Trou Noir
Je m’arrachais du sommeil avec l'étrange sensation d’être resté trop longtemps prisonnier d’un rêve sans fin. Mon dos était moite de sueur, collé au drap-housse, et ma poitrine croulait sous une espèce de pesanteur sourde. À cela s’ajoutait un mal de crâne lancinant, une sorte de martèlement pénible, presque assommant, qui courait le long de mes tempes. J’ouvrais lentement mes paupières et découvrais devant moi une pièce sens dessus dessous. Un bordel innommable... On aurait dit qu'une tornade était passée par là et avait tout balayé sur son chemin. Je savais que cette journée faisait suite à une nuit bien trop agitée ; alors, dans un soupir désabusé, je décidai de fermer les yeux sur cette triste réalité.
Après de longues heures à me tourner et me retourner sous la couette, je pris enfin la décision d'examiner l'ampleur des dégâts. Je me redressai péniblement sur le rebord du lit, attrapai un moignon de clope posé là, sur la table de nuit, et balayai la pièce du regard comme pour en faire l’état des lieux. Le radio-réveil indiquait 18:47, me faisant alors réaliser que j'avais passé la majeure partie de la journée à dormir, ou à faire semblant de dormir...
Au fond du petit studio qui me servait de piaule, la baie vitrée donnant sur la rue avait été brisée en son centre. Un trou béant, bordé de dents acérées et translucides, laissait désormais passer le souffle glacé de cette nuit automnale. Le carrelage blanc en contrebas était parsemé d'éclats de verre, qui reflétaient la pâle lueur de la lune. Une chaise, amputée de l'un de ses pieds, gisait dans l’angle de la pièce à côté d’une flaque de vomi brunâtre et d'une bouteille de vin renversée.
Ce n'était pas tout. Il y avait aussi ce clavier, fracturé en deux, reposant sur mon petit bureau en bois. L'un des segments pendouillait pitoyablement dans le vide. La violence du choc avait dû éjecter quelques touches de plastique noir venues s’incruster sur le sol, au beau milieu d’une flaque sirupeuse de vodka-orange. Les boutons étaient restés figés dans la mixture collante, comme ces insectes préhistoriques piégés dans l'ambre pour l'éternité. La légère lueur du soir perçant à travers les stores baignait la pièce d'une teinte bleutée, qui donnait au tableau une atmosphère un peu plus pathétique encore. Une pensée ironique traversa alors mon esprit : la composition anarchique des lieux avait tout de ces œuvres d’art contemporain – laides mais prétendument visionnaires – qui émoustillent les petits bourgeois dans les galeries parisiennes. Après tout, pensai-je, la beauté n’est peut-être qu’une émanation du chaos.
Je me frottai les tempes, tentant de recoller un peu les morceaux de ma soirée. Une succession d’images floues, de scènes frénétiques et désordonnées s’enchaînaient, comme une sorte de montage cut des événements de la veille : Tape le code de l'ordi / Hurle / Porte qui claque / Clavier fracassé sur bureau / Mot de passe erroné / Femme blonde / Ris devant un débat télévisé / Bouteille jetée contre fenêtre / Gifle / Cri / Tape / Pleure devant Nirvana / Mascara sur joue blanche / Mot de passe erroné / Mot de passe erroné / Écran noir.
Une bouffée d’angoisse monta soudainement en moi. Impossible de dire si j’avais voulu stopper là le film de mes pensées ou si j’étais simplement incapable de me rappeler plus que cela. Après tout, ça n’avait plus vraiment d'importance : hier soir j’avais bu, trop bu, bu jusqu'à franchir les frontières du pitoyable. Hier soir, j’avais plongé tête la première dans les douches dorées de la déchéance, en me gargarisant de ce poison comme d'un élixir. Culpabiliser maintenant ne servait plus à rien : il fallait que je reprenne les choses en main. Une douche froide, voilà ce qu'il fallait ! Une douche glacée, suivie d'un café bien brûlant et bien serré. Ensuite, peut-être, serais-je capable d’affronter cette journée déjà morte-née.
Je mis un pied devant l’autre pour m'extirper hors du lit, mais un bref vertige m’interrompit. Je secouai la tête comme pour en chasser le brouillard et me traînai tant bien que mal jusqu’à la salle de bain. Je me tenais face à la porte quand une sensation étrange me saisit de nouveau. Un malaise plus intense encore venait de surgir, me stoppant net. J’étais désormais prostré, comme paralysé devant la porte de ma propre salle de bain. Une porte, c'est un objet des plus banals en apparence, mais c’est un peu plus que cela : une porte, c’est un portail qui peut dissimuler une infinité de mondes possibles. Après quelques secondes d'hésitation, une main fébrile pressa finalement la poignée.
