J.E.R.E.M.I.A.H
Lundi 26 mai
6:00
L'ambiance à bord du navire est étrange ce matin. Les gardes semblent plus tendus que d'habitude. Ils arpentent les couloirs, matraque en main, frappant aux portes des passagers encore endormis.
En me levant, je croise Niwell, chargé de la surveillance de mon étage. Fidèle à son habitude, il frappe sans vergogne les pauvres malheureux qui traînent des pieds. Lorsqu'il vient cogner à ma porte, j'ouvre et me retrouve face à lui. Il me fixe quelques instants, surpris de me voir déjà debout, avant de m’asséner un coup brutal à la tête.
- Qu'est-ce que tu attends, le clochard !? Dépêche-toi d'aller dans le couloir pour l'appel !
Niwell m'attrape par le col et me pousse hors de ma cabine avant que je ne puisse réagir. Sonné par la matraque, je me retrouve aussitôt parmi la foule de passagers somnolents qui se précipitent dans les escaliers sous les ordres fous des matons.
Les matelots ne sont jamais tendres avec nous. Mais Niwell me paraît plus nerveux aujourd'hui, sa matraque plus dure entre ses mains...
Nous nous entassons alors, nous, les clochards des bas-fonds, comme des animaux pour l'abattoir. Épaule contre épaule, on nous dirige vers le réfectoire.
Nous montons un escalier, tournons dans un couloir lugubre et retrouvons enfin les murs blancs de la cantine.
Sous les néons blafards, l'odeur de la sueur se mêle aux bruits des ustensiles. Comme chaque matin, on nous ordonne, à coups de matraque, de faire la queue, tandis que les cuisiniers la mine affligées, nous servent le regard ailleurs.
Je fais la queue parmi la foule, mon plateau entre les mains, attendant mon tour.
Après avoir accompli sa tâche et regroupé tout le monde, je vois Niwell s'éloigner, se frayant un passage parmi les passagers pour rejoindre, un peu plus loin, un groupe de matelots qui échangent à voix basse.
Karlson est avec eux.
- Salut Niwell ! s'écrie ce dernier en le voyant s'approcher. Alors ? Tu as trouvé quelqu'un pour me la racheter ?
- Ta vieille télé n'intéresse personne, Karlson. À moins qu'elle ne se mange, tu n'en tireras rien des habitants des bas-fonds ! s'exclame Niwell, moqueur.
Karlson semble contrarié. Il baisse les yeux vers sa ceinture et saisit sa matraque, l'observant attentivement en silence.
- Fais chier..., finit-il par ajouter. Si tu savais ce que j'ai dû faire pour obtenir ce vieux machin...
La file devant moi avance rapidement, mais en tendant l'oreille, je ne perds aucune miette de la conversation.
- En fait, Karlson, tu ne nous as pas dit, intervient un autre maton dans sa tenue bleu nuit de matelot, où as-tu trouvé un bijou pareil ?
Karlson, l'air contrarié, sort une clope de sa poche et l'allume. Puis, sourcils froncés et d'un ton sans appel, répond :
- Ça, ça ne vous regarde pas.
Il part d'un pas nonchalant, bousculant ses camarades et ajoutant par-dessus son épaule :
- Contente-toi de me trouver quelqu'un à qui je pourrais revendre cette merde, Niwell. Je t'en passerai la moitié.
Sur ce, il s'éloigne, laissant ses collègues, qui, d'un air perplexe, restent quelques secondes comme cloués sur place.
- Mais qu'est-ce qui lui arrive en ce moment !? finit par dire un d'entre eux.
- Tu comptes rester longtemps comme ça ?
Dans un sursaut, je lève les yeux. Devant moi, la file a si bien avancé que c'est à mon tour d'être servi.
- Bouge-toi le cul, morveux. Je dois être au taf dans dix minutes ! continue l'homme derrière moi, me donnant un méchant coup de plateau dans le dos pour me faire avancer.
J'avance. La grosse Nora attend derrière sa marmite que je lui tende mon plateau. Son visage ébène et bouffi goutte de sueur à cause de la chaleur des cuisines dans son dos.
- Excuse-moi, Nora. J'étais ailleurs.
La grosse Nora plonge sa louche dans la marmite et, d'une traite, verse un liquide jaunâtre dans mon compartiment.
- Soupe de poisson, me dit-elle, cinglante.
De la soupe ?
Ça ?
Le liquide jaune dans mon plateau est si maigre qu'on croirait de l'eau. À sa surface se battent quelques ridicules croûtons de pain et morceaux de poisson. Moi qui espérais un vrai repas pour mon retour... j'étais servi. Mais après tout, à quoi m'attendais-je ? C'était évident. Le plat était toujours le même dans les cantines du Cyanea.
J'allais partir quand Nora, soudain, ajouta dans mon dos :
- Contente de te revoir, Jeremiah.
Surpris, je me retourne vers elle. Ses petits yeux marron sont posés sur moi. Et je peux presque y lire, à ma grande surprise... de la compassion.
