Allongez-vous madame

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Le battement d’aile du papillon fut pour moi un lange posé sur mes cuisses ouvertes et nues.


Lors du premier rendez-vous avec la sage-femme, elle m’avait d’abord prévenue : « Les examens gynécologiques ne sont pas systématiques. On en fait un seulement s’il y a une nécessité. Si tout va bien, c’est inutile. » J’ai été soulagée, si soulagée. Elle m’a demandé de venir avec de quoi me couvrir pour les prochaines visites.

Quand elle a dû vérifier mon col, je me suis déshabillée derrière un paravent. J’ai noué le lange acheté pour mon futur bébé autour de la taille et je me suis allongée. Le tissu voilait mon sexe et mes cuisses. Elle s’est assise de biais, à côté de moi. Elle m’a regardée en souriant, en frottant ses mains pour les réchauffer. Elle a posé doucement sa paume sur mon genou : « Je peux y aller ? » J’ai dit oui. Elle a introduit ses doigts dans mon vagin, jusqu’au col de l’utérus, délicatement. Je contemplais les petits dessins d’étoiles bleues sur la popeline blanche. Quand elle a fini, j’ai renoué le tissu et été me rhabiller.


Sur le chemin du retour à la maison, j’ai eu envie de pleurer. Même quinze ans après, en y repensant, mes yeux se brouillent et ma gorge se serre.


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Mme Guillot était gentille et professionnelle. Maman avait pris rendez-vous pour que je prenne la pilule. J’avais seize ans, je ne savais pas comment se déroulait une consultation. Maman était restée dans la salle d’attente. « Déshabillez-vous et allongez-vous sur la table d’examen, mademoiselle Lannef. Les pieds dans les étriers. Approchez les fesses du bord. » Sans rien dire de plus, elle a mis ses doigts en moi. J’essayais de regarder ailleurs, de ne pas voir sa main dans mon sexe exposé, de ne pas détailler les instruments brillants alignés sur une desserte. Elle en a saisi un, étrange et froid, si froid, et l’a introduit en moi. J’ai fixé la lumière au plafond, des images de forêt dans la tête. J’ai un peu détesté Vivian ce jour-là. Pourquoi était-ce à moi de venir ici, de subir « ça » ? Je me suis rhabillée devant elle, pendant qu’elle notait des trucs à son bureau. Elle m’a expliqué comment prendre la pilule, que faire en cas d’oubli. Vivian m’a offert une jolie Swatch avec une alarme pour y penser. Chaque soir. Chaque jour. Tout le temps.

Elle n’avait pas parlé des effets secondaires : le poids, les jambes lourdes. Lors de la prise de sang de contrôle, j’ai découvert que j’avais du cholestérol. Taux que la pilule a fait exploser. La gynéco m’a donc envoyé un courrier pour me dire de manger moins de charcuterie. J’étais déjà végétarienne.


Visite au moins tous les ans. Chaque fois, je fixais le plafond. Elle me palpait aussi les seins. J’étais un bout de bidoche. Mme Guillot était gentille et professionnelle.


Fin de Vivian, fin de la pilule. Dans ma tristesse, je me suis sentie plus légère.


Mon avortement. Le gynéco de l’hôpital était vieux, la veste couverte de pellicules. Il me dégoûtait. Les cuisses écartées dans les étriers, les fesses au bord, le froid sur ma peau et dans mon sexe. Il a au moins laissé l’écran de l’échographie vers lui. Je sais que certains montrent exprès l’image pour faire mal. Il a été gentil et professionnel.

Dans le bloc opératoire, je tremblais. Une infirmière m’a souri et a posé une serviette chaude sur ma poitrine. Je me suis endormie. Au réveil, maman était près de moi, soucieuse.


Les visites de contrôle. « Vous avez une contraception maintenant ? » J’ai dit oui juste pour qu’on me foute la paix. Les pieds dans les étriers, froid, douleur, plafond.


