Chapitre 5 : Elle et lui
Opéra Garnier, Paris – 21 mars 2025
Elle
Hommes et femmes en tenue d’apparat se pressaient sous les ors du palais Garnier, se pavanant à chaque marche du grand escalier tout de marbre polychrome. Je les observais, alanguie sur le rebord d’un balcon de pierre. Sa voix douce et chaude me fit sortir de ma torpeur :
— Je ne pensais pas te voir ici.
— À croire que les dieux aiment à nous faire se rencontrer, répliquai-je en me retournant et sans rien laisser paraître de mon étonnement, pourtant égal au sien.
— J’ignorais que tu aimais le théâtre.
— Une amie à moi m’a offert deux places. Je suis surtout venu pour le cadre.
— Il faut donc que je me prépare à saluer ce bon professeur Trigana.
— Tu n’auras pas à le faire, le second billet est resté chez moi.
— Dois-je comprendre que lui et toi…
— C’est de l’histoire ancienne, oui. Et je dois concéder que tu avais raison. Sur tout, depuis le début. La différence de génération, d’appréhension du monde et d’attentes vis-à-vis de l’autre sont choses trop insurmontables pour qu’un couple puisse durer.
— Tu m’en vois navré.
— Ne te sens pas obligé de faire semblant.
— Je ne fais pas semblant, Chloé. Si tu es peinée, alors je le suis pour toi, sincèrement. Peu importe ce que pouvait m’inspirer votre relation.
— Merci. Mais dis-moi, toi, que fais-tu ici ? Je n’ai pas souvenir non plus que tu vouais une grande passion à l’art théâtral.
Il posa son regard derrière moi et esquissa un sourire. Une femme arriva bientôt à notre hauteur.
— Chloé, je te présente Alice. Alice, fit-il en s’adressant à la grande et belle blonde aux yeux clairs qui se tenait près de lui, je te présente Chloé, une vieille amie du collège.
Alors la grande et belle blonde aux yeux clairs me salua, moi la brune de taille moyenne aux yeux quelconques.
— Alice travaille ici, elle est chef costumière. Y a un peu d’elle dans le spectacle que tu vas voir ce soir.
Passées les félicitations d’usage, la grande et belle Alice prit rapidement congé pour aller saluer d’autres connaissances parmi la foule.
— Tu as bon goût, elle est jolie.
— Merci pour elle.
— Je parlais de sa bague de fiançailles, répliquai-je sèchement.
— Je… ne savais pas comment te l’annoncer, bredouilla-t-il comme un enfant de six ans pris la main dans le sac. C’est allé très vite, nous nous sommes fiancés il y a deux mois à peine.
Je me raclai la gorge pour mieux masquer mon amertume :
— Et tu n’avais pas mon numéro ?
Il soupira.
— Après ce qu’il s’est passé la dernière fois au Grand Palais ? Tu voulais que je t’envoie quel genre de message ? « Salut, tu te rappelles quand j’ai voulu casser la gueule de ton compagnon parce que j’avais toujours des sentiments pour toi ? Eh bien sois rassurée, je suis passé à autre chose et je vais me marier cet été. »
— Si tes sentiments avaient complètement disparu, tu m’aurais prévenue.
— Oui, tu as raison. Je ne t’ai pas prévenue parce que j’ai eu peur. Peur de raviver une nouvelle fois ton souvenir, peur de voir ton visage hanter à nouveau chaque recoin de mon âme, peur de voir ton ombre s’étendre à nouveau sur ma vie.
En cet instant, je ne désirais plus rien, ne ressentais plus rien ; que la claque que je venais de recevoir. Notre sort était en train de se décider pour toujours, et je ne cherchais rien d’autre qu’à retrouver la mélancolie douce de son regard perdu dans le mien :
— Est-ce que tu regrettes que l’on se soit un jour rencontrés ?
— Jamais. Jamais je ne regretterai. Mais la vérité est que notre relation est une succession d’actes manqués. Il faut se faire une raison, Chloé, nos chemins se sont séparés. Ils leur arrivent parfois de se recroiser, mais c’est pour mieux s’éloigner à nouveau. Et à chaque fois c’est la même torture, un long et lent supplice qui laisse juste ce qu’il faut de temps au corps pour cicatriser avant de le marquer à nouveau au fer rouge. Ce n’est plus tenable.
— Et si je te disais que je suis prête à refaire un bout de chemin avec toi. Là, tout de suite.
Une tempête traversa son regard, une tempête dont les eaux vives et les abîmes troubles submergeaient ses yeux naufragés.
— Je vais me marier, Chloé. Je vais me marier avec quelqu’un qui partage les mêmes attentes que moi ; quelqu’un qui veut fonder une famille. Ose me dire que tes attentes ont changé et que tu te sens prête aujourd’hui à mettre ta carrière entre parenthèses.