Horreur. C’est le seul mot qui me vient. Se dressait devant moi l’horreur, absolue. Une apparition hors du temps, une œuvre macabre qui n’avait rien de contemporaine, cette fois-ci. C'était une vision de cauchemar qu’il m’est encore difficile d'évoquer sans ressentir ce frisson désagréable me traverser le dos. Je poussai un cri d’effroi, un son animal que je ne pensais jamais entendre sortir de ma bouche. En cet instant précis, des milliers de questions se bousculèrent dans ma tête, fusant à toute vitesse comme piégées dans un grelot : qui a fait ça ? Pourquoi ? Comment cette chose a pu se retrouver ici ? Suis-je fou ? Qui suis-je ? Le sais-tu, toi, qui je suis ?
Je n’étais pas fou. Excessif, peut-être, souvent, trop souvent même... mais pas fou ! Un fou aurait-il eu la certitude qu’il ne pouvait être responsable de cela ? Aucun souvenir ne me permettait d’avoir ne serait-ce qu'un début d'indice, une piste, une explication logique sur ce que je venais de voir... Aucune pensée cohérente ne pouvait plus émerger de mon esprit. Il fallait que je sorte, vite ! J’attrapai à la hâte le manteau pendu au mur du hall d'entrée et me précipitai dehors sans même fermer la porte à clef. Je me mis à courir, instinctivement, comme si j’étais poursuivi par une entité invisible.
Après quelques minutes à cavaler sans but, je ralentissais peu à peu le pas, tentant de recouvrer un peu mes esprits. J’essayais de remettre un peu d'ordre dans mes pensées, tout en examinant brièvement les alentours. J’étais déjà loin de la maison. Dans la pénombre, la rue semblait peu accueillante, percée çà et là par les halos jaunâtres des réverbères. De fines gouttelettes de pluie venaient fouetter mon visage et, à mes pieds, des feuilles mortes s’amoncelaient en petits tas flétris comme les restes de ma raison. L’odeur du goudron mouillé envahissait l'air tandis qu'au loin, les voitures faisaient leurs ballets incessants de va-et-vient sur l’autoroute. Tout semblait si paisible, indifférent à moi. Dans le tumulte des villes modernes, les destins brisés sont comme les rouages insignifiants d'une horloge titanesque aux mécanismes parfaitement huilés, que rien ni personne ne peut dérégler.
Je regardais droit devant moi, tentant de maîtriser ma respiration et m’efforçant de ne plus penser à ce que j'avais vu là bas, à l'intérieur de ma propre salle de bain. C’est alors qu’un bruit sourd détourna mon attention... Un véhicule approchait lentement, tous feux allumés. Je fis d'abord mine de ne pas le voir et accélérai le pas, mais la voiture s’arrêta à ma hauteur. La vitre s’abaissa et une voix masculine retentit :
— Hé ?!
— Qu’est-ce que vous voulez ? répondis-je sèchement.
— Ouais, je rêve pas... C'est bien toi ! Tranquille mon pote, c’est moi… Franck ! Est-ce que tout va bien ? Il alluma l’éclairage plafonnier de l’habitacle, et son visage apparut plus distinctement. Je devinais effectivement les traits grossiers de Franck s’illuminer dans l’obscurité. Sa voix nasillarde me revint vite en mémoire. Franck faisait partie d’une bande que je côtoyais durant mes années lycée. Visiblement, il n’avait rien perdu de sa spontanéité légendaire, ce qui m’agaça passablement dans la situation présente. Je décidai d’improviser un mensonge de manière un peu hasardeuse.
— Ah, c’est toi, Franck… Désolé, je ne t’avais pas reconnu dans le noir. Ça va, merci, je… je vais faire quelques courses, là.
— À cette heure-ci ? répliqua-t-il, perplexe. Okay… Il hésita un court instant.
— Tu veux que je t’emmène ? Son regard semblait rempli d’une sorte de compassion qui me fit froid dans le dos.
— Non, t’inquiète, Franck, j’ai juste besoin de m’aérer un peu. Ça fera mon sport de la semaine ! Je fus moi-même surpris par le ton ridicule que prit ma voix en prononçant cette réplique digne d’une très mauvaise sitcom (sans les rires enregistrés, évidemment).
— Oh… d’accord, répondit-il, circonspect. Écoute, mec, faudrait que tu passes à la maison un de ces quatre. J’habite vers Poissy maintenant. Ça fait un bail qu’on s’est pas fait une petite soirée, hein ?
— Pourquoi pas… Appelle-moi, on s’organise ça. Je ramènerai les bières, comme la dernière fois.
— La dernière fois ? Il semblait confus.
— Oui, la soirée foot avec Slimane, Bap et… je ne sais plus son nom…
— Tu plaisantes ? Ça fait une éternité qu’on n’a pas eu de tes nouvelles ! Tu répondais plus à nos appels, t’avais disparu des réseaux sociaux, rayé de la carte ! On a même pensé qu'il t’était arrivé un truc… Il s’interrompit net, visiblement troublé, puis fit mine de jeter un œil dans le rétro.
