L’arène des nouvelles recrues
Eiden resta immobile un instant devant la sortie de l’arène secrète. Le silence du couloir contrastait brusquement avec l’intensité de l’entraînement qu’il venait de vivre. Son souffle s’était calmé, mais son esprit, lui, tournait encore à plein régime.
Il aurait pu rentrer chez lui. Il aurait pu se reposer, réfléchir à cette rencontre étrange, à cette femme qui disparaissait comme une ombre et dont les mots résonnaient encore dans sa crâne.
Mais au lieu de cela, il tourna à gauche.
Vers l’autre arène.
Celle où il n’allait jamais. Celle où tout le monde savait qu’Eiden n’allait jamais
Celle réservée aux apprentis de son âge : l’Arène des Nouvelles Recrues.
Il arriva devant le bâtiment quelques minutes plus tard. De l’extérieur, il ressemblait à un simple complexe sportif, mais l’intérieur… l’intérieur résonnait des cris, des impacts et du métal qui s’entrechoque... et parfois d’éclairs, de lueurs étranges ou de vibrations de mana.
Car ici, contrairement à l’arène des confirmés, où l’usage des pouvoirs était strictement interdit pour éviter de pulvériser toute l’infrastructure, les élèves avaient accès à plusieurs zones spécialement conçues pour canaliser leurs capacités. Dans ces espaces renforcés, les recrues pouvaient s’entraîner avec leurs pouvoirs… du moins tant qu’elles respectaient les limites imposées par les instructeurs.
En s’approchant, Eiden sentit son ventre se nouer légèrement. Il n’aimait pas cet endroit. Trop de regards. Trop de gens.
Eiden venait juste d’entrer, espérant traverser la salle sans attirer d’attention… mais évidemment, ce fut raté.
Une voix familière s’éleva derrière lui :
— Tiens… toi ici ?
Il se figea.
Non… pas maintenant.
Il se retourna lentement. C’était Tarek, un gars de sa classe. Pas spécialement méchant… mais exactement le genre de personne qu’Eiden voulait éviter.
Un garçon de sa classe — grand, cheveux sombres, s’approchait déjà de lui, un sourire surpris au coin des lèvres.
— Je rêve ou quoi ? Tu t’entraînes ici, toi ?
Eiden pinça les lèvres.
— Non.
Mais Tarek n’était pas du genre à accepter une réponse courte. Il s’approcha encore, se pencha même vers lui comme pour analyser son visage.
— Alors… pourquoi t’es là ?
Eiden serra les dents.
— Je passe. C’est tout.
— C’est tout ? répéta l’autre, les yeux plissés. Tu sais que le tournoi est dans trois jours, hein ? Tout le monde est là pour s’entraîner. Même les plus nuls.
Il se tourna autour, littéralement, comme un faucon tournant autour d’une proie.
Eiden recula d’un pas.
Eiden soupira très légèrement, presque imperceptiblement.
— Mais alors pourquoi t’es là ? continua Tarek, imperturbable. Tu viens regarder ? T’espionnes quelqu’un ? Tu cherches une excuse pour éviter le tournoi ? Tu veux voir les techniques des autres ? Où attends… t’as ENFIN décidé d’utiliser ton truc ? Parce qu’on t’a jamais vu en démo, mec. Jamais.
Il parlait vite, trop vite, sa voix montant légèrement, alimentée par la curiosité maladive de quelqu’un qui adorait mettre son nez partout.
— Non, lâcha Eiden. J’ai juste… un truc à dire à quelqu’un.
— À qui ?
— Tarek…
— À QUI ? répéta‑t‑il, insistant comme un chien qui tire sur un pantalon.
Eiden inspira lentement, très lentement.
— À Ryu.
Tarek resta figé une demi‑seconde, puis un sourire victorieux se forma sur son visage.
— Aaaah, donc c’est ça ! Pourquoi tu l’as pas dit direct ? Qu’est‑ce qu’il se passe ? Il t’a demandé un service ? Vous préparez un truc ? Une stratégie ? Il t'apprend à contrôler ton pouvoir ? C’est quoi ton affinité déjà ? T’es quel type ? Électricité ? Ombre ? Psyché ? C’est pour le tournoi ?
