Chapitre 4

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Le temple qu’Evren adorait, c’était celui qui brillait de milles feux quand on y célébrait telle ou telle fête. Celui qu’elle considérait ce matin était au contraire d’une pâleur saisissante. Etait-ce le silence, ou l’absence de mouvement quelconque ? Le bâtiment ressemblait plutôt à une montagne grise et lisse, où les fleurs avaient fané, d’où la vie était partie. La fillette brûla soudain de voir sa mère.

Elle doubla sa sœur, dont l’allure indécise indiquait qu’elle somnolait encore, puis aperçut un des doyens qui courrait vers eux en claudiquant.

— Allons ! Fit-il, dépêchons !

Tandis qu’il approchait, il tira de sa robe usée plusieurs pendentifs et les tendit en avant, comme pour indiquer qu’il fallait les mettre au plus tôt. Evren, en clignant des yeux, saisit celui que le doyen lui tendait. Elle examina le bijou suspendu au bout de sa chaîne avec admiration. Elle n’avait jamais rien vu de tel. Le médaillon ressemblait à une disque de verre blanc... taillé — sculpté même — dans une roche inconnue. Si l’on y déposait une goutte de lumière, elle coulerait sur la pente, dévalerait, slalomerait, bondirait dans un rayon aveuglant. Le joyau semblait avoir poussé autour d’un serpent doré, enroulé sur lui-même. Du bout des doigts, Evren en parcourut les reliefs, depuis la tête jusqu’à la queue, et éprouva le doux métal, bosselé, imparfait, unique. À cet instant, peu lui importait du moment que ce bijou fut sien.

Un flot de soleil entra par les vitres, dessinant sur le mur du fond les ombres de ces acteurs que le destin mettait en scène. Deux enfants endormis et apeurés, leur oncle prêt à tout pour les sauver, et un homme de foi, qui, l’air fou, leur agitait sour le nez une poignée de pendentifs brillants.

Evren plaça le médaillon autour de son cou, puis aida sa sœur à mettre le sien. Elle ne vit pas son oncle refuser le troisième pendentif, ni le visage du moine se tordre suffisamment pour afficher la surprise.

— Je les rejoindrai plus tard, assura Ardim, je vais rester pour ma sœur.

Le doyen aurait sans doute tenté de le convaincre de renoncer à son plan, s’il n’avait pas décidé, à la place, de boitiller aussi vite que possible vers la porte du fond.

— Achik ! Fit le religieux en claquant la langue.

La porte s’ouvrit, et Evren aperçut, enfin, sa mère. Lorsqu’elle réalisa que ses enfants étaient là, Anne se précipita à leur rencontre et les serra dans ses bras. Une seconde elle se détacha, vérifia la présence du médaillon sur leur poitrines, puis les embrassa à nouveau. Elle remercia son frère d’un regard, puis se tourna vers les deux religieux qui s’agitaient au fond de la pièce. Le premier semblait décrypter avec difficulté une tablette de cire, tandis que l’autre dessinait sur le mur des lignes à la peinture blanche. Parfois, celui qui lisait secouait la tête en répétant des mots inconnus, et celui qui peignait effaçait avec son poing pour recommencer un pas plus à gauche, ou un pas plus à droite. À en juger par la pile de tablettes et le mur couvert de traces à demi effacées, ces deux-là avaient passé une bonne partie de la nuit à se tromper.

— Combien de temps encore ? Demanda Anne pour la énième fois.

— Je ne sais pas, regretta le religieux aux tablettes, il se peut que la porte soit ici, ajouta-t-il en désignant la forme que son acolyte venait de tracer, ou là... Il pointa différents endroits du mur.

Evren vit sa mère se frotter le front et se sentit soudain coupable, comme si toute cette situation était sa faute.

— Maman ! Appela-t-elle d’une voix timide, que se passe-t-il ?