— Bon, allez, monte vite fait, qu’on discute un peu de tout ça ! Sa requête sonna presque comme un ordre, et je n’étais pas vraiment disposé à parler à qui que ce soit dans mon état. Je décidai donc de lui répondre d’une manière un peu plus expéditive :
— Non, désolé, je ne peux vraiment pas, Franck. Je dois passer voir quelqu’un après. Je te tiens au courant et on s’organise un truc, d'accord ? À plus tard !
Son regard en disait long. Il ne crut pas un traître mot de ce que je venais de lui balancer et il avait entièrement raison. Après un bref mais gênant moment de silence, il fit un geste de la main puis embraya enfin pour repartir sur sa route, tandis que je repris la mienne.
Je ne savais pas quoi penser de tout ça, j'avais du mal à savoir depuis combien de temps je n'étais pas allé à « une soirée », et il me semblait à présent que cela faisait effectivement une éternité. J’avais froid, mes doigts étaient engourdis et je ne savais plus trop où aller. Quand je ne sais plus trop où aller, en général, je vais à l'épicerie. J'achetai des sacs poubelle, du détergent, une bouteille de vodka et quelques bières fortes (petits suppléments censés m’aider à affronter ce qui m'attendait derrière la porte de la salle de bain). Le vieil arabe qui tenait l'épicerie ne me jeta pas un regard, pas même au moment où je sortais ma carte bleue pour régler la note. La relation client n’était visiblement pas le fort de la maison... C’est finalement le froid qui me décida à rentrer chez moi pour de bon. J'étais fatigué de marcher, fatigué de fuir et je n’étais pas résolu à coucher dehors. Il fallait bien faire face à la situation, tôt ou tard. Depuis combien de temps étais-je seul ?
Arrivé sur le seuil de ma porte, je pris une grande inspiration pour me donner un peu de courage avant de replonger dans mon sombre cauchemar. Une fois à l'intérieur, je balançai mon sac de provisions sur la petite table à manger et m’affalai sur ma chaise de bureau — la seule qui tenait encore debout — sans prêter attention au foutoir qui m'entourait. J’entamai quelques cannettes de bière devant la télé et quand je fus assez ivre pour être courageux, je me lançai dans le grand nettoyage de printemps, redoutant le moment où je devrais m’occuper de la chose qui trônait dans la salle de bain.
Après de longues minutes de rangement, trois sacs remplis de déchets et un carton de céréales scotché à la fenêtre en guise de cache-misère, le moment était finalement venu : il fallait que j’affronte une nouvelle fois l’abomination qui se cachait derrière la porte de la salle de bain. Je sortis la bouteille du sac et m’enfilai une bonne rasade de vodka qui me brûla instantanément la gorge. Même si j’en doutais, j’espérais secrètement que tout ceci était seulement le fruit de mon imagination, une sorte de mauvaise blague de mon esprit à moi-même. Ma main, tremblante, était désormais posée sur la poignée de la porte. Il fallait le faire, je le savais. Alors j'ouvris. Je n’avais pas rêvé. Elle était toujours là…
C'est à ce moment-là que tout m'est revenu. En vérité, elle avait toujours été là. Il n’y avait jamais eu de salle de bain, de femme blonde, d’épicerie, de rues ou de studio sens dessus dessous… Rien d’autre n’existait plus que cette créature aux yeux bouffis et vitreux, à la peau diaphane grêlée de cicatrices et aux cheveux parsemés, gras et hirsutes. Un visage en cendres, prématurément vieilli, lacéré de rides profondes : le visage d'une mort lente.
Sa gueule immonde me fixait intensément, sans dire un mot. Elle ouvrit grand sa bouche, comme pour m'aspirer l'âme. Ses lèvres retroussées sur ses gencives dépourvues dents formaient une immense plaie béante, dégoulinante de sang noir, qui aspirait toute réalité alentours. C’était un trou noir, un trou noir sans fond, ni fondement. Son inspiration m’attirait implacablement dans un cratère d’où jaillissaient les plaintes, les bras et les cris de tous les damnés de l’enfer.
Hier soir, j’avais bu jusqu’à en oublier qui j’étais, bu jusqu’à oublier que je buvais, bu jusqu’à oublier d’oublier. J’avais bu jusqu’à me transformer en quelque chose de différent et je savais que cet immense gouffre en moi ne se refermerait plus jamais. Je le savais parce qu’il était semblable à ces rêves sans fin dont on reste prisonnier. Je pris la bouteille de vodka et versai tout son contenu dans la gueule infâme du démon avant de me laisser entièrement avaler par lui. Je bus encore et encore ce soir-là, comme chaque soir… Je bus jusqu’à calmer cette soif infinie, jusqu’à me boire moi-même pour oublier le visage du monstre qui se dressait juste devant moi, à travers le miroir de la salle de bain.

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