Chapitre 27

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Il fallait vraiment qu’elle se concentre. Même si Barbaros pouvait l’aider à comprendre comment percevoir le monde et surtout détecter la présence d’autrui tout en ajustant son ressenti sur les émotions ou même l’ambiance, si elle ne restait pas concentrée, rien de tout cela ne pourrait fonctionner.

Mais depuis que Jess avait confirmé pouvoir l’aider à s’entraîner, quelque chose n’arrêtait pas de lui trotter dans la tête. Carl allait partir dans quelques heures et l’Oni avait catégoriquement refusé qu’elle ne retourne dans son logement en centre-ville. Il n’était pas parti en mission depuis qu’elle logeait chez lui. Mais maintenant qu’elle savait qu’il devait repartir pour une mission urgente et dangereuse, elle angoissait et la concentration la fuyait à chaque tentative.

Elle savait très bien quel était le métier de son compagnon, mais maintenant qu’elle s’était engagée dans une relation (encore ambiguë pour le moment) avec lui, savoir qu’elle pouvait ne pas le revoir ou qu’il revienne sur le point de rendre son dernier souffle dans un état pitoyable, la faisant tellement angoisser que se concentrer sur les leçons de Barbaros était devenu un exercice des plus complexes.

Trois jours s’étaient passées depuis la petite réunion dans le salon de l’Oni, faisant ainsi suite à l’annonce de leur départ prochain pour une mission de la plus haute importance pour le clan. Trois jours à angoisser et se ronger les ongles. Ils ne devraient être absents que cinq jour, dix grand max, s’ils rencontraient des complications.

Demain, Carl et Barbaros seraient en chemin vers une destination qu’elle ne connaîtrait jamais, la laissant dans l’incertitude de les revoir.

— Mafia, l’appela Carl, alors qu’elle tremblait sous la douche.

Elle ne l’entendit pas, trop prise par ses pensées sombres et morbides de sa mort prochaine. Il entra dans la cabine et couvrit son petit corps du sien, projetant sur le mur de la douche une ombre qui la fit sursauter. Puis deux bras puissants l’encerclèrent, la plaquant contre un torse nu, puissant et dur derrière lequel battait un cœur robuste.

— À quoi tu penses, petite fée ? l’interroga-t-il, sa bouche baisant son épaule.

— Tu dois vraiment partir ? demanda-t-elle soudain.

Il comprenait qu’elle avait peur, mais c’était, hélas, le métier qu’il avait plus ou moins choisi d’exercer et celui-ci lui permettait de bien vivre. Même si cette expression était assez mal choisie.

— Tu sais bien que oui, répondit-il tout en lui baisant la peau, longeant son cou et son épaule, créant en elle un tumulte d’émotions qu’elle ne savait gérer ni même déterminer avec précision. Je serais vite de retour.

— Tu peux pas promettre ça, souffla la jeune femme sur le point de craquer.

Ne sachant quoi lui dire pour apaiser ses craintes, tout en sachant que ce serait hypocrite de sa part d’essayer, car il le savait très bien qu’il y avait de très grandes chances qu’à chacune de ses missions, il n’en revienne pas. Ou alors, pas entier. Mais c’était pareil pour Noah, Tristan ou encore Kim. Qu’est-ce qui le différenciait de ces trois-là ou même de ses autres camarades qui devaient attendre leur tour pour trouver leur moitié ? Rien. Il était exactement comme eux. Un homme, un monstre, un tueur. Pourtant il avait une âme et celle-ci possédait le pouvoir de lui faire tourner la tête ou de détruire son coeur. Il la tenait là, dans ses bras, l’encensant de baisers pour mieux l’amadouer, bien que ce soit perdu d’avance.

— Mafia… Je pars tôt demain, lui rappela l’homme plaqué contre son dos, le sexe dur pressé contre ses fesses.

Cet homme savait comment l’affaiblir et c’était beaucoup trop dangereux. Mais faible qu’elle était, Mafia se laissa guider vers la luxure, gémissant dans la cabine de douche, jusqu’au lit où il l’épuisa à la faire crier, parcourant son corps de frissons qui ne se calmèrent pas avant que le sommeil ne la fauche, bien tard dans la nuit.