Dunya, que toute cette agitation avait fini par réveiller, joignit son regard à celui de sa sœur. Avant que leur mère ne put répondre, un vacarme assourdissant résonna dans le grand hall. Le doyen eut à peine le temps de refermer la porte que déjà une marée d’armures envahissaient le temple. Le bruit de leurs bottes sur la pierre claqua dans l’air, et une seconde plus tard, un hurlement s’ajouta au vacarme.

Evren étouffa un cri et comprit, une seconde plus tard, que c’était la sentinelle — l’homme qui l’avait aidée à descendre du carrosse — qu’on assassinait. Une main la saisit par le bras, et l’envoya au fond de la pièce. Le doyen finit de barrer la porte puis plaqua son corps contre le bois.

— Evi ! cria sa mère en l’agrippant, tiens ma main ! Ne la lâche pas ! Dunya, dépêche-toi ! Dirige-toi vers la porte !

La fillette s’approcha d’un pas incertain du religieux qui écartait les bras et les jambes, comme si ses vieux membres pouvaient encore s’interposer.

— Non Dunya ! La porte, au mur, là !

Anne désignait les traces de peintures les plus récentes. Dunya sursauta, puis changea de direction. Evren l’observait, puis aperçut le regard troublé des deux religieux. Celui qui lisait les tablettes s’adressa à Anne, dont la main serrait fort celle d’Evren :

— Il n’y a aucun moyen d’être sûr.

À peine eut-il terminé sa phrase qu’un coup sourd s'abattit sur la porte. Tout le monde sursauta.

— Ouvrez, au nom du Père !

L’identité de ceux qui se trouvaient derrière la porte ne fit plus aucun doute. Evren, que la haine avait consumé quelques heures plus tôt, ne ressentait désormais que de la peur.

— Rendez-vous! Fit une voix menaçante.

Un second coup frappa le battant, si fort, que tous imaginèrent sans se le dire qu’un monstre se tenait de l’autre côté.

Ardim se hâta d’éloigner le doyen.

— Nous sommes la famille royale et nous n’avons d’ordre à recevoir de personne !

Evren vit son oncle leur faire signe de se hâter.

Anne se tourna vers le religieux aux tablettes, qui se mit à lire plus frénétiquement qu’alors. L’autre était tétanisé. Il tenait son pinceau en l’air, et n’entendait plus les consignes de son acolyte. Anne le secoua, mais rien n’y fit.

Le poing se remit à tambouriner, puis s’interrompit soudain pour laisser passer un filet de voix, à peine audible.

— Ardim, ce n’est pas toi qui m’intéresse, c’est ta sœur.

Evren fut saisie. Cirkin, dont elle avait reconnu la voix, était venu en personne. Il avait prit le contrôle, et maintenant il allait arrêter sa mère.

— Ardim, ouvre cette porte. Ne m’oblige pas à vous traiter comme des renégats.

Evren vit son oncle faire des signes désordonnés, puis vit sa mère secouer la tête en réponse.

Une seconde plus tard, la porte vola en éclat, et Ardim fut violemment projeté en arrière. Son corps, devenu une masse incontrôlable, alla heurter le doyen. Une marée de bras en armure se ruer par la porte enfoncée, tandis que les deux religieux levèrent aussitôt les mains en signe de reddition. Un soldat se rua vers le premier et lui logea son épée dans le ventre.

Anne, sans lâcher la main de sa fille, propulsa Dunya en avant, directement dans le mur. Loin de s’y écraser, la sœur d’Evren disparut purement et simplement dans un éclat noir. L’instant d’après, Evren vit deux mains emprisonner sa mère, qui hurla, tapa, agrippa, tout en hurlant à sa fille de sauter à travers le mur.

Evren vit une ombre se refermer sur elle, alors elle sauta.



L’espace d’une seconde, la fillette fut enveloppée de silence. Ses poumons s’étaient arrêtés de fonctionner, sa peau cristallisa.

Lorsque la lumière revint Evren sentit la main de sa mère, qu’elle n’avait jamais lâché, se dissoudre soudain entre ses doigts. Elle se retourna, pour l’empêcher de partir, mais il n’y avait rien ni personne, que le vent glacé qui arrachait à ses doigts engourdis de petits nuages de cendre grise.

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