— Rien de tout ça, répondit Eiden, le ton sec, agacé. Je vais juste lui parler.
— Juste parler ? répéta Tarek, pliant les bras comme s’il venait de résoudre un mystère.
Il le fixa intensément, comme s’il s’attendait à ce qu’Eiden avoue un meurtre.
— Oui. Maintenant laisse‑moi passer, dit Eiden.
Tarek resta encore planté devant lui, le dévisageant, cherchant la moindre faille, la moindre réaction, la moindre micro‑expression.
Mais Eiden ne donna rien.
Finalement, Tarek grogna, frustré :
— Bon… ok. Mais ça reste chelou. Très chelou. Et je te jure que je vais comprendre c’est quoi ton délire. Je t’ai à l’œil.
Eiden ne répondit pas.
Il l’esquiva et se dirigea vers Ryu, sentant encore le regard collant de Tarek planté dans son dos comme un clou.
Ryu était là, torse légèrement penché, respirant à travers ses dents serrées à chaque mouvement précis de son épée, des arcs électriques minuscules courant sur ses doigts chaque fois que son cœur accélérait, son pouvoir réagissait souvent à son humeur. Il s’entraînait pourtant sans l’activer : l’arène centrale l’interdisait. Quand Eiden entra, il leva vaguement la tête, un sourire se dessinant avant même qu’il ne s’arrête.
Ryu enchaînait ses mouvements, concentré mais suffisamment relax pour parler en même temps.
— Hé, Eiden. T’as une sale tête aujourd’hui.
Eiden s’approcha sans trop savoir quoi faire de ses mains.
— C’est rien…
Ryu haussa un sourcil, sans s’arrêter.
— “Rien”, vraiment ? T’as l’air d’avoir perdu un pari contre la vie.
Eiden eut un petit souffle nerveux.
— Mon père… il est parti ce matin.
— Oh. Ryu ralentit un peu. D’accord… Et du coup, t’es enfin libre ? On organise une fête chez toi ?
Il lança un sourire, juste assez moqueur pour alléger l’ambiance.
Eiden secoua la tête, un rire faible lui échappant malgré lui.
— Non… pas aujourd’hui.
Ryu pivota, planta son pied pour s’arrêter net.
— Alors c’est quoi ? Pourquoi t’es venu me voir avec cette gueule-là ?
Eiden hésita. Chercha ses mots.
— Je… je suis allé à l’arène des confirmés.
Ryu leva un sourcil, méfiant mais intrigué.
— Et t’as vu un fantôme, c’est ça ?
— Non. C’est… j’ai rencontré quelqu’un, là-bas, dit-il en se frottant la nuque, l’air encore paumé. Une femme. Très forte… trop forte. Il souffla du nez, presque nerveux. — Elle m’a entraîné. Enfin… non. Elle m’a juste démonté, en vrai.
Ryu éclata d’un rire sec.
— Alors t’es enfin redescendu sur Terre.
Eiden leva les yeux vers lui, un peu perdu.
— Elle m’a dit un truc… qui m’a pas quitté depuis.
— Vas-y, crache.
— Elle a dit que… je suis un bi‑lame.
Ryu le fixa une seconde, puis un sourire étira son visage.
— Ah. Deux épées, hein ?
Il tourna son arme dans sa main, amusé.
— Je t’ai toujours dit que t’avais une façon bizarre de bouger. Ça explique tout.
Eiden ne répondit pas tout de suite. Son regard se perdit un peu dans le vide, comme s’il revivait encore le moment.
— Eiden ?
Il se retourna. Un des entraîneurs s’avançait vers lui, les bras croisés, l’air surpris.
— Je rêve pas ? T’es vraiment là ? Ça fait tellement longtemps que t’es pas venu ici que j’ai cru halluciner.
Eiden leva les mains, un peu embarrassé.
— Non, je suis pas venu m’entraîner. Je voulais juste voir Ryu.