Au petit matin, Carl lui embrassa la tempe et quitta la maison, rejoignant ses camarades qui l’attendaient, se rassemblant, un à un, devant l’entrée de la forêt.

— Carl ! S’exclama une voix qu’il aurait préféré ne pas entendre.

— Rentre à l’intérieur, ordonna-t-il sans se retourner.

— Mademoiselle Langlee, intervint Kim. Vous devriez rester dans la maison.

— Personne ne vient vous voir ?

— C’est une sorte de règle tacite, répondit Tristan. Ça évite la tristesse et l’envie de fuir nos responsabilités.

— Pardon, je ne savais pas, je…

— Mafia, soupira Carl, osant se tourner sans s’approcher. Rentre. Il fait froid.

Elle hocha la tête, le regarda une dernière fois, mais un mouvement attira son attention au niveau de la fenêtre du salon de Taeliya. La femme et ses deux enfants regardaient le chef embarquer son sac dans le coffre du SUV. Celui-ci ne se tournait pas pour leur faire un signe. Non. Il était droit, rigide et avec cette expression dure et indéchiffrable.

Elle jeta un coup d’œil aux deux autres maisons pour voir la même scène. Elle avait donc été la seule à oser sortir, se torturant et faisant du mal à l’Oni par la même occasion, mais pas qu’à lui. Elle se précipita à l’intérieur, claquant la porte et se lança vers le salon pour se cacher derrière les rideaux et les regarder embarquer, puis quitter les lieux.

Plus jamais elle ne sortirait. S’il revenait, Mafia se fit la promesse de ne plus recommencer.

[…]

Le voyage du groupe d’élite ne dura pas plus d’une demi-journée. La route fut longue et éprouvante, sans doute à cause de l’intervention de l’illustratrice. Mais surtout parce qu’ils n’allaient pas se lancer dans une mission de récupération. Cette fois, c’était une extinction humaine. Tout simplement. Un exercice pour lequel ils étaient habitués. Mais avec la fausse-couche de Naeliya, l’arrivée de Mafia et les derniers évènements, l’ambiance était lugubre. Voire étrange.

Personne ne parla, personne n’osa même s’adresser le moindre regard, de peur de déclencher quelque chose qu’ils pourraient regretter. Mais quoi ? Aucune idée.

Kim restait le plus silencieux et Noah n’osait l’approcher pour lui dire qu’il était présent pour lui. Personne ne voulait s’y tenter non plus. Et Carl savait qu’il était en partie coupable de cette perte, car si l’interprète n’avait pas forcé pour les aider à ouvrir la voie psychique de Mafia et leur sauver la vie, jamais elle n’aurait perdu son bébé. Mais comme dit l’adage « avec des SI on refait le monde ».

— Chef, appela Martin. On devrait commencer.

— Je vous laisse faire, répondit Noah, laissant ses deux éclaireurs quitter le groupe pour se rendre au plus près des lieux qu’ils devaient réduire en cendres.

— Carl, on devrait y aller aussi, intervint Tarik.

— Je récupère mon matos et je te suis, mon frère.

Kim restait avec Noah pour préparer le matériel et faire l’inventaire de ce qu’ils avaient apporté pour le festival sanguinaire. Quant aux autres, ils savaient quoi faire et se répartirent les tâches.

Une fois les équipes réparties, le silence revint et le calme tendu avec.

En chemin pour se rendre dans un autre endroit, afin de vérifier le chemin que l’équipe prendrait plus tard dans la nuit et pour nettoyer les zones indiquées par le premier groupe parti en reconnaissance, Tarik étudia, du coin de l’œil, Carl qui ne disait rien, vérifiant pour la quinzième fois que ses armes étaient chargées et qu’elles étaient bien nettoyées. Cette attention trahissait l’état nerveux et perturbé de celui qui était connu pour être le plus froid dans sa tête, de toute l’équipe.