Je plongeai mon regard dans le sien, incapable de répondre positivement à sa demande.
Il poursuivit :
— Je ne veux pas me retourner sur ma vie à 60 ans et me dire quelle belle carrière j’ai eu et quels beaux voyages j’ai fait. Non, je veux tutoyer la vie et ses torrents de joie et d’entraves : les nuits blanches du début et l’allégresse des premières découvertes, les tourments de l’adolescence et l’euphorie des premiers amours, les peines de cœur et la jubilation des premiers accomplissements, les conflits de générations et la fierté de la transmission. Je veux la vie, Chloé, la vie pleine et terrible, imprévisible et sublime.
— Alors ça y est, c’est fini, m’émus-je. C’est fini avant même d’avoir commencé. On abandonne. Tu m’abandonnes. Encore. Comme à cette soirée du brevet, comme lors de la disparition de mon frère, comme lorsque tu ne m’as pas suivi aux États-Unis, comme lorsque tu as renoncé à batailler pour me reconquérir sous la coupole de verre du Grand Palais.
Lui
Dans cet instant, les yeux de Chloé brillaient sur moi, étoilés et fixes, reflet de ses illusions perdues ; en cet instant, le voile de non-dits qui nous séparait depuis trop longtemps se déchira complètement :
— Je veux bien prendre l’entièreté de la faute si cela peut te soulager. Sache seulement que je suis venu te voir ce jour-là.
— Je ne te suis pas. De quoi tu parles ?
— Quand ton frère nous a quittés, j’ai pris le premier train qui redescendait de Paris pour venir frapper à ta porte.
Quelques mots qui résonnèrent en elle comme le pas du pénitent résonne dans la cathédrale vide ; l’autel de ses certitudes n’était plus ; ne demeurait au sol que la croix que j’avais trop longtemps portée :
— C’est ton père qui m’a ouvert, poursuivis-je. Malgré la situation, je pensais qu’il m’accueillerait comme l’ami de sa fille qu’il avait bien connu. Mais au lieu de ça, il m’a expliqué à quel point je t’avais fait du mal quand je suis parti, que me revoir ne ferait qu’ajouter de la douleur à ta peine et qu’il valait mieux pour tout le monde que je ne cherche plus à te contacter. Alors il m’a fait promettre de te laisser en paix, que c’était la seule chose à faire si je tenais vraiment à toi. J’ai accepté et lui ai laissé en repartant le bouquet de lys que j’avais apporté.
Sa gorge se noua et elle eut la plus grande peine à reprendre la parole :
— De quelle couleur ?
— Comment ça ?
— De quelle couleur étaient les lys ?
— De la même couleur que celle que j’ai glissée dans ta chevelure le soir où je t’ai perdue.
— Des lys roses… Mon père m’a toujours dit qu’ils étaient de la part d’une lointaine cousine.
Une larme vint se déposer sur le rose de sa pommette gauche, une larme qui contenait toute une vie, une vie dans laquelle je me voyais la prendre dans mes bras et l’embrasser ; une vie dans laquelle je me voyais attraper sa main et fuir d’un pas rapide ; m’abriter sous un porche et la saisir par la taille ; glisser mes doigts dans ses cheveux et sentir son souffle chaud sur mes lèvres ; l’entraîner avec moi et partir loin ; lui faire chaque jour l’amour et bâtir un foyer ; la faire rire et tromper l’ennui ; lui faire parcourir le monde et demeurer malgré tout incomplet ; caresser ses premiers cheveux blancs et endurer le trop grand silence ; repousser ses marques de tendresse et guetter en vain un rire enfantin ; détourner le regard en sa présence et maudire le vide de notre existence ; me flétrir avec elle et mourir sans descendance.
Alors je posai ma main sur sa joue et, d’un geste du pouce, chassai cette larme et avec elle notre vie à deux. Puis je m’éloignai, sans un mot, afin de rejoindre ma future femme.
— Nathan ?
Je me retournai une dernière fois.
— La possibilité d’un nous deux n’a jamais été une option ?
— Peut-être dans une autre vie.
***
La pièce entamait la dernière scène de son dernier acte. Le protagoniste principal, après avoir tout perdu, demeurait seul sur scène, face aux spectateurs : face à ma fiancée assise à mes côtés, face à moi, face à Chloé placée quelques rangées devant et face au fauteuil vide qui lui tenait compagnie. Il éleva la voix pour s’adresser à nous, pauvres mortels, dans une ultime mise en garde :
« Malheur aux âmes sœurs qui se retrouvent. Car elles sont désormais comme un aimant coupé en deux qui s’attire par un côté et se fuit par l’autre : chaque fois que l’une des deux parties s’approche, l’autre s’éloigne. Et lorsque c’est l’autre qui s’avance, la première recule invariablement. Tant et si bien que jamais elles ne peuvent faire un à nouveau. Ainsi l’ont voulu les dieux. »
FIN

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