- On a bien cru que c'en était fini de toi.
Alors Nora a de la peine pour moi ? La blague.
Dans un rictus forcé, je m'efforce de faire bonne figure en lui souriant pour ne pas lui lancer la vérité au visage.
Durant tout le temps où j'étais alité, personne n'était venu me voir. Pendant des jours, je me suis retrouvé seul, combattant la fièvre et la douleur, allongé dans mon lit sans voir aucun visage.
Hormis celui de Kai et de Sacha, à qui je devais mon rétablissement.
Eux seuls s'étaient donné la peine de passer quelques fois pour nettoyer mes plaies et déposer à mes pieds quelques morceaux de nourriture, trouvés je ne sais où. Kai réussit même à m'avoir un petit morceau de viande séchée. Un miracle sur ce bateau. Quant à Sacha, elle avait réussi à placer un matelas près de mon lit pour veiller nuit et jour sur moi.
Si je suis encore en vie, c'est à eux que je le dois. Pas à Nora.
- Merci Nora. Ça fait plaisir que tu aies pensé à moi, lui souris-je.
Vieille conne.
En m'éloignant, je décide de m'asseoir à une table vide. Je sens le regard des autres glisser sur moi. Je n'ai pas mis les pieds à la cafétéria depuis mon agression, il y a presque un mois... et tous, jettent sur moi un regard curieux, comme si j'étais un fantôme.
Une partie d'eux a sûrement raison : j'étais un survivant. Car pour être honnête, ce soir-là... mon état était vraiment critique.
Quand mon corps fut découvert au petit matin par les ouvriers, j'étais déjà à moitié mort.
Je travaillais à la chaufferie depuis des années et jamais encore, je n'avais subi la moindre agression.
Hormis la chaleur suffocante des machines, l'odeur toxique des combustibles que nous brûlions, les brûlures et les risques d'explosion, c'était un travail plutôt sûr. Mais surtout, et c'est cela qui m'avait poussé à y travailler, la chaufferie était une section des plus surveillées par les gardes.
Ce soir-là, j'avais, comme un imbécile, décidé de rester plus tard...
Je voulais prendre de l'avance pour faire plaisir aux gars, mais surtout, je voulais gagner quelques sous de plus.
Le visage plein de suie, enveloppé dans des draps de tissu dégoulinants de sueur, je ramassais à la pelle les amas de déchets que je jetais dans la bouche béante du four incandescent.
Aveuglé, je n'ai pas vu s'approcher derrière moi l'ombre de mon agresseur...
Une ombre s'assoit soudainement face à moi, m'extirpant de mes sombres souvenirs.
Sacha ne me regarde pas. Elle garde les yeux baissés sur son plateau, remuant avec sa cuillère, l'air ailleurs, les morceaux de pain flottant dans sa soupe.
Elle m'a l'air perturbée. Je la connais depuis si longtemps que je sais voir quand quelque chose la préoccupe.
Elle replace une de ses longues mèches brunes aux reflets cuivrés derrière son oreille. Elle est triste. Ses yeux sont plus éteints que d'habitude.
Mais je n'ose pas lui demander ce qui ne va pas.
Avec Sacha, il vaut mieux parfois ne pas savoir...
Alors je replonge mon nez dans mon assiette. Mon ventre crie famine et j'espère au moins réussir à garder quelques morceaux de nourriture. Depuis mon accident, mon estomac peine à garder les aliments à l'intérieur...
- Yokio est revenu.
Les mots de Sacha me percutent de plein fouet. Comme un uppercut à l'estomac, j'en ai le souffle coupé.
Ai-je bien entendu ?
- Qu... quoi ?
- Yokio est revenu. Hier soir, tard dans la nuit, avec ses hommes.
Yokio ? De retour ? Impossible...
Je n'en crois pas mes oreilles, et ma cuillère s'arrête à quelques centimètres de mes lèvres. Son retour n'est prévu que dans plusieurs mois, et puis... personne n'a annoncé son retour.
J'ai du mal à croire Sacha et mes jambes se mettent à trembler. Si Yokio est revenu, alors...
Alors ça veut dire que...
- Jack est de retour !
D'un bond, mon corps tout entier reprend vie. Je me lève de la table et traverse la cafétéria à grandes enjambées.
Ma cicatrice tire, mais je m'en fiche.
Jack !
Il est de retour ! Enfin, mon frère est de retour !
Sacha se lève aussitôt elle aussi. Elle hurle mon nom et tente de me rattraper, mais je suis trop rapide pour elle et ne l'entends pas. Mon cœur bat si fort qu'il résonne dans mes oreilles !
Maintenant, tout le monde me regarde, et à la sortie du réfectoire, un matelot gardant l'entrée me fait face et m'arrête.
- Retourne à ta place ! m'ordonne-t-il, sa main déjà posée sur sa matraque.
-:S'il vous plaît, laissez-moi sortir ! Mon frère est revenu, il faut que j'aille le voir !