— Tu vas la briser, si tu continues, mon frère, dit Tarik, stoppant Carl dans son énième nettoyage. Qu’est-ce qui te tracasse ? Kim ? Le bébé ou ta belle Mafia ?

Il le vit tiquer.

— Ah, je vois. Est-ce que tu n’essayerais pas de prendre le blâme de leur situation ?

— Je ne peux pas m’empêcher de penser que si nous n’avions pas eu ce souci et si je n’avais pas aidé Mafia moi-même, Kim et sa femme n’auraient jamais perdu cet enfant, répondit enfin l’Oni espagnol.

— Voilà donc le coeur du problème. J’ai fait mes recherches auprès de Joe et des médecins qui se sont occupés d’elle à l’hôpital, avoua Tarik. Ce n’est pas du tout à cause de ça. Avec les derniers évènements, son corps est encore trop faible pour tenir un enfant dans son ventre. Les parois sont trop fines et l’embryon n’était pas assez fort pour ça. Elle ne savait pas qu’elle était enceinte et donc ne pouvait pas savoir qu’elle devait faire attention. Mais avec les examens répétés qu’elle doit faire pour confirmer son état de guérison et sa santé, ça a bousculé la petite chose et donc… ça l’a décroché. Tu n’y es donc pour rien.

— Je suis pas vraiment convaincu…

— Kim est au courant, si tu cherches à demander. Il est venu avec moi, quoi que c’est plutôt l’inverse, sourit tristement Tarik. Je l’ai accompagné pour demander des informations afin de calmer son esprit tourmenté comme le tien.

Choqué, Carl tourna la tête vers son ami qui conduisait le véhicule qu’ils avaient loué sur place.

— Ton savoir me fout toujours autant les jetons, Tarik, déclara Carl, le visage tourné vers son camarade qui ne put empêcher un sourire d’étirer un coin de sa bouche. Ta compagne va être terrifiée de savoir que tu peux tout deviner au moindre regard.

— Je ne suis pas pressé d’avoir quelqu’un, mentit Tarik.

— C’est ça, à d’autres. Tu es un Oni. On est pareil, que ce soit toi, moi ou bien les deux connards qui passent leur temps à se chamailler. D’ailleurs, je veux lancer un pari.

— Tu sais que je ne joue pas à ça, rétorqua Tarik, tout de même intéressé par le jeu.

— Fais pas genre que tu es un pratiquant pur, Tarik. Tu tues des gens de sang-froid. Et ta pratique préféré c’est l’évicération. Alors ferme-la et joue.

— Bon, d’accord, soupira l’homme au volant, amusé par son ami mercenaire. Alors ?

— Dix ans de services que ces deux bouffons vont finir ensemble, proposa Carl.

— Dix ans ? Tu peux monter plus haut, mon ami, s’amusa l’Oni. Je mise sur vingt ans de services.

— Entendu !

Carl tendit sa main et Tarik tapa dedans dans un claquement sonore qui se répercuta dans l’habitacle.

Carl était plus proche de Noah et de Kim, mais avec Tarik, il savait comment jouer et surtout interpréter son ami qui restait le plus silencieux d’eux tous. Quand ils devaient faire équipe ensemble, Carl jouait souvent à ces petites magouilles pour amuser le pilier sage de leur troupe de monstres. Mais il ne fallait clairement pas sous-estimer cette façade droite et silencieuse, car en réalité, Tarik était le boucher des Oni. Un être qui ne s’amuse qu’en découpant et répandant les entrailles de ses ennemis sur le sol ou dans des endroits peu conventionnels (n’ayez jamais l’idée de faire ça, c’est fait par un professionnel).

— On approche, annonça Tarik rétrogradant l’allure tandis qu’ils arrivaient au niveau du premier point où Carl devait se placer pour faire un tour des lieux et faire un premier repérage des potentiels guetteurs.

Une fois en place, l’ancien mercenaire alla s’allonger sur un bord de rocher, assez écarté des lieux pour passer totalement inaperçu. Il sortit son long fusil qu’il installa, tandis que Tarik, planqué ailleurs, scrutait à l’aide de ses jumelles.

