Chapitre 10

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À l’intérieur, les deux hommes s’assirent sur un grand tapis brun, visiblement une peau de bête à laquelle on avait substitué l’animal. Evren comprit que la rencontre était protocolaire, mais deux éléments jouaient contre elle : la première, elle ne connaissait rien des coutumes de ces gens, et la seconde, sa curiosité, attisée par la multitude d’objets inconnus l'empêchait de se concentrer. Elle se borna à imiter la position et l’attitude de son hôte.

Celui-ci, sans rien demander, lui fit passer une coupe où se balançait un liquide blanc qu’elle reconnut immédiatement : du lait ! Mais celui-ci avait une odeur qui lui fit froncer les narines. On aurait dit qu’un animal s’y était baigné. Evren but une gorgée, et remercia, malgré son écoeurement. On lui avait appris à ne pas refuser.

Elle posa la coupe près d’elle, essuya sa moustache du revers de la main, puis posa les mains devant elle, décidée à se comporter en invitée de marque. Elle oublia vite sa promesse, soudain ébahie par la douceur de la fourrure. Evren ne put s’empêcher d’enfoncer ses phalanges entre les poils soyeux, et d’observer, incrédule, l’extase que lui procurait ce mouvement.

— Tu dois venir de loin, fit Iris, le chef, en lui tendant une assiette. Tu as faim ?

Evren voulut répondre par la négative, mais son estomac émit soudain un son caractéristique qui lui ôta toute liberté de refuser. Elle saisit entre ses doigts une des galettes, et ignora le reste.

— Ne sois pas timide, insista le chef, mange. Prends donc un bout de fromage.

Evren observa la rondeur parfumée qui trônait au centre du plat, et en découpa un bout à l’aide du couteau qu’on lui tendit. Elle aurait pu rougir de son inexpérience et de son manque évident d’élégance, mais ses compagnons n’étaient pas du genre moqueur. Aussi Evren décida de manger sans retenue.

Ana et Iris se mirent à discuter comme deux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Evren écoutait d’une oreille distraite en croquant dans sa galette, ou en avalant une bouchée parfumée. Elle n’avait jamais rien goûté de tel, le fromage était salé, et fondait sur la langue. La galette avait une consistance et un goût de grillé qui, selon qu’on en dégustait le contour ou le coeur, changeait du tout au tout.

Tout en mâchant, la fillette observait les meubles et les objets qui peuplaient la hutte. Il y avait, sur une sorte de mannequin de bois, une armure comme celle des guerriers qu’elle avait aperçus dehors. D’un côté, un bouclier couvert de cuir, de l’autre une lance dont la pointe aiguisée l'intimidait. Sur la perche qui donnait au pantin une tête oblongue, un casque, rond comme un bol. Plus loin, sur une étagère, Evren reconnut différents ustensiles, pots et coupes, au milieu d’une forêt d’outils inconnus, dont elle tentait de deviner l’usage. Un peu plus loin pendait un chaudron au-dessus d’un feu. Evren s’étonna de cette pratique, qui donnait à la pièce et à tout ce qu’elle contenait une forte odeur de fumée. Elle n’en fit aucun cas. Après tout, elle avait d’autres soucis plus important.

— Pardon, interrompit-elle soudain.

Les deux hommes abandonnèrent leur conversation, et écoutèrent.

— Avez-vous vu ma sœur ? Elle à été... enlevée.

— Je suis navré de l’apprendre, répondit le chef avec sincérité. Les temps sont troublés, je le crains. Nous n'avons aucun visiteur aujourd’hui. Si cela avait été le cas, mes sentinelles me l’auraient rapporté. Je peux aussi t’assurer que ce n’est pas quelqu’un d’ici qui a enlevé ta sœur. Où cela s’est-il passé ?

— Là-bas, sur le chemin, fit Evren en pointant du doigt.

— J’ai entendu crier, il y a une heure de cela, depuis ma ferme. J’ai pris Neige et je me suis en route. J’ai trouvé la fillette aux abords du village, dissimulée dans les buissons.

Iris passa une main sur son front, comme pour y voir plus clair. Ana se tut, et Evren les observa à tour de rôle, sans rien ajouter. Elle comprit avec déchirement que les deux hommes étaient impuissants. Elle serra les mâchoires, et se retint de pleurer à nouveau. C’eut été si facile de céder à la peine, d’autant plus qu’elle se sentait mentalement et physiquement épuisée, mais elle résista.

Elle avala avec douleur les larmes qu’elle avait contenues jusque là, et interrogea :

— Comment vais-je faire pour la retrouver ?

Ana observa le chef silencieux, puis finit par dire :

— Ne t’en fais pas Evi, je vais t’aider. Tu peux rester avec moi jusqu’à ce qu’on retrouve ta sœur. Comment s’appelle-elle ?

— Dunya, répondit la fillette, en baissant les yeux.

— Peux-tu la décrire ? Demanda le chef.

Evren tâcha de se rappeler ce que sa sœur portait ce jour-là, et la journée lui revint en mémoire avec violence.

Elle ne put retenir ses larmes plus longtemps. Incapable de parler, elle sentit la colère l’envahir. Un geste maladroit et elle renversa son bol de lait sur le plancher. Embarrassée, elle se leva d’un bond et courut vers la sortie. Elle se heurta à la porte, dont le mécanisme lui échappait. En frappant sur le bois, elle se tourna vers les deux hommes. Ana se leva. Elle le vit s'approcher avec bienveillance, mais se déroba malgré elle. Il se contenta de déverrouiller la porte et de la regarder s’engouffrer dans l’ouverture.

Parvenue sur la grand place, elle dut faire face aux regards curieux qui se braquaient sur elle. Elle eut soudain envie de leur hurler à tous de disparaître, comme si le village, la forêt, le monde entier pouvait s’effacer, et redevenir l’endroit qu’elle appelait chez elle, où sa famille attendait. Evren ferma les yeux, serra les mâchoires, et laissa la colère l'envahir, comme si cette énergie indomptable avait le pouvoir de changer quoi que ce fut. Quand, épuisée et pleurant, elle ouvrit les yeux, le monde — ce nouveau monde — était toujours là.

Elle aperçut les regards indulgent des inconnus qui se tenaient devant elle, et se sentit honteuse. On l’avait reçue avec chaleur, et elle avait tout gâché. Incapable de faire face à sa gêne, Evren décida qu’il valait mieux disparaître, aussi vite que possible.

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