Le gardien, un jeune à peine plus vieux que moi, me pousse sauvagement en arrière, ne voulant rien entendre de plus. Malgré mon regard suppliant et pitoyable, il m'ordonne de retourner à ma place une nouvelle fois.
- Je t'ai dit de retourner t'asseoir !
Comme le parfait idiot que je suis, je me mets à le supplier :
- Non, non, vous ne comprenez pas ! Yokio est revenu avec ses hommes ! Il faut que je voie Jack ! Je ne l'ai pas vu depuis...
Mon cœur s'arrête. Cela fait des mois que je n'ai pas revu mon frère.
En moi se grave la dernière image que j'ai de lui.
Lors de son départ, sur le quai, souriant dans sa tenue de Nettoyeur. Il me fait signe et me sourit. Je suis là, avec tout le reste des passagers montés sur le quai pour souhaiter à nos militaires une bonne expédition. Puis je revois Yokio ordonner à ses hommes de s'installer dans la barque, et Jack me sourire une dernière fois avant... avant de disparaître pour toujours.
- Je m'en tape ! s'écrie le garde, saisissant sa matraque aussi rapidement que l'éclair.
Sans hésitation, il m’assène un violent coup à la tête.
- Je t'ai dit de retourner t'asseoir !!!!
Les coups pleuvent et je tente de me protéger comme je peux, mais un coup de matraque me cingle les côtes, réveillant ma blessure.
Poussant un cri de douleur, je tombe au sol, les bras enroulant mon corps.
Le garde, lui, continue.
Le visage tordu de rage, comme une bête déchaînée, il enchaîne les coups sans hésiter.
Il allait en donner un autre quand Sacha intervient soudainement, se plantant entre moi et le matelot.
- Arrêtez ! Arrêtez !
Le matelot arrête son geste en plein vol, fixant Sacha d'un regard d'incompréhension.
La douleur me brûle les côtes. Je sens un liquide chaud couler le long de ma peau. Je crois que ma plaie s'est rouverte...
- Excusez-le ! Il... il est souffrant, dit-elle.
Tout en me soulevant par le bras, elle m'aide à me relever.
- Tiens-toi tranquille, bordel ! Il faut qu'on parle ! me chuchote-t-elle discrètement, avec colère, à l'oreille.
Elle s'adresse de nouveau au garde :
- Je vais le ramener à sa place. Excusez-nous, il sort d'une longue période de maladie, il a, disons... oublié certains codes.
Le garde la fixe d’un œil noir. Il est novice, et je suis sûr qu’il prendrait un malin plaisir à nous battre encore pour notre insolence.
Mais tous les regards de la cafétéria sont désormais braqués sur lui , et une goutte de sueur perle sur son front.
Il lève les yeux.
Niwell, Karlson et les autres n’ont rien manqué de la scène.
Niwell lui fait signe de baisser son arme.
Mieux vaut laisser couler, pour cette fois.
Le matelot obéit, non sans rechigner, et range sa matraque.
-:Dégagez.
Aidés l’un par l’autre, nous retournons à notre table. Sur le chemin, chancelant, je chuchote en serrant les dents et en me cramponnant à elle :
- Sacha... ma plaie s'est rouverte. Il faut la recoudre.
Malgré sa maigreur extrême, Sacha parvient à soutenir mon poids sans faillir, ce qui, je l'avoue, me surprend.
- Putain, Jeremiah... tu fais chier..., lâche-t-elle, agacée. Tu aurais au moins pu écouter ce que j'avais à te dire avant de foncer comme un malade ! Tu veux crever ou quoi !?
Elle me regarde. Je lis un instant de la colère mêlée à de la pitié dans son regard. Elle a raison, j'aurais dû l'écouter. Les matelots auraient pu nous tuer s'ils l'avaient voulu.
Je ne sais pas pourquoi mon corps a agi ainsi et, pitoyable, je baisse le regard. La honte me brûle presque autant que mes côtes.
- Désolé.
Sacha balaie l'air de la main, comme si cela était une histoire ancienne, et ajoute :
- Laisse tomber. Si tu peux tenir jusque-là sans t’évanouir, on attend la fin du repas, et on n’en parle plus.
Elle jette un regard rapide autour d’elle. Tous les regards sont braqués sur nous.
- Ensuite, rendez-vous au No Man’s Land. Là-bas, on pourra parler tranquillement... J’amènerai Aline... elle te recoudra.
Sacha plonge sa cuillère dans sa soupe et ajoute sans me regarder :
- Maintenant, mange, Jeremiah.
La conversation est finie pour elle. Il est clair qu'elle n'est pas décidée à m'en dire plus.
Je baisse les yeux sur ma maigre soupe.
Elle n'a, à mes yeux, plus aucune saveur.
Je n'ai plus faim. Plus vraiment.
La douleur, la faim... tout cela n'a plus aucun sens, car désormais, il n'y a qu'une chose qui prend place dans ma tête.
Jack.
Mon Dieu...
Que j'ai hâte de revoir mon grand frère.

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