Les capotes, les spermicides parfois, le diaphragme… j’ai tout essayé pour éviter les hormones, la prise de poids, les changements d’humeur, le cholestérol… Rapidement, avec Olivier, la question de la pilule s’est reposée. J’ai été dans un centre mutualiste MNEF, où on m’a prescrit une pilule uniquement à la progestérone : « avec ça, vous n’aurez plus de souci de cholestérol. Il faut juste la prendre à heure fixe. » Nouvelle montre à alarme autour de mon poignet.

Des années plus tard, ce traitement est strictement surveillé à cause des effets secondaires : des tumeurs cérébrales. Des. Tumeurs. Cérébrales.

Le centre a été fermé. J’ai trouvé un rendez-vous dans un autre espace médical. La gynéco était blonde, les cheveux bouclés. « N’attendez pas pour faire des enfants ! Après, vous reviendrez me voir en pleurant parce que vous n’arrivez pas à en avoir ! » J’avais 25 ans.

Je n’ai rien dit. On se tait quand on a les fesses dans le vide, les pieds dans les étriers et la main de quelqu’un dans la chatte. On ferme sa gueule et on regarde le plafond.

Je lui avais demandé un stérilet. Ne voulant plus d’hormone, c’était la seule contraception sûre.

Petit rire condescendant de blouse blanche : « Vous savez, mademoiselle, on n’en met qu’aux femmes qui ont eu des enfants, pas aux nullipares. »

Je n’ai pas parlé des recommandations de l’OMS ni des stérilets conçus pour les femmes qui n’ont pas eu d’enfant. Oui, je connaissais le sens du mot, malgré ce qu’elle avait l’air de croire. Elle m’a vendu sa pilule qui m’a fait saigner en continu et exploser mon cholestérol.

Je ne l’ai pas prise longtemps. De toute manière, avec Olivier, on ne baisait plus. Mais frottis tous les ans. C’était obligatoire.

« Les résultats ne sont pas bons. (Elle a sorti un papier et a commencé à dessiner) Vous voyez les cellules normales sont comme ça. Les cellules cancéreuses, elles… »

Je n’ai plus rien écouté. Consultation avec un spécialiste à l’hôpital pour une colposcopie. Je n’avais jamais vu des ciseaux de cette taille. Immobilisée par les étriers. La peur. La douleur. Traitement de quelques mois.

À 29 ans, à Bordeaux, je trouve le contact d’une gynéco militante, qui pose des stérilets aux nullipares. Elle m’explique tout, me dit ce qu’elle va faire avant de le faire. Mes pieds dans les étriers me semblent moins loin de moi.

Mais les saignements et cette douleur constante dans le dos. Retrait du stérilet, retour aux préservatifs.


Le frottis tous les ans. Mon esprit qui se détache dès que j’entre dans le cabinet. Même ma respiration s’adapte.

« Desserrez les cuisses, respirez. »

« Combien de grossesses ? » À chaque fois, devoir parler de mon avortement. J’ai osé demander pourquoi une fois. « Pour l’imprégnation hormonale. » Je n’ai pas compris. J’aurais le droit d’oublier quand ?


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Les pétales des cerisiers qui volètent dans les rues de Caudéran quand je sors du cabinet des sages-femmes. La main sur mon ventre. Cette petite vie dont j’ai entendu battre le cœur. Le lange sur mes jambes, les paumes chaudes, le regard qui me fait exister.

Ce jour-là, j’ai su dans ma chair, plus seulement intellectuellement. J’ai compris le mécanisme, pourquoi les femmes violées dans leur enfance ou leur adolescence ne réalisent que plus tard ce qu’elles ont vécu.

« Mais pourquoi elles n’ont pas porté plainte avant ? », les condamne-t-on.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles ne savaient pas ! Elles n’ont connu que « ça ». Donc « ça », ça devait être normal, pourquoi s’en formaliser ?

Et un jour, elles ont croisé quelqu’un qui les a écoutées, qui les a vues, qui leur a souri et a posé une main douce sur leur cuisse. Une personne qui leur a demandé : « Tu es là ? Tu es prête ? »

Et ce jour-là, leur monde a éclaté.

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