cardinal, il y a longtemps qu'elle avait fait sienne leurs manières. Elle saurait céder à la tentation avant qu'elle ne s'éloigne.
— Signore Aurélian, me feriez-vous le plaisir de découvrir le palais Saint-Ange à mon bras ? La douceur de ce temps vernal nous permettra même de pousser jusqu’aux jardins.
— J’en serais honoré, Bella Lucretia, répondit Aurélian en lui tendant la main. Rome est vantée dans toute l’Italie. Si ma cité de Venise mérite sans conteste son titre de reine de l’Adriatique je serais cependant ravi de proposer mes améliorations aux édifices du Vatican.
Le rire cristallin de Lucretia résonna dans le haut couloir. Sa chevelure d’or ondulait au rythme de sa gorge.
— Mon père, le Pape Alexandre VI, est pourtant prompt à louer les travaux de son architecte. Grâce à lui, nous ne déambulons plus dans un château mais dans un palais. Voyez-vous, Signore, le Saint-Père a le pouvoir de faire et défaire les rois… voudrez-vous lui opposer la prérogative de couronner la reine des Cités ?
— Gracieuse Lucretia, je ne me réserve aucune prérogative. Mais je reconnais sans équivoque que le Saint-Père est touché par la grâce ; votre beauté ne peut être qu’un don divin.
— Votre éloquence l'est ainsi tout autant, Signore. Mais recentrons-nous sur la raison de ce rendez-vous, qui n’a aucun lien avec la Sérenissime, mais tout avec votre famille et votre précieux passe-temps.
— Vous piquez ma curiosité, Princesse… quel talent familial pourrait intéresser les Borgia ?
— Voyons, Signore… Comme votre emblème, le crocus, vous n’êtes pas sans connaitre la dualité des choses. Selon l’opérateur, cette plante magnifique peut donner une épice précieuse… le safran… ou un subtil poison. Tels sont les Borgia : mêler l’utile au danger, le plaisir à la tentation.