L’entraîneur ouvrit la bouche, prêt à lancer une remarque…
— WOOOOOOUUUUP — WOOOOOOUUUUP — WOOOOOOUUUUP —
La sirène retentit à travers tout le campus.
Un hurlement sec, métallique, qui fit vibrer le sol sous leurs pieds.
Ryu s’arrêta net, l’arme encore levée, tandis que les derniers filaments d’électricité autour de ses doigts s’éteignirent comme soufflés. Eiden sentit sa poitrine se contracter d’un réflexe instinctif — celui qui murmure danger, avant même qu’on sache d’où il vient.
Autour d’eux, les élèves se figèrent.
L’air devint lourd, presque épais.
L’entraîneur releva brusquement la tête vers la canopée. Son visage se vida de toute couleur.
— …Noxis détecté dans la zone.
Les lumières d’urgence s’allumèrent dans un claquement sec. Un rouge sombre se répandit sur la clairière, glissant sur les troncs comme une marée silencieuse.
Plus un bruit.
Même les pouvoirs encore activés — flammes, éclairs, distorsions d’air — se tassèrent comme étouffés par une pression invisible.
Quand l’immense silhouette blanche commença à glisser au‑dessus de la forêt, une onde glaciale traversa l’arène.
Le silence devint total, presque anormal, comme si l’espace lui‑même retenait son souffle.
Eiden sentit une lourdeur lui serrer le ventre. Pas de la peur… quelque chose de plus profond. Une présence écrasante, qui faisait trembler l’air autour d’eux.
— …C’est quoi ce truc ? murmura quelqu’un derrière lui, dont les mains tremblaient, des étincelles bleues claquant entre ses doigts malgré lui.
Ryu, à ses côtés, avait cessé tout mouvement. Sa lame pendait, inutile, le long de son bras.
Il observait la créature avec une intensité rare. Pas d’humour, cette fois.
Le Noxis descendit légèrement, ses ailes glissant en silence, comme une neige vivante.
Chaque battement, lent, majestueux, projetait un souffle froid qui faisait frissonner la cime des arbres.
Un grondement lointain résonna.
Pas la créature.
Le sol.
Des silhouettes apparurent au loin, à la bordure de la forêt.
Personne dans l’arène n’avait l’air de comprendre.
Les élèves, les entraîneurs, tous immobiles, suspendus.
— C’est… l’Unité Noctis Ordo, souffla enfin un instructeur, presque pour lui‑même.
On ne savait pas d’où il tenait l’information. Ni même s’il en était sûr.
Mais les silhouettes avançaient déjà, une vingtaine peut‑être, marchant rapidement entre les troncs, leurs capes sombres secouées par le vent que provoquait le Noxis.
Ils n’arrivaient pas en formation parfaite, ni de manière spectaculaire :
ils couraient.
Pressés.
Comme s’ils avaient été prévenus tard.
Comme si eux aussi improvisaient.
— Ils… sont déjà là ? murmura Ryu.
Un écran holographique s’alluma enfin, en retard, comme si le système peinait à suivre. Des bandes de statiques défilèrent avant d’afficher une image tremblante du Noxis, captée par un drone.
Classement : Rang A
Type : Inconnu
Données : Aucune
L’instructeur jura à voix basse.
Les élèves échangèrent des regards paniqués.
Un rang A, ça exigeait normalement trois équipes complètes… avec pouvoirs activés.
Le requin ailé passa au‑dessus du drone, et l’image se coupa une seconde, grésillée, avant de revenir.
Eiden ne clignait plus des yeux.
Il observait chaque plume, chaque mouvement, chaque ombre autour de la bête.
Quelque chose clochait, mais il n’aurait pas su dire quoi.
À l’orée de la forêt, l’Unité Noctis Ordo fit signe au drone de descendre, puis leva les armes en direction du ciel.
Le Noxis tourna légèrement la tête.
Juste un peu.
Comme s’il venait enfin de remarquer leur présence.
Il ne rugit pas.
Il ne gronda pas.
Il plongea.

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