— J’en vois beaucoup, mais pas assez lourdement armés pour nous opposer la moindre résistance, dit Tarik.

— Tout ce que tu veux qu’ils ont planqué le plus gros à l’intérieur avec la cible, répondit Carl, ajustant le viseur de son fusil.

— Hm, probable. Je vois Martin et Charles pas loin.

— Ouais, je les ai dans mon viseur. Tu veux que je lance une alerte pour voir ?

— Tu veux pas attendre qu’ils aient fait le tour, avant ? demanda Tarik.

— Je leur donne encore dix minutes et je lance l’alerte. Préviens le chef.

Tarik sortit son talkie walkie et contacta le poste de contrôle où se trouvaient Tristan, Kim et Noah, attendant d’avoir les nouvelles des éclaireurs et des deux Oni partit en support.

— Chef ?

J’écoute, répondit Noah, appuyant sur le bouton pour parler. Qu’est-ce que tu vois ?

— Du menu fretin, et selon Carl ils planquent sûrement le plus gros à l’intérieur des murs, répondit Tarik. Il a Martin et Charles dans le viseur, mais il veut savoir s’il peut lancer une alerte ?

Pourquoi pas, mais il faut que Martin et Charles soient certains d’avoir fait le tour. Je vais les contacter, déclara Noah, coupant la communication pour appeler les deux éclaireurs.

De l’autre côté, le duo Martin, Charles s’était lancé dans une exploration en surface de la zone, avant de pouvoir chercher les endroits exploitables pour pénétrer les lieux, tout en espérant trouver des caméras que Kim pourrait pirater facilement.

Charles, Martin, grésilla le talkie.

Chef ?

Carl veut lancer une alerte, leur apprit-il. Est-ce que vous êtes assez avancé pour qu’il le fasse ou vous avez besoin de temps ?

— On va se planquer, décida Martin, tandit que Charles répondait à Noah. Dis-lui que Carl peut lancer son alerte ! J’ai repéré une planque pas loin, dans le sable !

Ok ! cria Charles avant de répondre au chef, expliquant le plan.

Vous avez cinq secondes, indiqua Noah.

La communication se coupa et le duo fonça droit vers un refuge de fortune que Martin avait repéré en arrivant. Même s’il était infesté d’araignées et autres créatures, au moins seraient-ils en sécurité et introuvable jusqu’à ce que l’alerte de Carl ne cesse.

Carl, appela Charles.

— Vous êtes cachées, les filles ? répondit l’espagnol, ajustant son tir.

Ouais, aux premières loges.

— It’s show time1 ! Lança l’ex-mercenaire, visant sur un des vigiles qui longeait le tour de ronde de la grosse infrastructure perdue dans le désert chaud.

L’homme tomba des remparts. Il attendit quelques secondes, calculant le temps de réponse des hommes qui protégeaient la zone, mais personne ne sembla s’en apercevoir.

— Ils sont cons où quoi ? s’exclama-t-il.

— Tire deux autres coups, ordonna Tarik en lui donnant le positionnement des prochaines cibles à abattre.

— Ok.

Les gars ! grésilla le talkie, la voix de Kim s’en échappant. Il se passe quoi ?

— Personne n’a réagi, répondit Tarik. Carl doit tirer encore pour voir si quelqu’un va bouger, mais ça semble louche ce bordel.

Merde, pesta Martin au talkie. Tu veux qu’on lance un coup depuis notre position ?

Attends, le stoppa Kim. Voyons ce que vont donner les deux coups de Carl, si toujours aucune réaction, tu pourras utiliser ce que je t’ai donné en partant.

Entendu.

Carl tira une nouvelle fois, sur les ordres et indications de son camarade, mais tout comme la première fois, aucune réaction et encore moins pour la troisième.

— Martin, ne tire pas, alerta Tarik. Je crois qu’on est attendu, mais que c’est un jeu d’échec !

Putain ! grondèrent les Oni.

***

1C’est l’heure du spectacle (traduction française - expression anglaise).

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